Un communisme de pensée, et de détresse, par Jean-Paul Curnier et Michel Surya, écrivains

« Déjà nous assistons aux prémices de ce que sera peut-être l’assassinat en règle de ce qu’il y a d’humain dans l’homme au profit de l’homme désincarné et désubstantialisé, déjà nous entrevoyons ce que sera bientôt l’équivalent des anciennes croisades. » (Jean-Paul Curnier, 20 avril 1999)

L’ambition est de restituer le dialogue vivant mené par lettres pendant près de trente ans (1988-2017) entre deux intellectuels français particulièrement engagés, dans la construction d’une revue (Lignes), dans la lutte contre la montée du Front national, dans la radicalité de pensée menant à une très grande solitude.  

Il ne s’agit pas d’établir une correspondance, puisque toutes les lettres ne sont pas reprises, ni même, quelquefois, le tout des lettres, mais de se remettre ensemble au travail.

L’amitié n’est pas qu’acceptation plus ou moins émue, c’est une poétique, une dynamique, une reconnaissance de la singularité de chacun, un partage dans la confrontation, une aide dans la détresse, notamment la dépression politique.

Penser seuls, mais ensemble.

Entre Jean-Paul Curnier (1951-2017) et Michel Surya, il y aura donc eu Co/Incidence, qui est aujourd’hui un livre publié par les éditions Dernier Télégramme.  

Il y a la fatigue, le manque d’argent, mais la conviction qu’il faut tenir, contre l’amnésie, le rabougrissement, la guerre.

« Que deviens-tu ? écrit en février 1994 Jean-Paul Curnier. A quoi consacres-tu ton temps en ce moment, quel regards portes-tu autour de toi et sur l’écrasante pesanteur du monde où l’esprit est à l’agonie ? »

Lignes est une centrale énergétique se redéfinissant régulièrement, mais où se retrouvent nombre des meilleurs esprits du temps – trop sont décédés -, Bernard Noël, Philippe Lacoue-Labarthe, Daniel Bensaïd, Jean-Luc Nancy : on réfléchira seuls et ensemble sur l’action/l’engagement, sur Robert Antelme (« Présence de L’Espèce humaine »), sur l’impur/l’impropre, sur Guy Debord, sur la résistance de l’art, sur la crise et la critique de la sociologie, sur Pasolini, sur la mise en place d’un Etat médiaco-policier, sur Jean Baudrillard…

Et puis, il y a les parutions de chacun, l’attente, parfois déçue, d’un commentaire, d’une critique, d’un point de vue.

Pour Jean-Paul Curnier, L’Extrême ordinaire (1992), Moins que rien (1998), Peine perdue (2002), Philosopher à l’arc (2013)…   

Pour Michel Surya, Défiguration (1995), Olivet (1996), Théorème de la domination (1996), Matériologie (1998), De l’argent, la ruine de la politique (2000), Humanimalités (2004), La Révolution rêvée (2004), Excepté le possible (2010), Le Polième (2011)…

Et en commun, outre la participation à Lignes, le catalogue du photographe David Nebreda (1998).

Michel Surya, 9 septembre 1995 : « Communication hier à Bruxelles sur Mertens. Accueillie dans un silence mortuaire (je suis celui-là, dans les colloques, auquel on ne pose pas de question. Comme pressé que je regagne ma place et me taise). »    

Le 12 mars 1997 : « J’entends ce matin à la radio qu’il y a eu des mouvements de rue à Marseille contre le Front national. Il faut y aller physiquement maintenant ; porter la peur dans cet électorat de la peur. »

Jean-Paul Curnier le 6 septembre 1997 : « Je ne sais pas grand-chose de la destination vers laquelle l’écriture m’engage et je n’en veux guère savoir plus, tant ce reste d’inconnu m’est indispensable, mais ce que je sais, c’est que ce cheminement se fraye à travers les rapports les plus opposés, chaotiques et violents qui soient avec les formes instituées qui en jalonnent le parcours (celle du statut d’intellectuel, d’écrivain ou de réalisateur, celle de mon insertion dans ce qu’il est convenu d’appeler la culture plus que toute autre). Plus exactement, il n’est pas un geste public ou une ligne de moi qui ne soit surplombé par un conflit interne dont je suis la scène : artiste contre l’art, penseur contre la pensée, et de manière plus générale intellectuel contre l’intellectualité. Pas un fait et pas une ligne qui ne soit surgi de cette violence. Et quelquefois, bien plus souvent qu’on ne l’imagine, rien qui surgisse. Une violence qui m’épuise et me ranime certes, mais dont les quelques employeurs potentiels de mes talents sont à présent de plus en plus irrités, comme effrayés, parfois dégoûtés. De cette violence, il résulte ce que tu sais, en bien comme en mal ; mais d’elle résulte aussi une situation d’abandon et de solitude que je ne peux renier, que je n’entends en aucune façon renier, si insupportable soit-elle pour moi qui tiens tant la solitude en horreur. »

C’est la grande solitude de Nietzsche à Turin.

C’est Jean-Luc Godard parlant avec son chien lors de ses promenades autour du lac Léman.  

Les ponts sont coupés, il n’est plus possible de revenir en arrière : « On n’écrit que pour quelques amis et j’en ai vraiment peu. »

Le 4 janvier 2008 : « Faut-il que je rappelle encore que c’est au regard de mes textes publiés dans Lignes que le Conseil national des universités a refusé de ratifier mon recrutement comme enseignant à l’université de Grenoble, que sans cela je mènerais moi aussi un train de professeur et que je ne renie rien de ce qui m’a fait éconduire. »

Lignes doit changer d’éditeur, et c’est chaque fois un bouleversement, Séguier, Hazan, Léo Scheer, puis, à partir de 2007, les éditions indépendantes… Lignes.

Question : faut-il se durcir ? jusqu’où aller dans la radicalité au risque d’une « groupuscularité » accrue ?

Il faut s’éloigner de Paris, de ses vanités et de ses mesquineries intellectuelles, prendre le large, à Fécamp pour l’un, à Arles pour l’autre, changer de géographie.

Il y a bien sûr des déceptions, des sortes de brouilles, des blessures, mais qui sont dites, et bientôt dépassées.

Michel Surya, le 15 janvier 2008 : « Oui, Lignes t’appartient aussi, ainsi qu’à tous ceux qui l’ont fait ; mais, réfléchis-y un instant, n’as-tu pas montré, et depuis longtemps maintenant, une relative indifférence à ce qui s’y passait. »

Jean-Paul Curnier, le 21 juin 2007 : « Je cherche toujours l’harmonie entre les bruits, la musique, l’imprécation philosophique, le rire d’une idiotie poétique, la douceur d’une prose qui serait comme délassée, abandonnée. »

Parfois, trop souvent, c’est la débâcle, la déroute intérieure, le gouffre de la dépression.

Jean-Paul Curnier, 24 juin 2010 : « Ce que ce monde m’enseigne dans la situation d’extrême précarité où je suis, c’est son invraisemblable nudité préhistorique. Jamais sans doute la civilisation n’a tenu aussi peu de place dans les mœurs humaines et ce n’est pas l’affaire d’une politique mais du très très grand nombre. »

Enthousiasme revenu lors de son voyage américain en mai 2011 : « Ce soir je serai de nouveau à New York. L’insertion dans le réel urbain et américain de mon attachement aux Panthères Noires est une chose totalement vertigineuse : j’ai le sentiment d’être raccordé à une partie de moi que je n’avais pas connue et qui pourtant m’est infiniment familière, comme un territoire commun mais sans domiciliation et qui imprégnerait en retour les lieux réels. »

Le 14 mars 2012 : « Quelle solitude au milieu de ces ruines ! Je vis avec la sensation, qui ne me quitte plus, de n’être plus qu’un spectre au milieu des décombres d’un monde que j’ai connu et qui ne parle même plus la langue que je parle. J’y ressens l’ennui profond des terrains vagues après la démolition, même plus les regrets. Le découragement est plus fort que jamais. Pas le rejet de la vie, je n’y ai peut-être jamais été autant attaché ; seulement la peine qu’il y a à employer l’intégralité de mon énergie à lutter contre l’abattement et sans qu’il en reste assez pour faire autre chose. »

Michel Surya, le 7 décembre 2012 : « Il me faut retrouver mon calme, ne pas me laisser m’enfoncer dans ce qui ressemble au moins au plus profond découragement, au pire au retour d’une réelle et profonde dépression. »

Une vie ? Prospérités du désastre, avance Jean-Paul Curnier.

Michel Surya, le 26 mai 2014 : « Les scores que tu me dis font frémir. Tout était hier pour faire frémir. Comme dit une fois Nietzsche jeune, nous avons besoin de cloîtres. De la beauté, de l’amour, de l’art et l’oubli de ce qui tourne au désastre inévitable. »

Des cloîtres et de Georges Bataille.

Jean-Paul Curnier/Michel Surya, Co/Incidence, préface Alphonse Clarou, postface Alain Jugnon, Dernier Télégramme, 2022, 164 pages

https://www.derniertelegramme.fr/Co-Incidence

https://www.leslibraires.fr/livre/21619273-co-incidence-michel-surya-dernier-telegramme?affiliate=intervalle

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