Le portrait comme introspection, par Judith Roy Ross, photographe

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Sans titre, Easton, Pennsylvanie, 1988. Tirage sur papier à noircissement direct au gélatino-bromure d’argent viré à l’or, 19,37 × 24,45 cm © Judith Joy Ross, courtesy Galerie Thomas Zander, Cologne

« En tant qu’artiste, écrit Robert Adams en 1994, Judith Joy Ross n’a pas de recette. Elle recommence à zéro à chaque fois – la façon la plus risquée d’aborder la chose. Elle a un style, bien sûr, mais austère. En cas de panique, elle ne peut l’utiliser à la place du contenu. »

La beauté et la profondeur immédiate de l’œuvre photographique de l’Américaine Judith Joy Ross, née en1946 dans la cité minière de Hazleton, sont de celles qui a elles seules justifieraient s’il le fallait l’invention du médium.

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Sans titre, Mémorial des anciens combattants du Vietnam, Washington, D.C, 1984. Tirage sur papier à noircissement direct au gélatino-bromure d’argent viré à l’or, 24,45 × 19,37 cm © Judith Joy Ross, courtesy Galerie Thomas Zander, Cologne

Ses portraits dans les rues de Philadelphie, mais aussi ceux de la jeunesse (écoles/lycées), du monde politique, notamment une série sur les élus du Congrès américain, et de soldats appelés à partir en Irak, sont superbes, témoignant des multiples visages de la société américaine, et quelquefois des oubliés ou déconsidérés.

A l’occasion d’une exposition au BAL (Paris), les éditions EXB publient, en collaboration avec la Fundacio MAPFRE de Madrid, une monographie qui fera date, permettant de faire connaître à un large public – une approche chronologique est privilégiée – la démarche de cette portraitiste héritière d’Eugène Atget, de Dorothea Lange, de Walker Evans et d’August Sander.

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M. Adam Rutski, professeur d’espagnol, Hazleton High School, 1992. Tirage sur papier à noircissement direct au gélatino-bromure d’argent viré à l’or, 19,37 × 24,45 cm © Judith Joy Ross, courtesy Galerie Thomas Zander, Cologne

Travaillant très souvent avec la gravité et la précision de la chambre photographique 20×25 (netteté du premier plan sur fond flou), Judith Joy Ross parvient à établir avec ses modèles une relation de vérité, magnifiée par le tirage très soigné qu’elle entreprend – des tonalités de bruns violacés.

Etablissant un lien de confiance avec les personnes qu’elle rencontre, l’artiste ne capture pas mais révèle de façon bouleversante la force et la fragilité de chaque intériorité. 

« L’un des aspects remarquables du travail de Judith Joy Ross, analyse l’historienne de l’art Svetlana Alpers, historienne de l’art, est l’attention portée aux individus par-delà la fracture raciale aux Etats-Unis. Loin d’ignorer cette question, elle saisit les différences d’apparence, de comportement et d’attitude entre les Noirs et les Blancs, le plus souvent chez les enfants vers lesquels elle pointe son objectif avec une égale considération. »

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Mona Park, Allentown, Pennsylvanie, 1996. Tirage sur papier à noircissement direct au gélatino-bromure d’argent viré à l’or, 24,45 × 19,37 cm © Judith Joy Ross, courtesy Galerie Thomas Zander, Cologne

Si l’est de la Pennsylvanie est son territoire d’observation premier, l’artiste a aussi photographié à Paris, en 2003, porte de Clignancourt, « Mme Magassouba, splendide dans son boubou, adossée à une barrière sur un trottoir près d’un passage piéton, avec en arrière-plan les tours d’une banlieue. »

Le regard de Judith Joy Ross n’est pas bienveillant – trop de moraline dans ce terme -, mais de considération envers la vie qui accepte de se montrer sans fard devant son objectif.

« Ses sujets, écrit le commissaire d’exposition Joshua Chuang, expriment tout le spectre de l’expérience humaine : l’innocence, le deuil, le courage, la peur, l’amertume, la beauté, la démesure, la résilience et le désenchantement. »

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Philadelphie, Pennsylvanie, 1998. Tirage sur papier à noircissement direct au gélatino-bromure d’argent viré à l’or, 24,45 × 19,37 cm © Judith Joy Ross, courtesy Galerie Thomas
Zander, Cologne

Chez Judith Joy Ross, les lumières sont toujours douces, c’est une éthique.

Autour de l’acte photographique, il y a la guerre, la ségrégation, la violence sociale, mais aussi les fêtes populaires, les jeux, les plaisirs, la chambre photographique se faisant écrin d’émotion pour des moments arrachés au flux du temps.

La photographe n’est jamais ironique ou sarcastique, sa position est d’abord celle de la fraternité/sororité sur fond de solitude, posant un regard très tendre sur ses contemporains, dans la série Eurana Park notamment (1982).

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Annie Hasz, rond-point central, Easton, Pennsylvanie, 2007. Tirage sur papier à noircissement direct au
gélatino-bromure d’argent viré à l’or, 24,45 × 19,37 cm © Judith Joy Ross, courtesy Galerie Thomas
Zander, Cologne

Ses portraits datant de 1984 de visiteurs du Mémorial des anciens combattants du Vietnam, situé à Wasington DC, sont emprunts d’une douleur très digne, alors que ses paysages de Pennsylvanie (1985-1989) montrent une nature apaisée et somptueuse.

Les enfants peuplent les images de Judith Joy Ross, parfois même les bébés, parce qu’ils sont l’avenir, que l’artiste croit en eux, et que finalement en chaque adulte, voire vieillard représenté, sommeille un petit être intérieur.

Voici mon pays, semble-t-elle dire au spectateur, et voici l’humanité.

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Monographie Judith Joy Ross, textes de Joshua Chuang, Svetlana Alpers et Addison Bross, Atelier EXB, 2022, 312 pages

Atelier EXB

Livre publié en coédition avec la Fundacion MAPFRE (Madrid)

Exposition au BAL (Paris), du 16 mars au 18 septembre 2022, et à The Hague Museum of Photography, de novembre 2022 à mars 2023

Le BAL

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Se procurer la monographie Judith Joy Ross

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