Soi-même, toujours autre, par Jacqueline Salmon, photographe

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©Jacqueline Salmon / Editions Loco

Je connaissais mal l’œuvre de Jacqueline Salmon, des travaux çà et là, des ouvrages au hasard, mais je n’avais pas de continuité, de fils directeurs, je ne pensais rien.

Par la grâce des Editions Loco, il est désormais possible en deux livres – un livre biographique de Sylviane Van de Moortele et une monographie magistrale reprenant près de quarante années de création – de se faire un juste aperçu d’une vie consacrée à l’art et à la recherche menée en une œuvre photographique vertigineuse explorant les liens entre vie sociale, histoire de l’art et architecture.

Intitulé Jacqueline Salmon, une vie réfléchie, cet ouvrage propose une lecture chronologique de la vie d’une artiste de nécessité née en 1943 à Lyon, enfant ayant connu à peu près au même moment, vers l’âge de dix ans les plaisirs de la danse et les contraintes du sanatorium.

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©Jacqueline Salmon / Editions Loco

Etudes aux Arts Déco, qui la déçoivent, mariage – bref – avec un homme n’aimant pas l’art, puis en 1973 le drame d’une chute de cheval entraînant un coma et un diagnostic vital plus qu’alarmiste – on la déclare décédée. Elle est finalement sauvée, mais sa convalescence durera plusieurs années.

« Je suis une survivante, observe-t-elle, et de ce fait j’estime que j’ai une responsabilité. Je dois faire quelque chose de cette vie que j’ai en plus et, si possible, quelque chose d’universel. »

Elle découvre à Lyon le milieu naissant de la photographie, Robert Luc, Jacques Damez et Catherine Derioz – qui créent la galerie Le Réverbère e, 1984 -, Raymond Viallon, Gilles Verneret…

Ses premiers travaux photographiques d’importance sont liés à la danse-performance (Aline Ribière) et à l’architecture, travaillant très vite, et pour longtemps, avec le tireur Pierre-Louis Giannetti.

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©Jacqueline Salmon / Editions Loco

Jean Louis Schefer lui écrit un texte, comme par la suite un grand nombre d’auteurs de premier plan (voir la monographie Futurs antérieurs).

Elle part en Pologne sur l’invitation du graveur Jan Berdyszak, qui lui propose de parler de l’art occidental à ses étudiants de Poznan.

Sa devise est issue d’une pensée de Jean de la Croix : « Depuis que je ne veux rien, tout m’est donné sans que je le cherche. »

Plusieurs axes de travail se dégagent alors, menés conjointement : commissariat d’exposition, projets de livre, conférences, œuvre photographique.

On vante son professionnalisme et son désir de traiter les sujets qu’elle aborde à fond, notamment par le biais de recherches très poussées.

Archives naturelles 2

©Jacqueline Salmon / Editions Loco

La galeriste Michèle Chomette la représente, elle est en bonne compagnie.

« Tous les amis de Jacqueline témoignent de son éclectisme et de sa curiosité du monde, révèle Sylviane Van de Moortele. Elle s’enthousiasme de tout et teste toute nouveauté, qu’il s’agisse d’une recette de cuisine ou d’un nouveau logiciel. »

Dans l’exposition le temps qu’il fait / le temps qu’il est, elle met en scène des portraits d’exilés à côté de visages peints par Piero della Francesca, montrant en chacun la part d’irréductible et de noblesse. C’est superbe, sans pathos, profondément humain.

« Ainsi je dois, affirme Jacqueline Salmon, à Jean Louis Schefer de tenter des photographies ouvertes à fort contenu sémantique, à Andreï Tarkovski une obsession pour les miroirs de l’eau dans les lieux construits, à Kazimir Malevitch une jouissance à capter un carré noir ou un carré blanc sur fond blanc, à Pina Bausch de voir les animaux dans des espaces improbables, à Giorgio De Chirico la prise en compte des perspectives et de leur symbolisme, à John Cage des compositions par touches minimales, à Antoni Tapies de barrer de signes noirs des premiers plans, à François Morrelet d’affiner l’adjacence de formes, à John Constable et à Eugène Boudin mon intérêt pour les nuages, à Hubert Damisch les sols en damier et à Johannes Vermeer les perspectives emboîtées, aux costumes de la Rome antique l’esthétique des drapés, à Lawrence Wiener les installations d’objets alignés, à Goethe une fascination pour les réalisations des apprentis sorciers du nucléaire, à Jean-Louis Garnell les photographies de désordres, à Edgar Poe la vie propre des ombres, à Bachelard la poétique des espaces, à la peinture chinoise l’intérêt du vide et des flux et à l’histoire de ma vie peut-être un intérêt pour ce qui est cassé… »

Introduite par un texte de Georges Didi-Huberman intitulé Epreuves de la vie photosensible, la monographie Futurs antérieurs, colligeant des entretiens et de nombreux textes d’auteurs ayant écrit sur son travail, met l’accent sur les pièces majeures proposées par l’artiste elle-même à l’intelligence et curiosité du lecteur, notamment des travaux inédits.

Catherine Diverres

©Jacqueline Salmon / Editions Loco

Cet ouvrage composé selon un principe musical de variations, de contrepoints, de nouvelles lignes mélodiques, est une sorte de work in progress permettant de rendre compte d’une pensée constamment en mouvement.

Jacqueline Salmon questionne à la façon d’un herbier expérimental géant la notion de choses vues, mais aussi celle de feuilles, au sens botanique comme au sens littéraire, tout en évoquant par elles l’origine végétale de la photographie (The Pencil of Nature).

Le corps, enfermé (Mauthausen), exilé (série Sangatte), délivré (accouchement) est regardé dans son intégrité comme un bref passage du temps et dans le mystère de son altérité.

« Peut-être, analyse Georges Didi-Huberman, suffit-il de photographier un être-là pour que s’impose – et s’inscrive visuellement, d’une façon ou d’une autre – la question de l’être-ailleurs. (…) D’où, chez Jacqueline Salmon, une véritable passion paysagère : une passion pour l’ouvert. On la sent animée par l’intuition qu’un paysage est toujours autre ou ailleurs (intimement étranger donc), toujours avant ou après nous (« futur antérieur », donc). »

Il y a chez l’artiste une poétique/politique des passages et des métamorphoses, d’une danseuse (Aline Ribière, Catherine Diverès, Gérard Guillaumat et Dominique Bagouet), d’une structure architecturale (Saint-Jean le temps d’un échafaudage, la cimenterie de Die en bibliothèque, Clairvaux, l’Arsenal de Toulon, le musée des Monuments français), mais aussi une approche de la sensualité de la matière et des formes (Objectifs monuments, Petite histoire de l’art du XXe siècle racontée à Krems, les vagues, les ciels).

L’infime (métaphysique de la partie cachée de la racine des légumes) comme l’oublié (8 rue Juiverie), mais aussi l’intimité du grandiose (Egypte) attirent son regard.

« Sur la presqu’île de Giens, sur l’île de Porquerolles, et sur celle de Port-Cros, écrit la photographe, j’ai été saisie par une évidence : celle de l’importance de la peinture japonaise dans les images que je désirais faire. La mémoire de ses formes épurées et rendues construisait la structure mentale à partir de laquelle je pouvais transmettre ce que je ressentais là : une perception poétique du divin. »

entre centre et absence N.M

©Jacqueline Salmon / Editions Loco

Interrogeant sans cesse ce qu’il en est d’un chantier, Jacqueline Salmon édifie œuvre après œuvre les possibilités d’un temple, pour hier, pour demain, fait d’eau et de végétaux (Lônes), de temps long et d’imagination.

Ses portraits d’écrivains, de peintres, d’intellectuels (Charles Juliet, Gilbert Lascaux, Aurélie Nemours, Jean-Christophe Bailly…) parviennent à saisir une inquiétude fondamentale, une stupeur face à l’énigme de l’existant.

Ainsi l’œuvre photographique de Jacqueline Salmon n’édifierait-elle pas les contours d’un moderne et vaste Hôtel-Dieu où panser les plaies du monde et où accueillir, en toute justice et égalité, la présence des absents, comme les très humaines absences des présents ?

Un lieu de désaliénation pour être soi en devenant autre.

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Jacqueline Salmon, Une vie réfléchie, entretiens avec Sylviane Van de Moortele, collection « Histoires de photographe », Editions Loco, 2021, 96 pages

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Jacqueline Salmon, Futurs antérieurs, textes de Georges Didi-Huberman, contributions de Jean-Christophe Bailly, Dominique Baqué, Christine Bergé, Bruno Duborgel, Bernard Lamarche-Vadel, Michel Poivert, Jean Louis Schefer, Christine Buci-Glucksmann, Michèle Chomette, Hubert Damisch, Gilles Eboli, Jean-Christian Fleury, Magali Jauffret, Michel Kelementis, Paul Ardenne, Richard Baillargeon, Paul Virlio, Christophe Loyer, Editions Loco, 2021, 480 pages – 1000 exemplaires

Editions Loco

Jacqueline Salmon – site

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