Los Angeles, amer soleil du rêve, par Guillaume Zuili, photographe

Zuili Flag
© Guillaume Zuili

Los Angeles, qu’a photographié Guillaume Zuili dans Smoke & Mirrors (éditions Clémentine de la Ferronnnière, 2017), est une ville impitoyable et follement libre.

La lumière y est voluptueuse, aveuglante, résurrectionnelle, et parfaitement indifférente aux destins des petits hommes qu’elle irradie.

L’usage du sténopé, marié à un tirage au processus parfaitement élaboré, donne aux photographies de Guillaume Zuili l’impression d’avoir traversé plusieurs dizaines d’années.

Pour en montrer la force implacable, l’artiste a percuté de plein fouet le rêve américain, donnant à ses représentations une qualité onirique très troublante.

Construit comme un film noir des années 1960, Smoke & Mirrors est un road trip dans lequel on rentre avec le plaisir de parcourir une époque révolue.

Zuili Palm Tree
© Guillaume Zuili

Pourquoi avoir mis si longtemps à formaliser Smoke & Mirrors, livre commencé en 2006 ? N’avez-vous pas conçu cette œuvre pour apprivoiser Los Angeles, où vous vivez depuis dix-sept ans ? Pourquoi avoir choisi de vivre dans cette ville ? Comment y vit-on ?

Pourquoi LA ? Des raisons familiales ont fait que je m’y suis installé en 2002. La photographie n’a rien à y voir au départ.  Il y a un sentiment unique de liberté dans cette ville. Car personne n’en a rien à faire de l’autre…  Donc, effectivement, on peut absolument tout faire sans être jugé. Le prix de cette liberté étant un sentiment d’isolement qui arrive régulièrement.  Il y a une qualité de lumière unique et une température de rêve. Mais le piéton est suspect et tout se fait en voiture. Chacun dans son monde fabrique son propre LA sans regarder l’autre.

En 2009, il a failli y avoir un livre et le projet avorta. Avec le recul, c’est une bonne chose car j’ai continué Smoke & Mirrors jusqu’à 2012 de façon continue. Puis il y a eu un bref retour en 2016 pour clore cette histoire. En 2009, le livre aurait été moins fort, donc je n’ai aucun regret sur cette gestation si lente.  Enfin la rencontre avec Clémentine de la Feronniere fut déterminante. C’est grâce à elle si le livre existe sous cette forme aujourd’hui.

Il m’a d’abord fallu comprendre et apprivoiser Los Angeles. De 2002 à 2006, tout ce que j’ai photographié n’avait aucun intérêt. Puis il y a eu un déclic. Essayer le sténopé justement pour ne pas trop montrer de détails et laisser la porte ouverte au rêve. Puis, faire en sorte que je puisse l’utiliser à main levée pour saisir des instantanés, des personnes ou voitures en mouvement. Surtout me libérer du trépied, principal inconvénient inhérent au sténopé.

Zuili Cab
© Guillaume Zuili

Comment travaillez-vous vos photographies au laboratoire pour obtenir le grain si caractéristique de votre style ? Dans son Journal de Californie, récit de son séjour à l’université de Berkeley dans les années 1970, Edgar Morin se demande : « La cellule connaît-elle des extases ? » N’y a-t-il pas dans votre esthétique comme une tentative de mener la photographie même à une forme d’extase ?

Il fallait d’abord résoudre l’autre inconvénient majeur du sténopé, l’absence totale de contraste du négatif et donc la mollesse d’un tirage classique. Je me suis vite rendu compte de l’importance des noirs, colonne vertébrale de la composition qui permettait aussi de rendre une illusion de netteté. La solution est venue avec le tirage Lith qui me donnait tout cela et bien plus, de la texture, des couleurs, du contraste. Une porte s’est ouverte que je ne pouvais plus refermer. Pour renforcer encore plus ces noirs si denses et, pour aller vers une sorte d’unité des couleurs, je leur donne deux virages. Sélénium pour les noirs, et polysulfide pour les tonalités.

Effectivement, l’extase dans la chambre noire n’est pas loin. C’est pour moi comme un voyage initiatique sans cesse renouvelé. Et le plaisir ressenti dans le laboratoire est parfois plus fort que dans la prise de vue.

Dans son livre consacré à Los Angeles, Ceci n’est pas une ville (Flammarion, 2016), Laure Murat, par ailleurs enseignante à l’UCLA, écrit que LA est « le lieu d’un grand raffinement et d’un savoir-vivre rare ». Que pensez-vous de cette affirmation ?

Ahaha ! J’y vois beaucoup d’ironie. Effectivement, Los Angeles n’est pas une ville. Si l’on a beaucoup d’argent peut-être, je dis bien peut-être, est-il possible de vivre dans une bulle de grand raffinement et de savoir-vivre…  Mais si l’argent amenait automatiquement cela le monde serait bien différent. Non. Los Angeles est une ville redoutable, qui détruit implacablement les personnes qui viennent dans cette usine à rêves, en sélectionne quelques-uns et en rejette la majorité. Le rêve américain est une illusion. Tout cela sous un soleil magnifique, il est vrai.

Zuili Studio City Night
© Guillaume Zuili

Qu’est-ce que le mythe californien, dont Smoke and Mirrors est une exploration ?

C’est avant tout mon rêve, fantasme de ce qu’a été à un moment donne Los Angeles. Et aussi un mensonge car il vient de ma mémoire cinématographique. “Smoke & Mirrors”, c’est de la poudre aux yeux. Pour faire rêver. Vendre du rêve comme l’a si bien fait le cinéma américain. LA est magnifique vue de loin. Le problème vient quand on se rapproche. Le mirage ne fait plus illusion et le toc se révèle.  Mais il y a cette lumière magique, unique, qui reste. Cet océan à l’ouest et ce désert à l’est.

Avez-vous pensé Smoke & Mirrors comme un film noir ?

Bien sûr. LA est un gigantesque set de tournage pour film noir. On peut voyager dans le temps de quartiers en quartiers, envisager toutes sortes de scénarios. Tout est là, à disposition. Il faut juste repérer en permanence. Je me suis baladé avec Michael Connely qui me montrait des scènes de meurtres dans des coins paradisiaques et des dive bars avec Dan Fante. Je ne pensais pas avoir été autant influencé par le cinéma américain, et le film noir, des années 30 jusqu’aux années 70. Il y a de nombreuses références dans mes photographies à ces films. The Big Heat, Asphalt Jungle ou Point Blank des années 60 par exemple.

Votre imaginaire est-il plus largement fortement influencé par les productions culturelles des années 1960 et 1970, dont votre livre serait l’écho contemporain ?

On l’a tous été, du moins ma génération, qu’on le veuille ou non. Mon imaginaire est nostalgique d’une Amérique qui n’est plus. J’ai longtemps cherché à faire des photos dans des casses de voitures. Je ne trouvais que des allemandes ou des japonaises… L’identité américaine telle que nous, Européens, l’imaginons, n’existe plus. Il a fallu que je tombe sur une casse incroyable perdue dans le désert pour que j’y découvre de vieilles américaines des années 60 /70, pour trouver mon bonheur photographique…  Et en même temps, si je regarde Point Blank de 1967, ce Los Angeles de cette époque est là, presque partout. Bizarre. Nostalgique de mes rêves d’adolescent en quelque sorte.

Zuili The Eyes
© Guillaume Zuili

Avez-vous pensé votre livre de façon cinématique, comme un road trip ?

Oui. Le road trip est l’essence même de l’ouest américain et Los Angeles sa capitale. Presque tout est photographié de la voiture. Aujourd’hui, j’accentue d’ailleurs le côté cinématique en faisant des diptyques ou triptyques comme des bouts de bandes de films coupés.

Loin de luminisme d’un David Hockney rendant compte par ses peintures de la violence chromatique californienne, vous faites le choix du noir et du gris, d’une sorte de brouillard d’êtres et de choses. Pourquoi ? Est-ce parce que le laboratoire de Los Alamos, au Nouveau-Mexique, n’est pas si loin de Los Angeles, et que la lumière depuis la création de la bombe nucléaire est aussi une menace atomique ?

Ahaha !  Ma matrice est le noir et blanc, je n’y peux rien. Mon obsession des noirs dans mes tirages me joue des tours on dirait. Et pourtant s’il y des noirs, il y a automatiquement de hautes lumières qui fusent et qui ont des teintes très chaudes. On peut aller des origines du monde à Joshua Tree, jusqu’à la fin du monde à Salton Sea. Le tout en un road trip d’une journée à quelques heures de route de Los Angeles.

Votre livre se termine par une réflexion plus marquée sur l’architecture. Qui sont vos maîtres en matière de composition d’image ?

Cette seconde partie présente ce que je photographie en ce moment. Il n’y a plus de sténopé. C’est beaucoup plus tranché. C’est l’autre facette de Los Angeles que j’appelle Urban Jungle. Mes maîtres… Walker Evans. Moholy-Nagy pour ne citer qu’eux.

Zuili Woman Walking
© Guillaume Zuili

La peau de votre livre est presque pompéienne. Concevez-vous votre travail, très marqué par les ombres et les nuées de sable gris, comme s’élaborant dans une dimension fortement archéologique ?  

En parcourant le livre, on a envie de toucher les photos au fil des pages. Comme si c’étaient de vrais tirages. Je suis très sensible à cet aspect organique. La qualité d’impression en TriChro est fantastique. D’ailleurs, si la première partie (Smoke & Mirrors) est ainsi, la seconde est imprimée en Quadrie. Pour marquer une vraie différence de traitement comme avec les tirages. Pouvoir toucher, sentir la matière.

Vous avez voyagé intensément en Inde, de 1986 à 1995. Que reste-t-il de vos séjours en ce pays dans votre regard californien ? 

Je suis devenu photographe avec l’Inde. J’en garde une énorme nostalgie. Une chaleur humaine qui n’existe pas sous le soleil californien.

Vous saluez en fin d’ouvrage le photojournaliste Stanley Greene (1949-2017) et l’éditrice photo Claudine Maugendre (1941-2017). Que représentent-ils pour vous ?

Claudine, c’est ma première commande dans la presse. C’est la rencontre avec un cœur en or, une voix railleuse incroyable. Elle nous aimait, nous les photographes. Le souvenir de mes vingt ans aussi. Stanley, c’était aussi un cœur en or derrière ses différents masques. Il me rappelle une belle époque a l’Agence VU’. Des souvenirs à Moscou dans son territoire ou il me présenta sa ville et à Los Angeles chez moi. Un choix de vie qui force le respect. Un photographe sans concession. Parti bien trop tôt.

Zuili Bar Tender
© Guillaume Zuili

Quels sont vos projets actuels ?

Après un retour à Paris qui ne dura en fait que quelques mois en 2015, je suis retourné à LA. J’ai emménagé au sud de la ville dans une région ou je n’avais jamais mis les pieds, le port de Los Angeles. Depuis je découvre cette face ignorée, car à l’opposé du rêve californien, et c’est fascinant. Nouvelle trame appelée, comme dit tout à l’heure, Urban Jungle.

Je travaille aussi beaucoup sur le désert. Quand le stress de LA m’envahit, je m’échappe vers Joshua Tree. Road trip toujours !

Propos recueillis par Fabien Ribery

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Guillaume Zuili, Smoke & Mirrors, texte de Christian Caujolle, Clémentine de la Ferronnière, 2017

Galerie Clémentine de la Ferronnière

Site de Guillaume Zuili

Exposition LA Chromos, de Guillaume Zuili au Plac’Art Photo (Paris), du 13 avril au 28 avril 2018

Découvrir Plac’Art Photo

500

Exposition de Smoke & Mirrors à la Commanderie Saint-Jean (Corbeil-Essonnes), du 6 avril au 20 mai 2018

Festival L’Oeil urbain

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Se procurer Smoke & Mirrors

 

 

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