Bernard Plossu, les Illuminations, par Anne Immelé, photographe

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Italie

© Bernard Plossu

Après avoir interrogé récemment pour L’Intervalle Anne Immelé, photographe (Oublie Oublie, Médiapop éditions, 2020) et commissaire d’exposition, sur l’œuvre de la photographe américaine Lynn Alleva Lilley, j’ai souhaité prolonger avec elle la discussion en évoquant celle de Bernard Plossu, dont elle admire la geste photographique se confondant avec la vie, homme fait art comme l’auraient dit les Antiques.  

Nous avons parlé de l’énergie infatigable de ce globe-trotteur amoureux de la lumière et des formes de la création, des êtres vrais et des lignes d’horizon.

En point d’orgue de notre conversation, le livre éblouissant, très abouti, très uni, et de profonde spiritualité païenne L’heure immobile (La Fabrica, 2016).

La Ciotat, France

© Bernard Plossu

Comment avez-vous rencontré l’œuvre de Bernard Plossu ? Par quel livre ? Par quelle exposition ? Quels souvenirs en gardez-vous ?

Je l’ai découverte au début des années 1990 avec deux livres Le voyage mexicain (Contrejour, édition de 1990) et Les paysages intermédiaires (Contrejour / Centre Pompidou, 1988), qui font partie de ma bibliothèque photo depuis son début, placés à côté de classiques comme Les américains de Robert Frank. Le souvenir fort que je gardedu Voyage mexicain est l’effet de montage très cinématographique, les champs et les contre-champs. Un livre brut, mal imprimé mais des blocs de sensations qui témoignent d’un élan vital, d’une énergie folle.

Symi 1989

© Bernard Plossu

Vous avez exposé en 2012 sa série Train de lumière dans votre première exposition en tant que commissaire intitulée Les Temps satellites. Comment aviez-vous imaginé la présentation de ce travail et la venue de Bernard Plossu à Mulhouse ?

Philippe Schweyer a créé sa maison d’édition en publiant FAR OUT ! (Médiapop éditions, 2011), c’est grâce à lui que j’ai rencontré Plossu à l’occasion d’une de ses venues à Mulhouse. Je préparais l’exposition Les Temps satellites quand Bernard Plossu m’a parlé de cette série de petits photogrammes réalisés dans le train qui relie Lyon à La Ciotat. L’idée était de les montrer sous forme d’une séquence de petites images, permettant de croiser différentes temporalités dans un rapport à l’éphémère.

Reggio Emilia Italie (2)

© Bernard Plossu

Lors d’un entretien récent concernant l’œuvre de la photographe américaine Lynn Alleva Lilley, vous m’avez confié avoir découvert le livre L’Heure immobile (La Fabrica, 2016), de Bernard Plossu, et en être très touchée. Pourquoi ? Le photographe Thierry Girard considère également que cet ouvrage est l’un des plus beaux de l’auteur.

Je n’ai découvert le livre que très récemment dans l’excellente librairie Quai des Brumes à Strasbourg, lorsque Nicolas Bézard, critique de cinéma et de photographie a attiré mon attention sur cette édition. Un livre photo est une alchimie entre les photographies, le papier, le format, la séquence… tout se joue dans le passage entre ce que la photo représente et les choix d’impression et de fabrication. Au-delà des photos elles-mêmes, la force de L’Heure immobile tient dans la grande unité de sa mise en séquence, dans sa qualité d’impression, dans ses tons chauds et doux. J’ai aussi échangé avec Christophe Bourguedieu pour qui ce livre est l’un des grands livres de Plossu dans sa dimension très formelle.

Le début de la séquence du livre est un grand coup d’éclat du graphiste espagnol Gonzalo Golpe avec qui Plossu a collaboré. La mer apparaît en pleine page dans une composition épurée avec des nuances de matière dans les gammes de gris. L’eau se confond presque avec le ciel, la forme d’un bateau se distingue comme posée sur la ligne de l’horizon. Puis vient la première double page, avec le chien noir de dos comme le personnage auquel l’on va s’identifier afin d’adopter sa vision proche du sol et en constant mouvement.

Reggio Emilia Italie (3)

© Bernard Plossu

L’Heure immobile relève-t-il de la notion de photographie métaphysique ? Comment comprenez-vous cette expression ?

D’abord, il faut rappeler que Bernard Plossu est passionné par la Pittura metafisica – la peinture métaphysique italienne. L’intérêt esthétique pour les compositions construites aux ombres très présentes d’un De Chirico ou d’un Carlo Carra se retrouve dans L’Heure immobile avec les espaces construits et vides nimbés d’une intense lumière. Lors d’un récent échange sur le livre, Plossu me disait : « J’ai senti et vu des tas de moments métafysiques [sic ; Bernard Plossu aimant aussi transformer, pour en dégonfler un peu les prétentions, le mot photo en foto] où il ne se passait rien et où la lumière était très fortement BLANCHE…..». La 4e photo du livre présente d’ailleurs le mot META, je vois cela comme un clin d’œil à cette notion. Ce livre est une quête de sens, de sensations, alliant l’instantané et l’intemporel. Le double mouvement d’embrasser le monde et de s’en détacher serait peut-être les conditions d’une photographie métaphysique.

Palerme, Sicile

© Bernard Plossu

Ne peut-on quelquefois songer au film Accatone, de Pier Paolo Pasolini (1961), et au travail sur le vide tel qu’élaboré par le cinéaste Michelangelo Antonioni ?

Oui, surtout Antonioni. Bernard Plossu rappelle souvent l’importance esthétique de certaines scènes de l’Aventura ou de la Notte, et surtout les dix dernières minutes de L’éclipse. Les plans fixes énoncent la fin de la relation entre les deux personnages du film : aucune parole n’est prononcée, ce sont les  objets, les détails urbains dans une banlieue nouvellement construite, aseptisée et vide qui sont signifiants.  

Lipari, Italie

© Bernard Plossu

Ce livre est-il un répertoire de formes d’un photographe-architecte ?

Oui, ce livre nous rappelle que Plossu est un grand photographe des formes géométriques. Le livre tout comme la peinture métaphysique italienne ou la ville filmée par Antonioni appelle une double lecture : à la fois composition abstraite (maitrise du plan dans une dimension d’épure) et transmission d’un indicible.

L’Heure immobile n’est-il pas un livre exposant admirablement la pensée de midi chère à Albert Camus ?

Je vois des liens fort entre ce livre et les nouvelles qui composent Noces, notamment Le vent à Djemila avec ce passage : «   Oui, je suis présent. Et ce qui me frappe à ce moment, c’est que je ne peux aller plus loin. Comme un homme emprisonné à perpétuité – et tout lui est présent. … prendre conscience de son présent, c’est ne plus rien attendre. S’il est des paysages qui sont des états d’âme, ce sont les plus vulgaires. ». Dans les photos de L’heure immobile, je ressens fortement ce présent photographique, cet enfermement dans un moment qui n’en finit pas.

Nijar, Espagne

© Bernard Plossu

La Méditerranée exposée dans ce livre n’est-elle pas essentiellement minérale, comme un jardin de poussière ? Ne faut-il pas ainsi aborder le travail sur les gris ?

Si, tout à fait, une splendeur aride, le silence du Sud à midi. Les nuances de gris revêtent un caractère de fadeur parfois, de douceur souvent, ils constituent l’imposante force de ce livre. Une puissance sourde.

Bernard Plossu publie chaque année plusieurs livres. Comment vous y retrouvez-vous ? Quelles thématiques et esthétiques générales repérez-vous ?

Je suis loin de connaitre tous ses livres ! En 2011 dans L’abstraction invisible, livre d’entretiens avec Christophe Berthoud, Plossu avait déjà publié 137 livres monographiques… 10 ans après ce corpus a encore considérablement augmenté, Plossu lui-même ne peut pas les compter, car il y a eu beaucoup de petites éditions, de carnets dans de nombreux pays chez ses amis « belges, anglais, italiens, grecs, espagnols, autrichiens, mexicains, américains…  » (source Bernard Plossu).

La question est donc très vaste et demanderait un véritable temps de recherche, sans doute un livre sur les livres de Plossu ! J’y réponds ici de manière spontanée, en plongeant dans ma mémoire et les livres que je possède ou connais.

La relation au cinéma est une thématique que l’on trouve dans plusieurs livres dont Le  cinéma fixe ? (Filigranes, 2002) : la photo comme bloc de sensations, comme amorce possible de récits fictionnels, comme arrêt saisi, alors que l’on a encore l’impression de ressentir le mouvement du corps de Plossu se déplaçant. Thématique présente depuis Le voyage mexicain, ce cinéma fixe est lié aux voyages, aux traversés des villes, aux déplacements par la marche, mais aussi en train, en bus, en bateau… Puis le volet américain avec deux grands livres  ; Le jardin de poussière (Marval, 1989) et PLOSSU/SO LONG (Yellow Now, 2007). L’on y retrouve le désert, autre thématique importante chez Plossu qui a aussi publié The African Desert (University of Arizona Press, 1987). La thématique du passage de l’éphémère avec les série sur les oiseaux, le vol, la poussière. L’on vient de parler de l’entrée plus métaphysique indissociable de sa maitrise des formes et des lumières. Enfin il y a l’entrée des petits livres publiés en collaborations avec des écrivains, dédiés à des villes, des pays, des sous-thèmes… ou des livres plus autobiographiques témoignant d’un époque comme FAR OUT  ! (Médiapop éditions, 2011) récits de ses années hippies en Californie et en Inde. Concernant les entrées esthétiques, nous avons évoqués les gris (plus que le noir et blanc), il faudrait ajouter les petites images, la relation à la miniature, la pureté, la simplicité de ses images, l’absence d’effet, une posture d’understatement. Certaines photographies relèvent d’une esthétique du vacillement (plus que du flou). Je ne connais pas bien ses photos couleurs, je ne m’y suis pas encore plongée mais ce serait certainement à traiter.  Ses vues les plus dépouillées, comme celles des trottoirs sont peut-être celles qui me touchent le plus.

La Ciotat

© Bernard Plossu

S’il fallait décrire l’œuvre de Bernard Plossu en dix mots, quels seraient-ils ?

En un mot plutôt : Illuminations.

Propos recueillis par Fabien Ribery

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Bernard Plossu, L’Heure immobile, textes de Ricardo Vazquez et Juan Manuel Bonet, La Fabrica, 2016

La Fabrica

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