Ralph Rumney, psychogéographe, peintre et dandy rebelle

le
8a226894f0de47a5d503d27a3d19d977
Chez Moineau par Ed van der Elksen

« Il y avait des rites de passage pour être accepté dans des cafés comme chez Moineau. Tu devais savoir ce que Lautréamont, Rimbaud, Nietzsche ou Hegel pensaient de telle chose, et si tu ne le savais pas, on t’envoyait balader ou du moins, on te prenait pour un moins-que-rien. »

Fondateur du magazine underground anglais Other Voices (six pages grand format chaque semaine, typographie originale, distribution à la main), ami de Guy Debord et des lettristes, cofondateur de l’Internationale situationniste (dont il est exclu en 1958), époux de Pegeen, la fille de la milliardaire et collectionneuse d’art Peggy Guggenheim, Ralph Rumney (1934–2002) est un type épatant.

Other Voices, édito de mars 1955 : « Ce journal n’est pas un jardin littéraire. C’est une cocotte-minute. Nous ne cherchons pas à devenir célèbres. Ni n’essayons de réformer le monde. Nous essayons d’affirmer les droits de l’artiste à être civilisé. Nous sommes en guerre contre la mentalité de la classe moyenne. Ceci est le combat perpétuel de l’artiste. (…) Si vous lâchez la bombe, vous trouverez des eunuques dans vos lits. La putain de Babylone était une vierge mouillée. »

Peintre, grand lecteur (Hegel, Sade, Sappho, Martial, Marx, and…), ami des plus subversifs (Debord, Duchamp, Ernst, Bataille, Burroughs, Asger Jorn, and…), Ralph Rumney aura conduit sa vie avec l’élégance d’un équilibriste, faisant de la recherche de la liberté libre l’axe majeur de son existence.

1200px-Portrait_de_Pegeen_Guggenheim
Pegeen Vail Guggenheim

Les éditions Allia, dont il ne faut vraiment manquer aucun titre (catalogue de survie en temps de tristesse), republient aujourd’hui, dans une édition enrichie de nombreux documents, Consul, ses entretiens avec Gérard Berréby ayant eu lieu à Cosio d’Arroscia et Manosque entre juillet 1998 et août 1999.

Membre unique du Comité psychogéographique de Londres, pacifiste convaincu, Ralph Rumney eut l’ambition de faire de sa vie une œuvre d’art.

Arrivé sans un sou en poche à Paris, accepté tant bien que mal par la troupe des buveurs du Café Moineau (Vali, Dufrêne, Guilbert), Rumney y rencontre Debord, magnétique, tranchant, intellectuellement brillant.

Les rencontres s’enchaînent : Malraux, Klossowski, Cage, stravinsky, Cocteau, Burroughs, Klein, Wolman, Baj, Duchamp, Brauner, Filiou, and…

Arrive le moment de l’exploration psychogéographique de Venise : « L’idée consistait à déspectaculariser Venise en suggérant des parcours inédits. La psychogéographie se préoccupe du rapport entre les quartiers et des états d’âme qu’ils provoquent. Venise, comme Amsterdam et le Paris d’antan, se prête à plusieurs possibilités de dépaysement. »

Ayant le goût du roman-photo (une autre narration, les codes de la culture populaire) et des détournements, Rumney et ses amis font de Paris, centre historique du pouvoir littéraire, l’objet de leurs provocations. : « J’étais d’accord avec tout le monde sur la manière d’appréhender les derniers surréalistes et autres dadaïstes qui traînaient dans le quartier. C’était un cadavre exquis qui commençait à sentir mauvais. Quand on voyait Tristan Tzara sortir des Deux Magots avec son chapeau ridicule sur la tête, on lui courait après et on lui rabattait le chapeau sur les yeux. »

La dérive – lire les polars de Léo Malet –  devient un mode de vie, à la limite de la clochardisation.

01

Passage de café en café, la rue, la vie comme une aventure permanente, et des tentatives d’évasion.

« Souvent dans la vie j’ai ressenti le besoin de prendre mes distances. Quelques années plus tard j’ai découvert l’île de Linosa, difficilement accessible à cause des fréquentes grèves du ferry et du mauvais temps. Linosa se trouve au sud de la Sicile, pratiquement dans le golfe de Syrte. J’y ai fait plusieurs retraites d’un an ou deux au cours de ma vie. Je m’y trouvais très bien parmi les quatre cents habitants, régulièrement coupés du monde pour de longues périodes. »

Pas d’électricité, ni de téléphone, mais le travail (peinture), l’alcool, l’amitié des habitants, et des visites, quelquefois.

Dans les années 1960, le voici à la clinique de La Borde, invité par Félix Guattari à donner des cours de peinture aux pensionnaires dans une serre désaffectée.

« A l’époque, j’avais une 2 CV avec laquelle j’allais à la clinique. Un jour, je l’ai laissée là-bas quelques semaines pare que j’étais retourné à Paris avec Félix. Je lui avais conseillé d’acheter du matériel de soudeur à un jeune garçon dont c’était le métier avant d’entrer à la clinique. Je lui ai dit qu’il pourrait faire des sculptures. Quand je suis allé récupérer ma voiture à la clinique, elle n’y était plus. Le jeune gars l’avait découpée en morceaux pour en faire une sculpture, ce que je trouve génial. Moi j’ai beaucoup apprécié. »

book_314_image_cover

Le vagabondage continue, les rencontres, les bouteilles, les excès, le mariage avec Michèle Bernstein (première épouse de Guy Debord).

Rumney meurt, mais il court encore.

Le Consul ? Relisez donc Au-dessous du volcan de Malcolm Lowry.

Mendès-France : l’alcool tue lentement.

Lui, eux : On n’est pas pressés.

Debord : « Nous aimons notre époque pour ce qu’on peut en faire. »

Le-consul

Ralph Rumney, Consul, entretiens avec Gérard Berréby en collaboration avec Giulio Minghini et Chantal Osterreicher, avec la complicité de Danielle Orhan, éditions Allia, 2018, 192 pages

Editions Allia

Pour un autre éclairage sur la centrale énergétique du Café Moineau, lire mon article sur La Tribu, de Jean-Michel Mansion (Allia, 2018, 208 pages) dans la revue Artpress du mois de mars (n°453)

005348393

main

Se procurer Consul

Se procurer La Tribu

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

w

Connexion à %s