Démonter Simenon, par Emmanuel Régniez, écrivain, et Cédric Friggeri, photographe

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© Cédric Friggeri

« Le lieu de naissance du roman est l’individu solitaire, écrit Walter Benjamin dans Le Conteur, qui ne peut plus traduire sous forme exemplaire ce qui est en lui le plus essentiel, car il ne reçoit plus de conseils et ne sait plus en donner. »

Ordinaire(s) frappe immédiatement par sa qualité d’impression et de composition.

Ce pourrait être un album dessiné de Frédéric Pajak, mais c’est mieux encore, puisque c’est totalement inédit, une vraie surprise.

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© Cédric Friggeri

Il s’agit d’une fantaisie littéraire, très cohérente, de l’écrivain francophone Emmanuel Régniez (Notre Château et Madame Jules ont été publiés au Tripode en 2015 et 2019), accompagnée de photographies de Cédric Friggeri.

Ouvrage composé de vingt-quatre chants, tirant leur substance de livres de Georges Simenon (environ deux cents titres), Ordinaire(s) est une sorte de polar du quotidien, un livre d’atmosphère noire.

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© Cédric Friggeri

Chez Régniez/Friggerie la nuit est étrange, mystérieuse et sexy. C’est le lieu de tous les possibles, de tous les abandons, de toutes les vulgarités, de toutes les grâces.

Ordinaire(s) est construit selon le principe de l’intertextualité (merci Julia Kristeva), qui est un déplacement de séquences littéraires dans d’autres contextes, un hommage à la littérature et au texte s’engendrant de lui-même.

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© Cédric Friggeri

La poésie n’est pas un maniérisme, mais ce qui se lève dès qu’une phrase juste existe.

Le démontage est un hommage, un corps à corps avec la fabrique même du sens (le rythme, les mots, les sons, les images).

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© Cédric Friggeri

Au travail d’invention et de recomposition d’Emmanuel Régniez, Cédric Friggeri joint ses images charbonneuses, polluées, très sensuelles. Il y a chez lui qui travaille à l’argentique de l’expérimentation, du bidouillage chimique (tirage Lith sur papier baryté), une force de fragilité évoquant par son aspect de fusain les primitifs de la photographie.

Cédric Friggeri joue avec les fantômes et la mélancolie, ouvre des rideaux, photographie l’épaule d’une nymphe, s’enfonce dans ce qui pourrait être une nuit de drames et de plaisirs.

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© Cédric Friggeri

Voici donc vingt-quatre chants, comme Homère avec L’Odyssée, mais ici l’épique est une traversée du banal, et l’exploit de continuer à vivre dans le chaos et les cahots, tout simplement.

La ville dort, elle est morte, un homme se lève, regardant sa femme : « Pourtant elle est encore belle / On le dit / Il lui dit / Des amies lui disent / Des amis lui disent / Qu’elle est belle / Encore Belle / Tous les hommes couraient après elle / Plus aujourd’hui / Ou elle ne le voit plus / Ou cela ne l’intéresse plus / Elle se souvient de ce qu’il avait dit / Il y a plus de quinze ans / Qu’il aimait son corps / Qu’il en avait envie / Qu’il y pensait tout le temps»

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© Cédric Friggeri

Des répétitions, des monosyllabes ou à peine plus, la scansion du vide qui peut être angoisse, ou grisaille, ou joie.

Le temps a passé, il passe, il passera, comme une rage de dents.

« Il se met à tripoter le bout de ses seins / Ainsi qu’il le ferait / D’un gland de rideau / Cela l’amuse / Il trouve / Qu’elle a la chair molle »

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© Cédric Friggeri

La question est là, de la permanence du désir, de vivre, d’aimer, de rencontrer la chair de l’autre.

L’ennui peut conduire à la haine ou mépris de soi, ça occupe.

Il y a peut-être pire que le drame, le drame de l’absence de drame.

Des cafés de banlieue, des petits pavillons, l’ordre et la banalité.

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© Cédric Friggeri

« Parce qu’elle a lu / Des articles de journaux / Sa femme lui a demandé / De renoncer à fumer / Il n’a pas le courage de la peiner / Ou de l’inquiéter / En lui refusant / Mais à peine dehors / Au volant de sa voiture / Il allume une cigarette / D’une main tremblante / De coupable »

Cédric Frigerri photographie un homme traversant une rue. Les bandes du passage piéton pourraient être celles des escaliers d’Odessa filmés par Eisenstein, on a les révolutions qu’on peut.

« Il existe quelque part en ville un homme qui s’en va le matin avec la certitude de retrouver cette femme-là le soir, de retrouver le lit, avec son odeur, avec leurs odeurs. »

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© Cédric Friggeri

Voilà, le film se déroule comme on ne cesse de chuter, dans le déroulé des vers se tassant par paragraphes étirés, s’enfuyant, fuitant.

« Elle porte un tricot / Sous lequel / On voit / Pointer / Deux petits seins / Très écartés / Plus longs / Que larges / Comme des poires »

C’est la geste de la banalité des jours, et de la noyade des silhouettes dans des tasses de café froid.

Nous sommes coupables et excusés, lamentables et sublimes dans nos efforts de persistance.

Nous jouons, nous perdons, nous jouons, nous perdons.

Nous perdons.

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© Cédric Friggeri

Heureusement il y a l’art, les grains de sensibilité, le récit qui fait swinguer le gris, et les photographies si belles de Cédric Friggeri, cruelles et titubantes, en instance de départ et célébrations du visible malgré tout.

« Il entend / En bas / Le déclic / Le déclic du commutateur / Il entend / En bas / Le pas / Le pas de sa femme / Dans l’escalier / Et il sait / Qu’elle va / A nouveau / Être là / Avec lui / Être là / Dans leur univers / Familier / Cela suffit / A rassurer / Son corps / Son esprit / Son corps et son esprit »

COUVpourLesite

Emmanuel Régniez & Cédric Friggeri, Ordinaire(s), Vingt-quatre chants, éditions Marges en Pages, 2019, 176 pages

Editions Marges en Pages

 

Site de Cédric Friggeri

 

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