Le sang d’un poète, par Jean-Jacques Schuhl, écrivain

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Autopotrait aux gants, 1498, Albrecht Dürer

« Ce soir j’étais sorti tard, je me promenais seul, couvert de bouts de papier, de coupures déchirées de journaux, je m’en étais distraitement enroulé autour des poignets, ça faisait des bandelettes en bracelets avec l’actualité dessus, et puis d’autres sortaient de mes poches, et j’avais oublié d’enlever de ma veste l’étiquette agrafée au pressing, j’avais l’air d’un mannequin échappé de sa vitrine. Dans ce monde pré- ou bien post-apocalyptique ou, qui sait ?, juste en train, on ne me prêtait pas attention. »

Comme il est bon de lire un livre intelligent, de pure littérature, tellement plus libre que l’époque.

Les textes du dandy Jean-Jacques Schuhl sont rares, minces, et importants pour ne pas oublier totalement que l’écriture est une opération ésotérique, du sang se transformant en encre, se transformant en monde.

Héritier des avant-gardes du siècle des totalitarismes, l’auteur de Rose poussière (Gallimard, « Le Chemin », 1972) n’écrit pas pour le plaisir de se débonder en public, mais pour la surprise de se découvrir autre en abandonnant la forteresse de l’ego.

En cela, le processus textuel tel qu’il le conçoit – jeux citationnels, réécritures, plagiats, pastiches, collages, montages, escamotages – peut être considéré comme un organisme vivant dévorant le maître en son laboratoire.

Il y a bien entendu du Lautréamont chez Jean-Jacques Schuhl, comme il y a la puissance des grands inventeurs new-yorkais de formes, et la sauvagerie sophistiquée à la façon de William Burroughs.

Les apparitions, son dernier opus, se situe entre la vie et la mort, dans des limbes de beautés troublantes.

Questionnant son visage, et le rapprochement assez souvent fait avec un autoportrait du jeune Dürer se représentant avec morgue, toisant le monde entier, Schuhl observe ce qui disparaît en lui, attendant en outre de l’écriture qu’elle accomplisse plus avant le processus d’effacement.

Se vivant comme un outsider, l’écrivain persiste et signe : la présence n’est pas affaire de communication, de projections, de calculs divers, mais d’immédiateté, de risques, de style.

Pas d’hystérie, pas d’affolement, mais une conscience de la mise à distance du moi, ce faux-frère, par l’expérimentation du langage libéré du carcan de la logique ordinaire.

Essentiellement poète, le prosateur adepte des télescopages s’enchante ainsi des apparitions produites par l’automatisme des procédés dont il use, égarant ainsi la mort par la surrection de mannequins textuels.

Souvenir : « Je n’ai pas toujours été cet être incertain, évanescent et privé d’assurance. Quand j’arrivais à New York, je hennissais comme un cheval : j’avais reconnu ma terre d’élection ! « Wahohh ! Hinhinhin ! Ahhh ! » Une île qui était un immense parc d’attraction ! Quel aplomb ! Pas surprenant… le ciel là-bas est vertical !… Dès qu’on marche, on marche vers le ciel ! C’est ce qui leur donne, et me donnait à moi aussi, cet orgueil, cette assurance. La ville n’appartenait à personne, donc je m’y sentais chez moi plus qu’ailleurs ! Manhattan, entre les deux guerres, était le lieu au monde où il y avait le plus de magiciens et de danseurs, c’était la ville des danseurs, et encore après guerre, avec la compagnie de George Balanchine, le New York City Ballet, et même plus tard des traces de leurs pas y demeuraient, surtout autour du Lincoln Center jusqu’au Park – ça s’était transmis au-delà des professionnels – avec aussi l’arrivée du rap et du skateboard – ça faisait des mélanges, on croisait encore dans la rue des inconnus qui étaient à la lisière, entre la marche et la danse, encore un peu l’une déjà presque l’autre. »

Depuis, nous rampons, nous nous vautrons, nous nous effondrons.

S’organisant autour de la scène centrale d’un auteur perdant son sang dans une chambre d’hôpital, attendant qu’arrivent des poches remplies d’un liquide magique, l’écrivain pense roman, littérature, disparition/réinvention dans le corps d’un texte/vin nouveau.

« J’avais le projet, ça me reprend parfois, d’un roman, totalement synthétique, sans un mot de moi, fait de phrases trouvées ailleurs dans les livres des autres… un roman constitué de pièces rapportées. M’effacer, être vide, disparaître, j’y éprouve un plaisir, même un petit vertige : le monde moins moi, les mots sans moi tout de même par moi : « L’art n’est pas l’expression de soi mais l’échappée hors de soi-même. » Justement en voilà une, de citation, elle est de T.S. Eliot. »    

A la façon des Illuminations, d’Arthur Rimbaud, Schuhl libère des visions, le cerveau privé d’oxygène produisant de l’inouï.    

Eros et Thanatos se combattent, la machine humaine crée des miracles, l’état de mort imminente met en relation la conscience avec un espace métaphysique très concret.

Ecrire n’est pas neutre, qui engage l’ensemble de la réalité et en décide largement par la force créatrice du verbe frappé au cœur.

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Jean-Jacques Schuhl, Les apparitions, collection « L’infini », Gallimard, 2022, 92 pages

Jean-Jacques Schuhl – site Gallimard

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  1. Merci Fabien, vos analyses toujours passionnantes nous précipitent chez notre libraire

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