Quelques roses pour Zurbarán, par Florence Delay

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« Viens ma bien-aimée, ma belle ! La porte du ciel t’est ouverte. »

On visite peu la galerie espagnole du Louvre. Il y a bien quelques noms de maîtres, Velázquez, Murillo, Ribera, mais l’impression, relève Florence Delay dans Haute Couture (Gallimard, 2018), est assez décevante.

Pourtant, un chef d’œuvre de petite taille (1,34m x 0,67m) nécessite sans tarder un voyage dans le vaisseau amiral, la Sainte Apolline de Francisco de Zurbarán, peintre monastique auquel l’auteur de La vie comme au théâtre consacre un essai simple, bref, et qui provoque immédiatement des envies de départ – à Paris, Séville, Madrid, Montpellier, Londres, Gênes, Dublin, New York, Bilbao, Strasbourg.

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Qu’a-t-elle donc de spécial cette sainte du scandale, « pendant de la sainte Lucie du musée de Chartres » ?

Un visage d’une grande douceur, presque chinois, un manteau vert noué autour du cou par une broche, une ceinture blanche, un soin remarquable dans le vêtement, « surtout de soie rose pâle descendant jusqu’aux genoux, (…) plis de la robe jonquille qui se cassent sur le sol », beauté d’un habit contrastant avec la tenaille que la jeune martyre tient de la main droite.

Le rose aux joues se comprend mieux, on vient de lui arracher les dents.

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« L’équilibre du tableau tient, comme d’autres mais ici de façon encore plus étrange, au déséquilibre entre douleur et douceur, oubli et promesse. La tenaille, détail oublié de la cruauté terrestre. La palme, sortie au jour céleste. Jamais congé à la terre ne m’a paru aussi radical, jamais arrivée au ciel plus désirable. »

Zurbarán, c’est donc un luxe de haute couture mis au service d’un mysticisme profond, des instruments de torture et des tissus voluptueux.

On peut entrer nu au Paradis, ou très bien habillé, comme sainte Marine, sainte Catherine d’Alexandrie, sainte Barbe.

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Le Siècle d’or est moins une période historique passée, qu’une ambition.

On connaît peu, ou pas, l’histoire des saintes, et l’école ne fait généralement pas lire La légende dorée, de l’archevêque de Gênes Jacques de Voragine.

Florence Delay, qui joua merveilleusement Jeanne dans Procès de Jeanne d’Arc de Robert Bresson (1962), part donc à la reconquête de la mémoire et retrace en quelques courts chapitres l’histoire de ces oubliées sublimes, Casilda de Tolède (fille de l’émir Yahya ibn Ismail al-Ma’mun convertie au christianisme, XIe siècle), Elisabeth de Portugal (généreuse fille du roi Pierre d’Aragon et de Sicile née en 1271), Catherine d’Alexandrie, la savante décapitée, Marguerite d’Antioche, Marine des Eaux saintes (née en Galice au IIe siècle), Agathe de Catane (« ses cheveux nattés en arrière dégagent son charmant visage et elle esquisse un pas presque dansé, oui, on la sent bouger sous la longue jupe lilas »), Lucie de Syracuse (« une mousseline indolente couvre le décolleté »), Engrâce de Saragosse (un sein coupé et un clou enfoncé dans la tête, pour avoir défendu sa foi), Eulalie de Mérida.

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Presque toutes ont été suppliciées, et toutes sont d’une beauté renversante, incorruptible au mal qui ravage leur corps.

Livre libre, Haute Couture joint à ses portraits de saintes trois rapides chapitres biographiques consacrés au peintre sévillan de la Contre-Réforme – on sait peu de choses de lui, à la différence de son ami Diego Velázquez, d’un an son cadet – qui eut de son vivant un grand succès, en Europe et dans le Nouveau Monde.

Les saintes pleurent, voguent, se transforment en pluie d’or, vite dissipée.

« Il mourut à Madrid le 27 août 1664, laissant à sa veuve deux miroirs, un petit secrétaire revêtu d’écailles et de nacre, quatre draps, une douzaine de serviettes, quatre chemises, deux chapeaux, deux chevalets et une cinquantaine de gravures dont il s’inspirait pour son travail. Les objets de valeur avaient sans doute été mis en gage pendant sa maladie. Le cœur se serre devant le pauvre inventaire de ce génie sans chevalerie ni orgueil, confiant en la bonté du Seigneur que contemplent ses saints, heureux d’habiller somptueusement les filles qui désirent le ciel. »

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Si avec le temps vous perdez vous aussi vos couleurs (tant de vêtements noirs autour de nous, corbeaux de malheur), plongez-vous dans le bain de jouvence (et jouvencelles) Zurbarán, c’est un délice.

Ou achetez-vous une robe du Basque Cristobal Balenciaga (1895-1972), si proche en esprit du peintre tisseur de Séville.

Et Florence Delay de danser le flamenco : « Ay ! je voudrais être avec toi / comme les pieds de Jésus-Christ / l’un dessus l’autre / un petit clou entre les deux. »

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Florence Delay, Haute Couture, Gallimard, 2018, 112 pages

Site Gallimard

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