Paul revient, par Bruno Le Maire, écrivain

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« En me quittant, il me dit sur le pas de sa porte :

– Tu devrais écrire un livre sur Senna.

– Un livre sur Senna ? Tu ne crois pas que ça ferait bizarre pour un responsable politique ?

– Tu as bien écrit un livre sur un chef d’orchestre, non ? Alors, pourquoi pas un livre sur un pilote automobile ? »

Je ne sais pas si Bruno Le Maire sera longtemps encore ministre, ou même homme politique, mais sa place comme écrivain ne fait pas de doute.

Depuis que j’ai lu Musique absolue, publié par Philippe Sollers (L’Infini, 2012), portrait du chef d’orchestre Carlos Kleiber à la tonalité bernhardienne, c’est pour moi une évidence, que vient redoubler la découverte de Paul. Une amitié (Gallimard, 2019), dont l’édition Folio vient de paraître.

A-t-on le temps d’être ami lorsque l’on occupe une fonction prestigieuse ?

A-t-on le temps d’aimer ?

A-t-on le temps de pleurer ?

A-t-on le temps d’écrire, alors qu’il faut sans cesse résoudre des problèmes urgents, se rendre à des réunions d’experts, tisser un réseau de relations au plus haut niveau au nom de la France ?

Paul. Une amitié est un livre gaulliste, croyant en la force d’exemplarité et de propositions de notre pays dans le vaste concert des nations, en l’engagement dans l’action, en la raison de l’ordre capitaliste, évidemment discutable, dans le désordre des passions (idem).

Un livre d’homme d’Etat, mais aussi, mais surtout, un livre intime, un hommage à la différence portée par l’amitié, le plaisir de la conversation et du débat d’idées incarnés par un homme discret et puissant, Paul.

Chronique de la vie d’un ministre de l’Economie et des Finances auprès d’Emmanuel Macron, fidèle à qui le propulsa en politique, Dominique de Villepin, dont il était directeur de cabinet entre 2006 et 2007, Paul est aussi le récit d’un contre-temps, d’une contre-allée, d’un pas de côté nécessaire : sans le soin porté à une relation privilégiée, sans la confiance absolue pour un ami, à quoi bon ?

Passent ici des personnalités de premier plan, des président(e)s, des ministres, des ambassadeurs, de grands banquiers, des cadres importants, mais aussi le fantôme des écrivains essentiels, par exemple Borges à la Bibliothèque nationale de Buenos Aires, Fernando Pessoa, Marcel Proust peut-être.

Pierre Drieu la Rochelle, si doué ? « En politique, le caractère est un vaccin contre l’intelligence. »

Emporté en trois mois par un cancer, la soixantaine passée, Paul n’est plus, mais le voilà qui revient de façon inattendue, dans le jardin japonais de la capitale argentine, dans un moment où l’écrivain se sent « intensément vivant ».

« Mort, il revenait là, dans cette capitale argentine où il n’avait pourtant jamais mis les pieds, avec sa silhouette élégante et sportive, son sourire prévenant, ses longs bras dont les poignets dépassaient de ses chemises et son regard pénétrant. Il rabattait sa mèche du plat de la main. Il souriait. Il levait le nez comme pour humer le vent piquant de Buenos Aires. »

Paul retrouvé, la narration se déclenche, le souvenir des visites à la Pitié-Salpêtrière, son épuisement, sa grande vitalité, sa dignité permanente.

« De sa bouche, je n’avais pas entendu sortir une plainte. Il aurait pu crier contre sa maladie. Il aurait pu se révolter et enrager contre la perte de ses fonctions motrices : rien, pas une plainte. »

Paul, rencontré lors d’une levée de fonds pour une campagne politique, ce fut un coup de foudre amical, l’évidence d’un lien existentiel, un allié essentiel, pour la vie et par-delà la mort.

Cadre dirigeant d’une grande entreprise pharmaceutique, Paul est un interlocuteur franc, droit, pudique.

Cette valeur de pudeur partagée donne à la relation entre le ministre ne tarissant pas d’énergie pour tenter de sauver la zone euro portée par la France et l’Allemagne comme axe majeur, et le malade alité, une force considérable.

Les nationalismes se renforcent, l’Europe est un bateau à la dérive à qui il faut donner un cap, Paul encourage son ami, il faut tenir bon, croire ensemble à la poursuite d’un beau rêve.

Tous deux aiment la musique de Bach, mais la passion du ministre pour les courses de voiture crée entre les amis une incompréhension amusante.

L’éloge du pilote Ayrton Senna ? Oui, oui, je t’écoute, je t’en prie, oui, oui, c’est intéressant la vitesse… Mais, n’oublie pas, festina lente !

« Je découvris que Paul, qui pouvait m’exaspérer parfois par sa gentillesse infinie et son incapacité à voir le mal, n’était dupe de personne, mais que cette gentillesse, comme son refus de voir le mal, était un choix de vie et la condition de son bonheur. Il avait en lui de la bonté, qui donnait de la gravité à chacun de ses gestes. Toute médiocrité de sentiment comme de réflexion, lui était étrangère. Il avait écarté une carrière politique qui lui tendait les bras, quand il avait compris que le prix à payer serait exorbitant. » – cet exorbitant-là pourrait être l’objet d’un livre, non ?

Il y a le temps politique, les échéances électorales, l’équilibre des forces, et il y a le tempo de l’amitié, très intérieur.

La parole publique et la parole personnelle.

Les mains derrière le micro, et les mains qui tiennent le dernier homme.

« Lui a trouvé la foi, moi la littérature et la musique, lui a donné son énergie à son entreprise, moi à la politique, lui ne comprend rien à la vitesse et il apprécie la lenteur, moi la vitesse me ravit, mais nous savons que ces choix, qui peu à peu nous définissent et nous donnent nos qualités propres, ne nous résument pas. »

Il y a les goûts communs, les divergences, mais, bien plus, il y a pour chacun une façon de se tenir dans la vie, une élégance, une forme de distance sans ironie, une implication sans tonitruance, qui peut être une correspondance profonde entre âmes. Comme, peut-être, avec le colonel Arnaud Beltrame, mort pour la patrie et ses valeurs.

Paul avait passé à l’hôpital à son ami un livre qui lui importait beaucoup, L’épreuve ou le tout petit livre de la divine douceur.

Bruno Le Maire n’est pas parvenu à le lire, mais a su écrire son très bel addenda.

« Tandis que je m’approche du fauteuil, une tache de lumière tombe du marronnier sur la couverture, qui blanchit. Debout, je prends la main de Paul dans la mienne et je regarde sans rien dire. Il a maigri. Des crevasses se sont creusées sous ses pommettes. Ses prunelles, éclaircies par la lumière de printemps, ont perdu de leur éclat et parfois, sous le coup de la fatigue, ses globes oculaires basculent en arrière et ne laissent plus voir que du blanc. Il a maigri et il a vieilli subitement, il ne ressemble plus à Paul. »

Pour que Paul ressemble à Paul, et pour que Paul rencontre toujours Virginie, son épouse, il faut la littérature, fille de Mnémosyne.

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Bruno Le Maire, Paul. Une amitié, Folio, 2020, 162 pages

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Paraît également – je le lis bientôt – L’ange et la bête. Mémoires provisoires, Gallimard, 2021, 352 pages

Site Gallimard – Bruno Le Maire

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