Le désert croît, par Pierre de Vallombreuse, photographe

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Bassin houillier de Jahria – Jarkhand, Inde, 2009 © Pierre de Vallombreuse

Pierre de Vallombreuse est un homme constamment en mouvement, amoureux de la planète Terre au point de se désespérer totalement de son avenir, travaillant pourtant sans relâche à la reconnaissance et préservation des peuples autochtones et de la biodiversité.

Sensible aux blessés de l’Histoire, aux invisibles, son œuvre photographique est une tentative de préserver une unité féconde entre l’ensemble des vivants, sans craindre d’exposer le pire, ni de montrer la merveille d’être au monde.

Après La Vallée, publié par the (M) éditions, paraît un autre livre somptueux, chez ediSens, Au hasard des vents, ouvrage dédié à ses vues panoramiques effectuées dans des endroits de tension, parce que la pollution y règne en maître, ou les conflits armés, ou les turbulences politiques majeures.

Pour Pierre de Vallombreuse, le voyage est une recherche d’équilibre dans le déséquilibre, et de contact avec l’autre au-delà de toute zone de confort. Mais c’est aussi une responsabilité de témoignage et de fraternité, une éthique en marche, bien loin des enchantements exotiques de pacotille.

Voilà pourquoi il faut accepter l’audace des départs, comme le grand Jack Kerouac vivant la route comme une expérience majeure, et parfois une extase.

« Parce qu’au bout du compte, écrit l’ami de Neal Cassady, tu ne te souviendras pas du temps passé au bureau ou à tondre la pelouse. Va grimper cette foutue montagne. »

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Gujarat, Inde, 2009 © Pierre de Vallombreuse

Au hasard des vents est un livre consacré aux peuples autochtones. L’avez-vous conçu comme une défense de l’ethnodiversité à travers le monde ?

Ce livre est un livre de voyages. Un petit résumé d’aventures.

« Le monde est un livre, et ceux qui ne voyagent pas n’en lisent qu’une page. », écrivait Saint Augustin. Toutes les pages de ce livre ont leur importance. Elles sont différentes. Elles sont composées par les peuples du monde apportant leurs réponses à la vie sur terre, si précieuses à Claude Lévi-Strauss et aux esprits sains.

Je suis un voyageur chronique, avide de découvrir, de vivre des expériences intenses, de me confronter à la diversité humaine et des territoires : la mer de Sulu, la jungle du territoire des Dangs en Inde, l’Altiplano bolivien, les piedmonts de l’Himalaya au Sichuan, le Grand-Nord vertical du Groenland, les savanes du Sud Soudan, la foret pluvieuse de Bornéo…. Mais comme mes voyages ont pour objet de témoigner de la condition des peuples autochtones, ce livre est donc aussi une défense de l’ethnodiversité, tout autant que la biodiversité, les deux étant intrinsèquement liées. Il n y a que dans la civilisation judéo-chrétienne que l’on a dissocié nature et culture. Nous faisons tous partis du monde vivant. « Le voyage, c’est aller de soi à soi en passant par les autres » est un proverbe Touareg que j’aime beaucoup. Il dit très bien la nécessité de l’autre pour notre accomplissement.

Notre siècle est le siècle de l’appauvrissement de la diversité et de la pensée. Ce n’est pas rassurant. Mes futurs voyages exploreront plus crûment cela.

Comprenez-vous le choix du panoramique noir et blanc comme une volonté d’embrasser au maximum votre champ de vision afin de mettre en relation des éléments parfois très éloignés dans une même image ?

Le panoramique me permet de voir en extralarge, d’embrasser le monde qui nous entoure avec plus de complexité parfois.

Vos photographies ont-elles l’ambition de saisir quelque chose comme une histoire en cours ?

Oui, je ne fais que m’introduire dans des histoires en cours, celles des gens que je photographie. Je n’invente rien, ne crée aucun dispositif. J’essaye d’être le plus libéré possible pour accueillir ce qui viendra à moi. Je n’arrive avec aucune idée solidement préconçue. Giacomo Casanova, séducteur, aventurier et écrivain vénitien le résume très bien : « L’homme qui veut s’instruire doit lire d’abord, et puis voyager pour rectifier ce qu’il a appris. » Quant à moi, je rectifie sur place. L’accumulation de ces micro-histoires peut parfois former un récit qui fera un livre. Je ne travaille maintenant que dans l’idée de faire des livres, ils sont un contrepied au virtuel qui nous étourdit et nous annihile.
Etes-vous parfois mis en danger par les autorités locales lorsque vous photographiez par exemple, en Inde, l’un des lieux les plus pollués du monde ?

« Il meurt lentement celui qui ne voyage pas. », chante Pablo Neruda. J’ai toujours détesté m’ennuyer, alors, oui, pour rendre honneur à la vie, je prends le risque de la perdre plus vite. Ça évite aussi de contempler immobile ma fin programmée, une sorte de gestion de l’ennui et de la défaite si vous voulez.

Certes, moins souvent que beaucoup de photoreporters, j’ai été plusieurs fois en danger physique lors de combats au cœur de conflits comme au Sud Soudan pendant des bombardements, ou en Colombie quand j’étais avec des groupes de choc de paramilitaires d’extrême-droite, et en couvrant la guérilla papou qui lutte contre la colonisation indonésienne (un conflit meurtrier très peu médiatisé) ; les services secrets me cherchaient dans la jungle, et j’ai dû fuir. Dans le bassin houiller de Jahria, la menace était de tous les instants car y règne une corruption d’une telle ampleur que personne ne veut de témoin. Cela veut dire avoir tout le monde contre soi : la police, les hommes d’affaires, les fonctionnaires corrompus. C’est en plus une des capitale du kidnapping en Inde, tant il y a d’argent. Puis il y a la guérilla maoïste Naxalite qui attaque les militaires, la police et kidnappe des hommes d’affaires et des politiciens.

J’y ai fait six voyages, pas plus de quatorze jours à chaque fois, pour ne pas trop donner le temps d’organiser un kidnapping ou d’attirer trop l’attention de la police. Chaque jour, je changeais de trajet pour éviter d’être repéré. J’étais aidé par un hommes d’affaires très riche et craint de Kolkata (Calcutta) qui me faisait héberger dans une société minière nationale très puissante. J’étais au cœur du problème. Parfois, la nuit, je dormais mal. Et à mon retour, pendant des semaines je continuais à cracher du charbon.

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Bassin houillier de Jahria – Jarkhand, Inde, 2009 © Pierre de Vallombreuse

Photographiez-vous une planète Terre qui meurt ?

Oui, un monde disparaît. Quel sera le prochain ?

Les responsabilités de l’homme quant au climat, l’érosion de la biodiversité, la disparition des cultures humaines, la disparition des ressources halieutiques, les conséquences de la déforestation, sont phénoménales. On n’a jamais assisté à un tel phénomène depuis les grandes glaciations.

Contrairement à ce qu’affirment les idolâtres cyniques d’un progrès sans limite, ces obsédés d’une vision anthropocentrique, les civilisations meurent avant tout de leur incapacité à reconsidérer ce qui fait leur puissance. La notion d’équilibre, de modération, leur semble une idiotie, une naïveté. De toute façon, comme le disait en 1958 Claude Lévi-Strauss, « le monde a commencé sans l’homme, il s’achèvera sans lui ».

Le caractère prédateur du capitalisme détruit tous les niveaux de vie. Je fais mienne cette pensée de l’anthropologue Philippe Descola. C’est une dépense et recherche d’énergie sans fin, sans limite, incontrôlée. Le capitalisme est un ogre qui dévore tout. Il est à notre image. N’oublions pas que le communisme aussi a détruit sans compter. Ces deux grandes idéologies ont ravagé notre monde. L’une est moribonde mais pas morte, l’autre triomphante et sans contrepouvoir. Hélas ! le raisonnable n’est pas de mise, le prix a payer est terrible. Trop de souffrances de masse en sont issues dans la plus grande indifférence des tenants de ces idéologies. Le moment où nous nous employons avec vigueur et méthode à peaufiner la dégradation de la planète est aussi celui de l’écart de richesse considérable, une folie, entre les riches, ou plutôt hyper-riches, et les plus pauvres subissant directement la destructions de l’environnement. Ce sont les deux extrémité d’une même action. Elles sont étroitement liées.

Comment comprenez-vous les troubles actuels en Bolivie, vous qui avez beaucoup travaillé dans ce pays ?

Evo Morales ne s’est pas retiré à temps, il a voulu rester à n’importe quel prix. C’est l’addiction au pouvoir. Il est en partie responsable de ce qui arrive. Il n’a pas œuvré pour former de successeurs. C’est dommage car il a réduit la pauvreté par deux et réalisé d’énormes progrès sociaux.

Mais le coup d’état qui s’est produit pourrait être encore plus dangereux. Il semble participer de la montée en puissance d’une droite extrémiste, religieuse, revancharde, raciste. Evo Morales était le représentant des autochtones Quetchua et Aymara. Le premier président autochtone au monde, un symbole. Les blancs n’ont jamais aimé être dirigés par un Indien. Ils ont leur revanche, un peu comme aux USA avec Trump ou certaines blancs n’ont pas supporté que leur président soit un noir.

Soutenez-vous financièrement seul vos projets ?

Oui, souvent. J’ai toujours réinvesti mes revenus dans mes projets par souci de liberté d’action, ou parfois étant le seul à y croire .

C’est le cas de celui que j’entreprends en ce moment aux USA, qui aborde le racisme structurel de cette société. Je tiens à bien le commencer, le maîtriser , être certain de sa valeur, et à m’assurer que j’irai jusqu’au bout avec la même passion avant d’aller chercher des fonds. Là, je vais en chercher, j’en ai besoin et le projet est passionnant, il m est devenu éthiquement vital.

Je continue aussi un projet commencé il y a 32 ans avec une communauté d’une petite vallée de l’île de Palawan aux Philippines. J’y ai vécu plus de quatre ans, si je cumule le temps passé lors de mes vingt-deux voyages. C’est un nouveau chapitre : aider à la sanctuarisation de la vallée. Elle est en danger, menacée par des compagnies agricoles qui veulent s’accaparer les terres pour y planter du palmier à huile. Je le fais en collaboration avec le Musée National des Philippines. Je suis déjà soutenu par Mr Jacques Rocher (fidèle soutien de mon travail depuis longtemps),l’Ambassade de France aux Philippines, la société Canon, et je recherche d’autres partenaires, c’est en cours. Là aussi, j’en ai besoin.

Le projets Hommes Racines d’où sont issues les photographies panoramiques de Au hasard des vents a duré six ans. Il a été soutenu dès le début. Il a coûté très cher. Douze expositions (six aux Champs libres à Rennes, six au festival photo de la Gacilly), un livre, des publications, des conférences organisées par les Champs libres avec des invités autochtones venus du Canada, Henriette Rasmunsen écrivain ministre de la culture du Groenland, des scientifiques et intellectuels de premier plan : Maurice Godelier, Catherine Clément, Julian Burger, etc. Il a dû coûter en tout plus d’un million d’euros. Pour cela, j’ai été aidé et accompagné par La Fondation Yves Rocher, Les champs libres, le Festival Photo de la Gacilly, les magazines GEO et Science et Avenir, les éditions de la Martinière pour le livre, l’Ambassade de France en Inde, et pendant un moment par Canon.

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Groenland, 2010 © Pierre de Vallombreuse

Que vous autorise le Hasselblad Xpan que vous utilisez ?

De voir large, plus large ! et comme il fonctionne presque comme un Leica, de façon très instinctive, maniable, légère, ultra-robuste, rapide, je peux faire de vrais instantanés et ne pas tomber dans le piège du panoramique : photo figée à l’excès.

Comme les Leica M, c’est un appareil très sensuel. On le sent vibrer entre ses mains.

Comment travaillez-vous avec Daniel Regard, votre tireur ?

C’est une longue complicité. Daniel a apporté son grand talent sur presque tous mes livres et depuis peu sur quelques-unes de mes expositions comme celle au Musée de l’Homme. Quand je rentre de voyage, ce n’est pas toujours évident. Reprendre une vie citadine trépidante, être assailli de toutes parts. Y Subir une vie moins épurée que celle que j’ai quand je photographie dans la nature où je me lève à l’aube, photographie, marche, pense, lis beaucoup et dors à l’air libre. Aucune perdition, ni de ces futilités dont nous accable notre société où l’on court tout le temps. Alors, quand je suis avec Daniel Regard, je marche de nouveau, on est dans la création, l’échange. Ce sont des moments précieux, parmi les meilleurs à Paris. Daniel en plus d’être un des plus grands photograveurs de France est une belle nature. Il est doux et attentif, et m’apprend toujours quelque chose.

Bernard Plossu préface votre livre. Que lui devez-vous ? Le Voyage mexicain a-t-il influencé votre regard ? Vos maîtres en photographie sont-ils aussi des maîtres en existence ?

Bernard Plossu est un poète talentueux, un voyageur éternel. Il est habité par une liberté, une fraîcheur et une immense curiosité. C’est un marcheur.

Le voyage Mexicain de Bernard Plossu exalte ces qualités. C’est un de mes premiers livres importants car il m’a montré un possible de liberté, un souffle de vie : celle du voyageur photographe sans but autre que de se laisser saisir par le voyage, alors que j’étais alors un timide, un étudiant introverti à l ‘Ecole Nationale des Arts Décoratifs de Paris, un jeune homme qui ne savait pas encore de quoi serait fait sa vie et qui méprisait son quotidien.

Je n’ai pas de maître en existence, mais Il n’est pas rare en effet que parmi les photographes dont j’admire le plus l’œuvre il en est qui me fassent réfléchir sur la vie par leur liberté et leurs choix. Ce ne sont pas des faiseurs : Cartier-Bresson, Koudelka, Eugene Smith, Eugene Richard, Robert Frank, Diane Arbus, Sudek… Pentti Sammallahti, que j adore, a aussi une démarche proche de Plossu par ce côté vagabondage poétique. Cet immense talent est le meilleur photographe animalier au monde car il nous montre que nous vivons ensemble. Il nous réunit.

D’autres jeunes photographes me touchent beaucoup par leurs travaux, pas encore par leur trajet, c’est un peu trop tôt pour le savoir : Gregory Halpern en est un.

Mais c’est avant tout la littérature qui nourrit ma réflexion sur la vie. Les livres de Claude Lévi-Strauss, Edgar Morin, Paul Nizan, André Malraux, B.Traven, Joseph Conrad, Joseph Kessel, Rudyard Kipling, Nicolas Bouvier Arthur London, Wilfred Thesiger, Vassili Grossman, Saint-Exupéry, m’ont tous apporté un éclairage sur la vie. Ce sont mes éclaireurs.

Si je devais avoir « un maitre », il y en aurait un : Kessel pour une vie d’aventures hors-norme et une œuvre colossale. Un vrai aventurier. J’ai eu la chance de le côtoyer un peu quand j’étais enfant. J’ai même joué avec lui avec mes soldats en plastic à Banyuls dans le Midi.

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Région de Dang, Inde, 2010 Sab© Pierre de Vallombreuse

Pourquoi admirez-vous tant le photographe tchèque Josef Sudek ?

Bernard Plossu et moi partageons la même opinion sur Josef Sudek : c’est le poète des poète en photographie

Sa douceur m’apaise. Il était surtout un sédentaire, mais sa géographie intérieure était si vaste. Un voyageur céleste.

Bernard Plossu, Pentti Sammallahti, arpenteurs du Monde, ont cette même poésie en eux. Ils sont très rares les vrais poètes photographes. Pas de doute pour ces trois-là.

Sudek a eu une vie de poète dans laquelle je me suis souvent projeté pendant une période de ma vie. L’opposé de ce que je faisais de ma vie. je la voyais ainsi plus calme. La possibilité d’être ébloui par son quotidien le plus proche. La beauté de sa série autour de son jardin vu de sa fenêtre ou l’exploration de l’intimité de son atelier en témoignent.
A ma façon, j’essaye un peu aussi de vivre poétiquement malgré les drames que je photographie. Il est de plus en plus difficile de trouver une certaine poésie qui me convienne : aller vivre avec des populations au cœur de natures sublimes non détruites, jungles, montagnes, forets, déserts, hauts plateaux arides, dans des lieux très peu exposés, traversés, contrôlés, connectés. Des lieux où on marche au lieu de courir, protégé des perturbations imposées. Bornéo où tout a commencé pour moi est devenu une vaste plantation de palmiers à huile. Hélas, je pourrais continuer la liste ! C’est pourquoi j’aime l’idée que dans une ville, un lieu, on puisse s’évader, voyager, créer comme le faisait Sudek à Prague (son principal sujet). Quelle liberté ! J’aurais aimé être poète sédentaire comme lui, il y a de la sagesse, mais je dois accepter mon côté « insurgé voyageur sans fin» et donc renoncer à une certaine douceur. Je me dis parfois que vivre humblement n’est pas mal… Je peux regretter alors mes choix un peu fous et fatigants, dérisoires comme Don Quichotte s’attaquant aux moulins à vent (mais pas longtemps…car, après, je file…). Je sais le dérisoire de mon actio, mes faiblesses aussi, et comme le dit Edgar Morin : « Essayez de lutter, vivez poétiquement ! » On fait comme on peut.

les endroits où j’avais trouvé de la poésie ont été soit saccagé, soit sont en train de l’être… et sont cernés ! Petit, je rêvais de vivre sur la lune, alors je ne désespère pas d’y aller un jour. Peut-être y croiserai-je Sudek ? Mais avant, il me reste pas mal de travail et de rencontres à faire.

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Sabah, Bornéo, Malaisie, 2007 © Pierre de Vallombreuse

La maison d’édition ediSens publie votre ouvrage. Comment est née votre collaboration avec Aurélie Courtinat ?

C’était à la librairie La Comète à Paris qui me recevait avec mon éditrice Maris Sepchat de The (M) éditions pour la signature de mon livre Une Vallée. Aurélie est venue, on a parlé un peu. Puis, quelques mois plus tard, on s‘est vus dans mon atelier, elle avait dans les mains un prototype d’un livre en mode panoramique exceptionnel. Elle voulait lancer une collection dédiée au panoramique. Elle m’a offert l’honneur d’inaugurer la collection. On a très bien travaillés ensemble. Je la remercie de sa confiance.

Vous travaillez actuellement en Oregon. Pourquoi vous intéressez-vous à cet Etat ? Qu’y recherchez-vous ?

L’Oregon m’a capturé. J’y suis allé une première fois il y a six ans, invité à faire une conférence « photographique « sur les peuples autochtones à l’université de Portland. J’y ai exposé à la galerie Blueskye et fait un workshop à l’école française internationale de Portland. J’y ai trouvé une autre poésie et un territoire d’engagement. Une nouvelle expérience humaine et photographique. Un retour à la couleur. J’y travaille sur de sujets touchant au racisme structurel qui ronge la société américaine. Une première partie de ce travail sera exposé bientôt à Paris.

Vous voyagez beaucoup. Quels sont vos points fixes ? La Vallée des Palawan aux Philippines ?

Mes points fixes,…., vaste question. Comme le dit Gide : « L’homme ne peut découvrir de nouveaux océans sans avoir le courage de perdre de vue le rivage. » Depuis le début, j’ai accepté le risque du déracinement.

Le mouvement est certainement un point fixe. La photo en est un autre. Je peux en faire partout dans le monde. Donc je suis avec mon appareil comme une tortue qui se balade avec sa maison sur son dos. Un photographe doit trouver un point fixe pour faire sa photo, non ?

Mon atelier à Paris, entouré d’arbres, est mon centre professionnel. J’y monte mes expositions, crée mes livres, organise et stocke mes archives, ma collection de livres, mes équipements de voyages pour le Grand Nord, les forêts tropicales… Paris, c’est aussi mes amis, le cinéma, les expositions et les librairies que je fréquente presque quotidiennement.

La Vallée à Palawan, c’est un axe, où je suis en quelque sorte « né ». J’ai pu y devenir Mooglie, mon rêve d’enfance. Le rêve a évolué, il aurait pu se briser. J’y ai vécu plus de quatre ans, et ce n’est pas fini. J’y reviens tout le temps, c’est mon métronome. J’aurais pu, maintenant que j’y pense, seulement la photographier elle, a la manière d’un Sudek avec Prague, et devenir un Sudek tropical. Le regretté Xavier Barral avec qui on travaillait sur le livre que je veux faire me demandait si je ne m’ennuyais pas là-bas à force de revenir et de vivre avec les mêmes personnes. Je lui ai dit que non, car tant qu’il y a de la vie, il y a émerveillement.

Puis récemment l’Oregon aux USA est arrivé et a pris une place très importante.

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Bolivie, 2008 © Pierre de Vallombreuse

Comment comprenez-vous le sens du mot « voyage » ?

« Le seul voyage valide est la marche vers l’homme », énonce Paul Nizan dans Aden Arabie. » Je fais mienne cette pensée, même si j’y ajoute en sous-titre la découverte de la nature, ce qui n’est pas mal non plus.

L’avantage d’un esprit voyageur est son infini. Il y a partout voyage à entreprendre, du plus lointain au plus proche. Tout territoire m’est source d’émerveillement. Georges Condominas, un de nos très grands ethnologues qui est aujourd’hui emblématique d’une école d’ethnologues pour qui le « terrain » prime, a écrit un chef d’œuvre de la littérature de récit ethnographique, Nous avons mangé la foret. Il y disait très justement : « L’exotisme commence derrière notre porte. »

Le voyage, c’est interroger la vie, s’interroger soi, frotter ses certitudes ou ses incertitudes au contact des autres. On est bousculé, en perpétuel déséquilibre, contraint à faire confiance à des inconnus, loin de la rassurante proximité de ses amis, de son cocon, de son confort. On ne possède rien (à part mes appareils photos) en dehors de l’essentiel – l’air, le sommeil, les rêves, la mer, les arbres, les montagnes, le ciel. Le voyage, c’est vivre plusieurs vies, un plaisir qu’offre aussi la lecture. C’est une plénitude à nulle autre pareille qui me fait ressentir l’essence de la vie.

Mais je ne suis pas un voyageur passif seulement épris du plaisir égoïste de la découverte. Je ressens au plus profond de moi la nécessité de défendre ce que j’aime. Je n’ai pas l’âme d’un touriste et ne peut donc me contenter de rêver devant des peuples agressés dont je n apprécierais que des reliquats de ces exotismes douteux auxquels ils sont si souvent réduits.

Quand je serai vieux, après avoir abonnement parcouru des terres lointaines, je me réserverai des voyages moins « lointains géographiquement », certainement en France, pays qui est passionnant par sa diversité, et peut-être en Oregon si j’y suis encore. J’adorerais faire des petites chroniques villageoise, d’une petite vallée, un peu comme des Simenon quand le drame se joue dans un hameau, un petit bourg. Ce que j’appelle des voyages de proximité où je n’aurais plus à me soucier de subir une crise de paludisme, de savoir si j’ai un scorpion dans ma chaussure ou avec la crainte de me réveiller la nuit victime d’une colonie de fourmis qui se serait glissée sous ma moustiquaire.

« Le vrai domicile de l’homme n’est pas une maison mais la route, et la vie elle-même est un voyage à faire à pied », écrit Bruce Chatwin.

Propos recueillis par Fabien Ribery

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Pierre de Vallombreuse, Au hasard des vents, préface de Bernard Plossu, texte de Pierre de Vallombreuse, ediSens, 2019 – 310 exemplaires

Pierre de Vallombreuse

ediSens

Exposition La Vallée au festival Chroniques Nomades à Auxerre (89) – du 26 octobre au 31 décembre 2019

Exposition C’est quoi pour vous la photographie ? Les réponses des amis de Bernard Plossu à Tourcoing (59) organisé par le centre de création photographique Helio – du 9 novembre au 31 décembre 2019

« Si vous pensez que l’aventure est dangereuse, je vous propose d’essayer la routine… Elle est mortelle ! »

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