Des histoires de marin, ni vraies, ni fausses, par Nikos Kavvadias, écrivain grec

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« Souvent je descends au port. Par habitude je couche avec des femmes abîmées et, voulant faire le littérateur, je fume du haschich jusqu’à ne plus pouvoir m’en passer. »

Après Journal d’un timonier et autres récits (2018), les éditions Signes et balises publient Nous avons la mer, le vin et les couleurs, Correspondance 1934-1974, de l’auteur grec Nikos Kavvadias (1910-1975), connu essentiellement pour son unique roman, Le Quart.

Composé de 131 lettres, envoyées à sa famille, comme à ses amis du monde littéraire, un peu partout sur la planète, ce livre élégant de format poche est une belle façon de voyager avec un marin radiotélégraphiste ayant rarement mis pied à terre, profitant cependant de ses escales pour en décrire l’atmosphère à ses proches.  

On a pu comparer Kavadias à Cendrars, pour sa présence, sa capacité à raconter, sa vie d’aventurier, son mentir-vrai.

Il lit énormément, traduit beaucoup, se souvient.

Anne-Laure Brisac son éditrice a listé ses thèmes de prédilection : « le mal du départ, qui le ronge et le stimule tout à la fois, associé au remords perpétuel d’une faute jamais avouée (imaginaire ?) ; l’enracinement à la terre où demeurent les êtres chers ; le littoral et ses parfums ; les ports, leurs boutiques minables et leurs amours fugaces ; la mer et ses cyclones, ses navires encombrés de passagers mal dégrossis et ses quarts interminables ; le cortège des souvenirs lumineux et la nostalgie qui les accompagne. »

Les lettres sont assez longues, narratives et introspectives. 

Des tableaux se créent, jamais fades : « C’est l’heure de la prière sur le bateau pour les travailleurs arabes et iraniens. Jamais je n’ai vu de prière plus épuisante. Une centaine de corps à moitié nus, dans la soute, sur la passerelle, sur le pont, dans toutes sortes de positions où le sommeil vient les surprendre. Je rester debout et je prie. Je n’ai jamais cru en aucun dieu ! »

Les noms de villes se succèdent

Kavvadias est à Marseille, à Colombo, à Gênes, à Dunkerque, à Brest, à Bombay, à Singapour, aux quatre coins du globe.

Le 1er septembre 1935, l’écrivain est à Cardiff : « Hier soir – samedi -, tout le monde était rond comme une barrique. Dans la rue centrale, des couples enlacés s’embrassaient ou se battaient ; ils laissaient tomber par terre leurs sacs de provisions et venaient vomir à quelques centimètres de toi carrément sur toi. »

Les histoires sont parfois énormes, immenses, c’est la vie bigger than life, celle qu’aime le marin insatiable, loin des assis.

Il mesure 1m53, et son écriture de réaliste mythographe le grandit.

« Les ‘belles filles’ m’enflamment, mais elles ne sont pas pour moi. J’ai les mains affreusement sales. Les femmes que je vénère sont des femmes pour qui il n’existe ni ciel, ni horizon. »

Régulièrement, Kavvadias s’interroge sur son inspiration, sa capacité à continuer à écrire, notamment de la poésie, et la composition de son grand roman – publié en 1954.

La solitude, les excès, les doutes forment son lot quotidien.

La mer ne sauve pas de tout, mais permet au moins de repousser quelques temps la mélancolie des terriens – on peut penser à l’incipit de Moby Dick .

A son ami Karagatsis, le 26 novembre 1939 : « J’ai besoin de m’imprégner de l’odeur du goudron dans les fonds de cales, du fumier de buffles et de l’huile d’arachide. Toi, tu peux comprendre. Une nuit, il me faudra aller rejoindre les algues au fond de la mer, n’importe quelle mer. Mourir sur la terre ferme me panique. Je tremble en pensant à l’hôpital. Un requin aura bien la patience d’attendre, tout de même. »

Le 19 septembre 1949 : « Quelle nuit à Colombo ! Tout seul dans un rickshaw avec un coodie aux yeux brillants qui me tirait sans arrêt vers le quartier indigène et me proposait des boissons de Ceylan, plus que jamais je me disais que rien ne vaut les voyages. Les Cinghalaises ! »

Le 1er juillet 1951 : « Un petit cafard répugnant se promène sur la feuille où je t’écris. Je viens d’en cracher un autre dans une gorgée de café. »

De Melbourne, le 7 août 1951 : « Si j’ai aimé quelque chose, en dehors de vous, ce sont les cigarettes, l’alcool, les livres (moins que tout) et les prostituées. Je me suis toujours moqué de tout, même des choses les plus sacrées. Sauf des femmes. » 

Kavadias aime la peinture, l’odeur de la peau féminine, et la poésie vécue comme un antidote aux tourments, un calmant, un onguent.

Quelques poèmes, traduits par Gilles Ortlieb, sont joints à ses lettres, faisant quelquefois songer à l’unique recueil de Nicolas Bouvier, Le dehors et le dedans : « La mousson a follement malmené le bastingage, la nuit dernière. Tu tiens dans ta main un mince rameau, une plume, du papier. A force de tempêtes et de saisons, te voilà maintenant dépenaillé. Je voudrais te couvrir… mais tu glisses, je ne peux rien y faire. »

Avec Anne-Laure Brisac, fondatrice de Signes et balises, la littérature grecque du XXe siècle a trouvé en France une excellente passeuse.

« Je vais bientôt prendre le quart de nuit. Que je le veuille ou non, je sais bien que la vie ne se mesure pas en millibars… »

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Nikkos Kavvadias, Nous avons la mer, le vin et les couleurs, Correspondance 1934-1974, avec dix lettres de M. Karagatsis, note de l’éditeur Anne-Laure Brisac, traduit du grec par Françoise Bienfait et Gilles Ortlieb, Signes et balises, 2020, 312 pages

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Signes et balises

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