Eloge du corps vivant, par Bernard Andrieu, philosophe (1)

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 Activité réflexe du corps vivant réalisé avec une go pro – Jonathan Charlet (Salto Pied pied) © Cnac/BA

Philosophe et professeur de Staps à l’université Paris-Descartes/Université de Paris, Bernard Andrieu élabore une pensée parmi les plus stimulantes qui soient, proposant une réflexion d’ampleur sur le lien entre le corps vivant et la conscience que peut en avoir le corps vécu.

Le chercheur appelle ainsi émersiologie l’éveil du corps vécu par l’intelligence du corps vivant, qui enseigne si l’on sait se mettre à son écoute et en accepter la puissance, les mouvements, les tremblements, les audaces, les délicatesses.

En quelques années, les éditions Le Murmure ont publié un florilège de ses travaux, permettant de découvrir quelques-uns de ses thèmes de prédilection : La Peur de l’orgasme, Malade encore vivant, Rester beau, Le Corps du terroriste, critique de notre lenteur, Bd-SM, comment s’agenrer ?

Il s’agit chaque fois de comprendre ce que peut le corps à partir d’une acceptation/libération d’expériences sensorielles inédites, loin de la classification morale distinguant les vices des vertus.

Bernard Andrieu ne promeut pas un corps performant, mais un corps ouvert à lui-même et à l’autre, jusqu’aux expériences bouleversantes des transes. Un corps de soin, soigné, soignant, échappant.

Nous avons discuté ici de ce qu’il nomme « l’écologie corporelle », soit une attention fine envers le pleinement vivant en soi.

Pour une lecture des « corpotopies vives », suivez le guide.

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Recherche de sensations écologiques, Tokyo, Japon, époque contemporaine

Vous êtes philosophe et professeur en Staps à l’université Paris-Descartes/Université de Paris. Vos travaux portent sur le corps vivant et ses conséquences sur les normes esthétiques, sociales et d’action pour le sujet contemporain. Quels sont les objets principaux de vos recherches actuelles ?

La relation entre le corps vivant et sa conscience par le corps vécu est au centre de notre philosophie écologique du corps depuis 1988. Le vivant du corps vient dépasser la conscience que nous en avons. Avec l’orgasme, le vertige, les arts immersifs… nous cherchons à montrer comment les sujets contemporains, d’où Le dictionnaire du corps que j’ai dirigé dès 2006 (3ed 2018) et la revue Corps que nous avons créé avec Gilles Boetsch et Dominique Chevé aux Editions Cnrs (https://www.cairn.info/revue-corps.htm), intensifient leurs modes corporels de vie : activer ses sensations internes, c’est nourrir la surface de nos corps d’expériences qui surprennent nos catégories esthétiques et normes sociales. C’est moins exalter le sensible que laisser le vivant advenir en nous. Apprendre du vivant de son corps et pas seulement se contenter de la certitude de ce qui a été vécu. Les recherches actuelles, sur les sensations internes, le vertige, l’orgasme, la maladie chronique, le naturisme, la beauté, l’écologie portent sur ces expériences où le vivant vient modifier la conscience que nous avons du monde, des autres et de nous-même pour définir une écologie corporelle et une auto-santé. L’émersion est au centre de tous ces travaux, c’est-à-dire comment l’activité du corps vivant éveille dans le corps vécu une nouvelle conscience.

Dans La Peur de l’orgasme (éditions Le Murmure, 2013), vous citez dans vos remerciements Vanessa Duriès, auteure du livre Le Lien, et Alina Reynes, qui a écrit Le Boucher. Que leur devez-vous ?

Vanessa Duriès a signé Le lien au salon littéraire de Pau où nous étions, c’était juste avant sa mort. Elle décrit de l’intérieur les sensations internes à la fois affectives, physiques et mentales de la soumission consentie. Avec L’étudiante, publié après sa mort, manuscrit retrouvé dans sa voiture, nous avons pu découvrir le processus de subjectivation et le renversement de genre qu’elle était en train d’accomplir dans sa libération. Alina Reynes vivait à Bordeaux où j’ai fait mes études de philosophie et on se rencontrait par lettres, puis autour de ce livre Le Boucher qu’elle m’avait dédicacé et qui me servait de guide sur cette écriture à la fois fictive et incarnée.

Pourquoi avoir dédicacé ce livre à Patrice Chéreau ?

Patrice Chéreau n’a jamais eu peur de l’orgasme, il l’a montré dans sa direction d’acteur, dans ses mises en scènes et ses films. Il a construit une esthétique de sa fulgurance dans les corps eux-mêmes. La chair y semble surgir dans le corps de l’acteur.

Qu’y a-t-il de si effrayant dans l’orgasme ? Distingueriez-vous la puissance de l’orgasme féminin du masculin ?

L’orgasme est devenu un stade obligatoire, qu’il faudrait atteindre par le contrôle de techniques sexuelles, par une maîtrise de soi (éjaculation, toujours trop précoce), ordre et sensibilité des zones érogènes à atteindre, sexologie pour guider ce qui serait les bonnes conduites… Michel Foucault et Felix Guattari avaient bien montré ce processus de maîtrise. Mais l’orgasme des orifices et des zones cherche à éviter le surgissement de l’orgasme profond et viscéral qui vous emporte à un point non représenté dans la cartographie sensorielle habituelle.

La différence entre l’homme et la femme est d’abord dans l’acceptation de cet état d’extase et de transe qui peut être atteint par des techniques de dégenrement et d’agenrement qui dépassent l’érotisme convenu et habituel. L’orgasme reste genré et une technique de domination masculine et féminine en fonction du plaisir recherché ne remplace pas une réflexion sur les techniques du corps engagé par Paul Préciado, Donna Haraway et autres René Schérer.

L’orgasme est-il antisocial ?

Dès lors que l’injonction à jouir est devenue une prescription de santé, la recherche du bon orgasme est une mode de communication et d’échanges des partenaires, alors que paradoxalement l’éducation aux sexualités n’est faite nulle part autrement que dans les images. Toucher l’autre et se laisser toucher est devenu antisocial dans une sorte d’haptophobie : le consentement si nécessaire suppose que nous contrôlions les effets de l’orgasme, ce qui par son intensité est justement paradoxal. Il faudrait consentir à l’involontaire transe qui vient déborder toute possibilité de contrôle.

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Femme dans une maison de bronzage sans protection (Brésil)
avec maillot spécial pour laisser le moins de traces possibles

La pensée de Wilhem Reich peut-elle nous aider à remettre la jouissance au cœur de nos vies et de la société ? Que garder de ses recherches ?

Oui, son livre sur La fonction de l’orgasme et la lutte contre les barrières idéologiques, morales et religieuses démontre que la résistance au plaisir repose sur une classification des vertus et vices. La jouissance est aujourd’hui reconsidérée dans une forme spirituelle dans la médiation en pleine conscience face à un développement des pratiques sensorielles d’immersion : Reich propose déjà cette cosmose dans l’orgone, que chacun.e se revitalise par l’énergie partagée avec la nature, ce que nous avons appelée l’écologie corporelle, avec les sensations vivantes produites en vous par l’immersion dans les milieux, les arts et les autres.

Que comprendre de la démocratisation du sex-toy ?

Chacun.e ne dépend plus de l’état, de la situation et de l’organicité de son corps et du corps de l’autre pour se procurer du plaisir. Se donner du plaisir et donner du plaisir à l’autre en dénaturalisant l’érection par le sex-toy pourrait être compris comme un artefact et un éloignement du corps tactile. Avec la pratique de l’agenrement, le sex-toy fait disparaître l’homme et la femme comme deux sexes dans des expériences inédites déclassifiant la domination masculine, dans des possibilités de se s’extoyer et de sextoyer autrui. L’hybridation du corps vivant avec les technoqueers est effective, même si les communautés expérientielles sont encore closes et codées. La libération de la sexualité exclusivement organique s’est généralisée avec le cyber-sex.

Pourriez-vous développer le lien entre pornographie et catharsis ?

La pornification des corps épilés et disponibles, au moins dans les images, sert de catharsis imaginaire d’une vie sexuelle par procuration. Chacun.e veut se pornifier plus ou moins avec clarté sur l’incorporation de ces nouvelles normes de ce qui serait désirable. L’uniformité dans toutes les formes de pornographie a été justement interrogée par Porno Terrorismo, la Cybersexualité de Yann Minh, ou les communautés LGBTQI qui proposent des modes de catharsis sur des expériences sensorielles plus globales comme le bondage, l’éjaculation féminine ou les groupes de nudité partagée.

L’érotisme est-il holistique quand la pornographie serait de morceaux ?

Adolescent, je lisais, outre Sade, Pasolini, Le Clezio avec son Extase matérielle, Par-delà le bien et le mal de Nietzche, le tome 4 d’Emmanuelle Arsan L’Hypothèse d’Eros, dans l’espoir effectivement d’un érotisme plus holistique face à ce que j’ai appelé dans mon premier livre en 1993 Le corps dispersé. Cette dispersion est féconde par le développement d’une érotologie des orifices et des parties du corps, mais des alternatives d’une pornographie plus globale et intergenre existent sur le marché. La question est toujours celle-ci : quel est l’usage que je fais de mon corps et du corps d’autrui ?

Que révèle en nous l’expérience de la maladie (livre Malade encore vivant, Le Murmure, 2015) ?

La maladie est expérientielle, car elle nous met en contact avec ce vivant que nous ne sentions pas ou plus jusque-là. Le vivant malade vient nous interroger sur la viabilité de notre existence mais aussi bouleverse nos représentations sur ce que nous estimions vivable et invivable, comme le cas Vincent Lambert l’aura révélé. Faut-il s’éterniser ? Telle est la question que se pose tout malade chronique qui se sait à terme non-viable et qui doit aménager son corps vécu à une nouvelle cartographie sensorielle. L’autonomie et sa perte renforcent le lien avec les autres corps devenus aidant.e.s.

Le premier expert du corps n’est-il pas le patient lui-même ?

Un certain patient-expert, acceptable, a été intégré dans les protocoles d’éducation thérapeutique, c’est déjà un progrès que de prendre au sérieux la parole et l’expérience du malade encore vivant. Mais, comme nous l’avons montré dans l’ouvrage Malade encore vivant, plus la maladie est immersive et faisant muter le vivant corporel, plus le malade cherche dans ses récits les mots pour se dire. La traduction de ses maux en mots, et ce qu’en retient et comprend la médecine objective, aura permis la création de la médecine narrative. Car ne retenir que certains mots facilite il est vrai la lecture diagnostic et l’efficacité thérapeutique, mais le patient doit rester un sujet signifiant – ce que la crise des personnels de la reforme hospitalière rend impossible au nom de ce qui serait la performance médicale.

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Non au nucléaire, Japon – époque post-Fukushima

 

Pourquoi devrait-on avoir besoin de médecins ?

Depuis notre ouvrage Médecin de son corps (1999), nous cherchons à définir les formes d’agentivité du sujet malade face au pouvoir bio-médical dénoncé justement par Michel Foucault. En tant qu’auto-santé, nous avons montré (2012) comme la médecine peut devenir réflexive sans être confondue avec une automédication parfois irrationnelle. L’auto-santé repose sur une attention à son corps vivant, aux modifications des milieux et aux adaptations produites par des techniques d’observation, d’entretien de soi, d’activation de notre corps capacitaire et d’éveil à des expériences sensorielles. Le médecin peut retrouver, comme le généraliste qu’il est ou a été, un régulateur holistique de ces différentes techniques par une connaissance partagée.

Pourquoi la libération de la parole est-elle voie de guérison ?

Les associations de malades, Act up, Aides, le Téléthon, Les cancers, Alzheimer…, ont permis de faire connaitre le véritable sort de leur corps vivant qui était jusque-là invisibilisé. Si la guérison physique n’est pas entièrement, du moins selon le modèle de l’evidence based medicine, garantie par les traitements classiques, il est clair que la libération de la parole participe de l’amélioration du bien-être et à une forme de ce que Stefan Zweig appelle à propos de Freud une guérison psychique, par l’esprit. La cure de parole est un mode du « care », de cette prise en compte du soin d’autrui, notamment dans les moments d’annonce du diagnostic, et de réalisation des opérations de santé

Que peut la « médecine intégrative » ?

Dès 1989, dans la Revue de Médecine Psychosomatique, la question de la psychosomatique a été le centre de notre recherche sur les relations entre le corps et l’esprit, même si nous constations déjà qu’une médecine intégrative devrait prendre en compte les différents niveaux du corps vivant, du corps vécu et du corps décrit. Travaillant en alcoologie, j’ai pu découvrir notamment à la clinique du Château de Préville à Orthez, auprès du Dr. Lionel Benichou, la complexité du soin et la complémentarité des techniques pour changer les comportements addictifs et pour décrire de manière plus écologique. En travaillant – notre docteur Alexandre Legendre y est en post-doc actuellement – avec nos collègues philosophes de l’Université de Tokyo (Pr. Kamata, Pr Kono) et de Kyoto (Dr.Haruka Okuy, Dr.Akira Kurashima) autour notamment du Tai-chi et de la relation du vivant au cosmos, il conviendrait de relativiser nos modèles unilatéraux et de prendre en compte l’unité du corps humain et les modes d’intégration de la culture dans la construction de la santé.

Que pensez-vous de la position de nos autorités gouvernementales sur l’homéopathie ?

En fondant la médecine sur la seule efficacité par la preuve, l’évaluation de la médecine par les seuls indicateurs physiques et biologiques considère que toute autre médication est au mieux un placebo, au pire une fausse médecine. Cette réduction de la médecine à une causalité biologique ignore l’efficacité symbolique des micro-dosages qui participe à l’écologie d’auto-santé que le sujet veut se procurer. Il s’agit moins de guérison que d’activation écologique du corps capacitaire qui place le sujet dans un souci de soi. Le médicament ne suffit pas à l’observance : il y a plusieurs médecines dans les cultures du soin. Le déremboursement ne changera rien aux croyances et aux pratiques de médecine réflexive

Comment définiriez-vous la bonne santé ?

La bonne santé n’est pas celle que l’on ne sent pas, ce « silence des organes », mais le vivant de son corps. Etre à l’écoute de ce qui est actif dans son vivant définit une médecine du bien-être : la bonne santé est une harmonie entre le corps et l’esprit, mais qui est le résultat de techniques d’auto-santé par un sujet agent de sa relation aux vivants. Ainsi la santé n’est bonne que si elle a été réfléchie par la relation entre les données d’activité du corps vivant, comme le recueil par des montres connectées, et le vécu corporel, comme les signes ressentis. Chacun.e peut auto-évaluer sa bonne ou moins bonne santé par une régulation des modes de vie. Encore faudrait-il pour cela une éducation à l’auto-santé.

Ne devrait-on pas apprendre aux enfants à écrire le journal de leur corps ?

Winnicott et Françoise Dolto ont su laisser écrire par les dessins leurs corps et vécu. Dès l’école maternelle, les activités d’expression corporelle ont pour but de lier l’expérience des corps : apprendre de leur corps est au centre des méthodes éducatives alternatives, comme celles de Freinet ou Montessori, et devrait être développé dans les pédagogies actives, comme cela se fait, dans les ateliers d’écriture, pour la réalisation de fresques, de murs tagués, de textes slamés et autres livres écrits à la première personne.

La littérature est-elle par excellence l’expérience du corps vivant se métamorphosant en mots ?

Cette littérature du corps vivant s’est développée à travers les collections consacrées d’abord aux témoignages puis aux enquêtes immersives de terrain, comme celles de la collection Terre Humaine chez Plon. Avec la littérature féministe et les Editions des Femmes, mais aussi les témoignages de l’holocauste nazie et du goulag stalinien, est apparu un nouveau type de récit : plus immersif et vivant, racontant la relation du vécu avec un vivant en cours de modification. La question du style va au-delà de la métaphore. Comme je l’ai montré dans plus de quatre-vingts récits de malades encore vivants, la difficulté à trouver le mot juste face à l’intensité du vivant, en l’occurrence ici la douleur, produit une langue du corps vivant. Celle-ci voudrait s’affranchir des rigueurs du langage pour parler la langue du corps comme Artaud aura tenté de le faire ou pour, comme le fait Monique Wittig, agenrer la langue.

Avez-vous travaillé sur l’instant de la mort et sur le soin haptique/haptonomique pouvant être apporté au corps quittant la vie ?

Je travaille à un livre pour la collection qui s’appelle « S’éterniser ». Le faut-il ? Le pourra- t-on ? Le devrions-nous ? L’instant de la mort peut être un objet de soin haptique pour autant que le corps vivant puise le ressentir encore, il faut l’évaluer, notamment dans les cas de perte de conscience ou des protocoles antidouleurs.

Propos recueillis par Fabien Ribéry

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Bernard Andrieu, La Peur de l’orgasme, éditions Le Murmure, 2013, 90 pages

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Bernard Andrieu, Malade encore vivant, éditions Le Murmure, 2015, 82 pages

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Bernard Andrieu, Rester beau, éditions Le Murmure, 2017, 88 pages

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Bernard Andrieu, Le corps du terroriste, critique de notre lenteur, éditions Le Murmure, 2019, 78 pages

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Bernard Andrieu, Bd-SM, comment s’agenrer ? éditions Le Murmure, 2019, 84 pages

Editions Le Murmure

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