En mémoire de Wilde, par André Gide, écrivain

Oscar Fingal O'Flahertie Wills Wilde 1854 1900 Irish novelist playwright freemason wit Photograph by Napoleon Sarony

« Je n’étais plus le capitaine de mon âme et je ne le savais pas. » (Oscar Wilde, La Ballade de la geôle de Reading)

Le lien d’amitié entre André Gide (1869-1951) et Oscar Wilde (1854-1900) fut assez ambigu, à la fois admiratif et très critique.

Gide appréciait chez le sulfureux irlandais au français quasi parfait l’éblouissante verve et la présence physique, mais considérait que l’écrivain était au fond assez mineur, qui lui répondait : « J’ai mis tout mon génie dans ma vie ; je n’ai mis que mon talent dans mes œuvres. »

Ayant entendu parler de la venue parisienne d’Oscar Wilde chez Mallarmé, André Gide le rencontra une première fois en 1891, avant que de le retrouver à Florence et en Algérie, puis à Berneval près de Dieppe, où le proscrit, sortant à peine de prison, vivait incognito.

Après sa mort, Gide lui rendit par deux fois hommage avec les textes In Memoriam et De Profundis, repris dans la collection Petite Bibliothèque chez Rivages poche.

Le dandy mondain, qui mourut dans la misère – dix personnes à peine, pour la plupart anonymes, lors de ses obsèques à l’église de Saint-Germain-des-Prés -, cherchait à pervertir le protestant hanté par le péché, qui y parvint en Algérie lui faisait découvrir la sexualité pédérastique.

Détruit par la dureté de ses deux années d’emprisonnement pour ses frasques homosexuelles, devenu un personnage moralement honni, Wilde était « un grand viveur » au charme rayonnant.

Gide rappelle son talent de conteur naturel, celui d’un artiste-né aimant les jeux de dissimulation.

« Devant les autres, je l’ai dit, Wilde montrait un masque de parade, fait pour étonner, amuser ou exaspérer parfois. Il n’écoutait jamais et prenait peu souci de la pensée dès que ce n’était plus la sienne. Dès qu’il ne brillait plus tout seul, il s’effaçait. On ne le retrouvait alors qu’en se retrouvant seul avec lui. »

Wilde à Gide, sans aménité : « Je n’aime pas vos lèvres ; elles sont droites comme celles de quelqu’un qui n’a jamais menti. Je veux vous apprendre à mentir, pour que vos lèvres deviennent belles et tordues comme celles d’un masque antique. »

Lancé dans une course sans fin de provocations, l’écrivain irlandais ne pouvait plus reculer, qui chuta devant la sévérité des mœurs victoriennes : « Ils sont extraordinaires, mes amis, rapporte Gide ; ils me conseillent la prudence. La prudence ! Mais est-ce que je peux en avoir ? Ce serait revenir en arrière. Il faut que j’aille aussi loin que possible… Je ne peux pas aller plus loin… Il faut qu’il arrive quelque chose… quelque chose d’autre… »

A Berneval-sur-Mer, menant une existence sinistre sous le nom d’emprunt Sébastien Melmoth, Wilde se confie à l’ami venu à sa rencontre : « Les écrivains de Russie sont extraordinaires. Ce qui rend leurs livres si grands, c’est la pitié qu’ils y ont mise. N’est-ce pas, d’abord j’aimais beaucoup Madame Bovary ; mais Flaubert n’a pas voulu de pitié dans son œuvre, et c’est pourquoi elle a l’air petite et fermée ; la pitié, c’est le côté par où est ouverte une œuvre, par où elle paraît infinie… Savez-vous, dear, que c’est la pitié qui m’a empêché de me tuer ? Oh ! pendant les six premiers mois j’ai été terriblement malheureux ; si malheureux que je voulais me tuer ; mais ce qui m’a retenu de le faire ç’a été de regarder les autres, de voir qu’ils étaient aussi malheureux que moi, et d’avoir pitié. »

Gide, définitif : « La société sait bien s’y prendre quand elle veut supprimer un homme, et connaît des moyens plus subtils que la mort… »

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André Gide, Hommage à Oscar Wilde, préface de Thierry Clermont, collection dirigée par Lidia Breda,  Rivages poche/Petite Bibliothèque, 2022, 98 pages

Editions Payot-Rivages

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