Jacques Lemarchand, critique, serviteur du théâtre, et grand amoureux

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Sans la belle obstination d’amis, de critiques, d’éditeurs, de passeurs, certaines œuvres essentielles tomberaient rapidement dans l’oubli, ainsi, peut-être, celle de Jacques Lemarchand, dont les éditions Claire Paulhan publient le troisième tome du journal (1954-1960) de ses aventures littéraires et sensuelles.

Lecteur chez Gallimard, ami de Boris Vian et d’Albert Camus qui le fit entrer à Combat, Jacques Lemarchand (1908-1974), compagnon depuis décembre 1950 de l’actrice Sylvia Montfort, est un critique de théâtre aussi apprécié que redouté, exerçant ses talents aiguisés au Figaro littéraire.

Il aime au suprême le théâtre, les auteurs, qu’il ne cesse de côtoyer, et la complicité sexuelle, la relation de ses amours – il y a chez lui du Léautaud – occupant une place centrale dans le désordre des jours rassemblés dans le journal.

« C’est pendant ce dîner que je me suis avoué que j’étais amoureux d’elle – et que je me suis préparé à être très malheureux. »

Un amour non écrit mériterait-il d’être vécu ? Serait-il seulement vécu ?

Une pièce de théâtre non restituée par l’analyse a-t-elle été vraiment vue ?

En exergue de sa préface, Véronique Hoffmann-Martinot, responsable de la résurrection de Jacques Lemarchand, cite Roger Planchon : « Jacques Lemarchand a rendu de très grands services au théâtre. Cet art fragile, secret, difficile, a besoin de serviteurs rigoureux tels que lui. Les gens de la profession savent ce qu’il fit pour elle. Personnellement, je mesure bien ce que je lui dois. »

Spectateur attentif, Jacques Lemarchand porte dans ses articles la nouvelle vague théâtrale, qu’elle prenne le nom d’Eugène Ionesco, Samuel Beckett, Arthur Adamov ou Jean Genet, jouant même parfois le rôle de mécène, envers Jean Vilar, Jean-Louis Barrault et… Roger Planchon.

Le plaisir de la lecture de son journal procède au premier chef de la façon de tracer le tableau d’une époque, par la bande, en rappelant des noms qui ont compté : Violette Leduc, Jean Cocteau, Marcel Aymé…

Le récit des exploits donjuanesques du critique remarqué sont savoureux, très crus, très vrais, non pour le plaisir de la vantardise, mais parce qu’ils témoignent d’instants de vie hautement vécues – récurrente question de la jouissance, de l’un et de l’autre, et des états de bandaison, l’écriture jouant le rôle de sismographe.

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La Nébuleuse, 1939 © Raoul Ubac

Alcool en abondance, restaurants, hôtels, l’argent file.

Des articles à écrire, parfois dans l’ennui, des amitiés de milieu à entretenir.

Mardi 2 novembre 1954 : « Donné à Paulhan et Arland le premier article pour la NRF – sur la Comédie Française – auquel j’avais travaillé jusqu’à 3h30 du matin. Suis inquiet comme si je passais mon bac. »

Mais le travail, la vie sentimentale exaltante – vitalité quelque peu désespérée – ne paraissent plus que des expédients quand Louis Lemarchand apprend la mort soudaine de sa mère, en juin 1958.

Le métier de vivre, la lassitude, les impasses, les efforts, les insomnies.

Des lettres auxquelles répondre, des sollicitations d’inconnu-e-s, des perspectives de tendresses.

Relire tout Corneille, déjeuner en amoureux avec Claude Sarraute, vérifier que le désir est encore là, se vouvoyer jusque dans l’intimité.

L’aimée : « S’il vous plaît, conduisez-moi. »

Doublé d’une quantité de notes explicatives impressionnantes témoignant d’un remarquable travail de recherche, Journal 1954-1960 se lit d’une traite, non parce qu’on y chercherait seulement les pépites et les anecdotes excitantes, mais parce que s’y révèle sans pudeur la vie sensible d’un homme aux avant-postes de la critique, un confrère, un héraut entouré et solitaire.

La coda est de Véronique Hoffmann-Martinot : « La liaison entre Claude Sarraute et Jacques Lemarchand apporte à ce dernier une puissante distraction en même temps qu’un réconfort certain, au lendemain de la mort de ses amis Boris Vian et Albert Camus. Pour la première fois depuis longtemps, Jacques Lemarchand vit en en effet une relation tendre et complice, pleine de rires, de fâcheries et de réconciliations, innervée par leur passion commune pour le théâtre et rythmée par leurs articles. »

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Jacques Lemarchand, Journal 1954-1960, édition établie et annotée par Véronique Hoffmann-Martinot, Editions Claire Paulhan, 2020, 472 pages

Editions Claire Paulhan

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Se procurer le volume du journal Lemarchand 1954-1960 

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