Stanislay Nordey, le théâtre déchaîné, par Frédéric Vossier, dramaturge

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« Il y a comme une « malformation Nordey » dans le paysage du théâtre français. Il y a aussi quelque chose d’orgiaque chez lui. Ce serait peut-être la dernière « orgie » au sens où l’entendait Baudrillard. L’ « Orgie » désignait pour lui ce moment intense et multiple d’explosion des mouvements de libération entre la fin des années 1960 et le début des années 1980 [avant l’ère glaciaire donc], moment où tous les champs de la production sont couverts et explorés jusqu’aux limites. Il faut voitr Stanislay Nordey comme une sorte de fils inavoué de 68. Un fils qui renoue le fil de cette histoire, en essayant, tant bien que mal, de recomposer cet héritage sans vraiment y faire référence. »

Elève de Daniel Mesguich, j’ai tendance à considérer essentiellement le théâtre, la scène, comme un conservatoire de la parole.

Surtout pas une archive morte, mais une relance de sens – un risque, une interprétation, un vertige – par la fréquentation des grands textes, qui bien entendu peuvent être contemporains.

Quel plaisir de me rappeler cette dimension si belle du théâtre en reprenant le livre que l’auteur Frédéric Vossier a consacré, chez Les Solitaires Intempestifs (Besançon), au metteur en scène, acteur, pédagogue et directeur de théâtre (Théâtre Gérard Philipe, Théâtre National de Bretagne) Stanislay Nordey, Locataire de la parole.

C’est un ouvrage hybride, mêlant la biographie, le témoignage, l’essai théorique, le portrait, et des entretiens nombreux – avec Frédéric Vossier d’abord, et Laurent Sauvage, Jean-Pierre Vincent, Emmanuel Clolus, Stéphanie Daniel, Philippe Berthomé, Micheline et Lucien Attoun, Claire Ingrid Cottanceau, François Le Pillouër, Véronique Nordey.

C’est surtout une fête pour l’esprit, éloge du théâtre comme aventure permanente, solitaire et collective.

On y rencontre un auteur n’ayant cessé de tester ses idées (« le théâtre citoyen » au TGP), de se confronter à des textes difficiles, de construire des alliances, avec la belle et très regrettée Valérie Lang, avec des comédiens, en formation ou parfaitement reconnus (Valérie Dréville, Laurent Sauvage), avec des équipes de toutes dimensions, notamment administratives et techniques.

« J’ai toujours choisi la difficulté dans mon travail, affirme Stanislas Nordey. Il faut qu’il y ait des enjeux, intimes, mais redoutables, pour moi. Soit c’est le texte choisi qui m’échappe, parce qu’il est vraiment difficile, soit je choisis un comédien ou une comédienne avec qui je n’ai pas encore travaillé, soit j’expérimente un dispositif dramaturgique que je n’avais jamais élaboré auparavant. »

Oui quel plaisir de voir se dessiner sur l’ensemble des pages (454) une telle constellation de noms, d’intelligences, de sensibilités.

Des écrivains surtout : Werner Schwab, Pierre Guyotat, Hervé Guibert, Valère Novarina, Bernard-Marie Koltès, Peter Handke, Jean-Luc Lagarce, Didier-Georges Gabily, Pascal Rambert, Wajdi Mouawad, Anja Hilling, Fausto Paradivino, Fabrice Melquiot, Heiner Müller, Armando Llamas, Falk Richter, Dieudonné Niangouna, Christophe Pellet, Mario Batista, Laurent Mauvignier, Julian Beck et Judith Malina, et, peut-être, le plus fondamental de tous, le plus initiateur, Pasolini (pour sa phrase radicale, sa position d’intellectuel dans la société, sa proximité avec l’univers du mythe, sa lucidité de poète).

Derrière chacun de ces noms, se lève un monde entier, fabuleux, éminemment personnel.

Lecteur de plateau, Stanislas Nordey aime les expériences nouvelles, ce qui déroute les habitudes, le métier, l’assurance professionnelle.

Son choix se porte sur des figures féminines fortes, des actrices libres jouant souvent des survivantes : Virgine Volmann, Hélène Fabre, Angelika Kirschlager, Valérie Lang, Emmanuelle Béart, Valérie Dréville, Marie Cariès, Jeanne Balibar, Sarah Chaumette.

Nordey croit au kairos, au moment décisif, à l’alignement des planètes (la dernière période des films de Godard/son premier théâtre qui s’en imprègne).

Interrogé par Frédéric Voissier, il évoque la figure tutélaire de sa mère, Véronique, elle-même actrice et formatrice, ses années difficiles au Conservatoire de Paris sous la direction de Jean-Pierre Miquel, où un manque d’éthique et de cohésion est ressenti, l’expérience du théâtre de Nanterre, les pièces fondatrices (La Dispute, de Marivaux, Bête de style, de Pasolini, J’étais dans ma maison…, de Lagarce),, l’aventure politique du « théâtre citoyen » (pas de privilèges, travail sur l’émergence, principes collaboratifs étendus, création d’une agora quasi permanente, choix tarifaires responsables pour les moins nantis, sens aigu du service public), la complicité avec François Le Pillouër à Rennes (projet de l’école du TNB à la façon des maîtres ruses Dodine et Vassiliev, acteurs sensibilisés immédiatement aux auteurs contemporains, recherche d’une pédagogie alternative).

Axe majeur ? la liberté artistique.

« Sur les grands plateaux, il faut souvent transiger. On est entrés depuis dans une période des grands plateaux où l’on doit fabriquer des grands spectacles fédérateurs, rassembleurs, ce que j’appelle des spectacles pour grands enfants. Et il y a des choses magnifiques qui se font dans ce cadre-là. Ce doit être la fête du théâtre (…) j’essaie d’y faire des spectacles pour adultes sur les grands plateaux. Il y a une chose très perverse qui s’est inscrite dans les politiques de remplissage des salles. C’est le quota scolaire. Parce qu’on a tendance à formater les spectacles en fonction de ça. »

Plus loin : « Je ne choisis jamais un texte en raison d’un thème. Jamais. Je suis un formaliste. (…) Le déclic, ce n’est pas la pièce qui me touche, c’est la pièce qui m’inquiète.»

Ne pas résoudre le mystère, l’exposer.

« Je ne suis pas celui qui fait la photo, je suis celui qui révèle la photo. Je suis une sorte de révélateur. Ma fonction, c’est de révéler un texte au sens photographique. »

« Mon rêve absolu, c’est d’écrire. »

Par le spectacle, la performance, le jeu, la scène, faire avancer l’écriture, organiser sa rencontre avec le spectateur.

« Mon rapport à la mise en scène est très pragmatique. Je suis précis, je suis organisé, j’essaie de mettre en condition tous les protagonistes pour qu’ils soient à l’endroit le plus juste, le plus fort, le plus pointu d’eux-mêmes. »

Mais Stanislas Nordey est aussi un metteur en scène d’opéra, essayant des formes, expérimentant d’autres radicalités, travaillant le « presque rien » (Claude Régy) d’images statiques très plasticiennes.

Et puis, il y a ces souvenirs si précieux pour l’histoire du théâtre français.

Didier Georges-Gabily, comète foudroyée : « J’étais fasciné par la façon dont il faisait apparaître les acteurs. C’était magnifique. Ils étaient plus de vingt-cinq sur le plateau. On les voyait tous. J’étais frappé par son amour des acteurs. »

Et cette confidence d’un arrière-grand-père congolais, déporté en Martinique, puis affranchi par son maître : « Ma négritude ne se voit pas. Mais c’est présent en moi, cette plaie vivante de l’esclavage. Je n’ai jamais pu vraiment en parler. C’est resté invisible, indicible. »

Bourdieu ? Le sociologisme intégral ? « Non. J’ai lu La Misère du monde. Je n’ai pas été touché. Mes lectures, c’est Bataille… On n’a jamais parlé de Bataille. Je l’ai tellement intégré. »

Nous sommes des locataires, d’une maison remplie de fantômes, et nous croyons au pouvoir du verbe, du dire, de l’adresse, du théâtre comme dialogue entre les vivants et les morts.

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Frédéric Vossier, Stanislas Nordey, locataire de la parole, Les Solitaires Intempestifs, 2013, 454 pages

Editions Les Solitaires Intempestifs

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Se procurer Stanislas Nordey, locataire de la parole

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