Vers l’apaisement, par Alexandre Arminjon, photographe

Alexandre Arminjon - près de Shahdad (3), Iran, 2017
© Alexandre Arminjon

J’ai rencontré le travail d’Alexandre Arminjon par l’intermédiaire de Fiona Sanjabi, directrice de la galerie parisienne Agathe Gaillard.

Aucune publication de prestige, juste quelques informations glanées çà et là, mais la sensation immédiate d’une puissance de regard à accompagner, questionner.

Par la photographie abordée dans toute son exigence, Alexandre Arminjon, qui fut l’assistant de Claude Iverné après être passé par le monde de la finance, explore un chemin de liberté, qui est une voie de discipline menant à la beauté.

Il y a dans son travail une attention très fine portée aux cultures vernaculaires, comme aux spiritualités offrant des possibilités d’apaisement par la dilution du moi encombrant dans le soleil, le sable ou le souffle.

Sa photographie est une chance de silence dans un monde bruissant de bavardages et de haines.

« Entre désolation et consolation », une œuvre se crée, se dresse, s’impose, et c’est enthousiasmant.

Alexandre Arminjon - derrière les Tours du Silence, Iran, 2017
© Alexandre Arminjon

Comment s’est effectué pour vous le passage du monde de la finance, dans lequel vous avez évolué, et évoluez peut-être toujours, à la photographie ?

Mes études en école de commerce m’ont conduit à travailler dans une banque, puis à étudier et également travailler en Chine après mon diplôme en 2007. L’économie m’a longtemps semblé être une clé de lecture pertinente pour le monde moderne. Dans ce « monde de la finance », j’ai appris bien des choses et rencontré des amis fidèles, mais il ne convenait simplement pas à ma personnalité. Un beau jour, j’ai ressenti ce que Jack London appelle « The Call of the Wild » (traduit par L’Appel de la Forêt), ou quelque chose d’approchant. Pour autant, je ne me suis pas retiré du monde et je n’ai pas cherché à vivre dans la nature, seul, mais disons que a minima, j’ai eu l’appel de la rue, du voyage, de l’ailleurs. J’ai voulu partir, marcher jusqu’à épuiser mon corps et ressourcer mon esprit. En 2013, j’ai décidé de me consacrer à la photographie. J’ai ressenti le besoin d’aller voir le monde, de rencontrer mes contemporains, d’arpenter les rues, de marcher seul, sans rien suivre, sans avoir de rendez-vous, à part peut-être avec moi-même.

Alexandre Arminjon - Tour du Silence, Iran, 2017
© Alexandre Arminjon

Comment avez-vous appris votre art ? Qui ont été ou sont vos maîtres en matière de photographie ?

Sur le tas, petit à petit. J’ai commencé par louer un Leica M6. Plus tard, j’en ai acheté un, puis j’ai commencé à développer mes premiers films, jusqu’à ce qu’un jour j’installe un agrandisseur et improvise une chambre noire dans une cave assez humide et poussiéreuse. Par la suite j’ai construit une chambre noire. Un jour j’ai eu le privilège de rencontrer Choi Chung Choi, tireur argentique spécialiste du grand format, qui m’a appris entre autres l’importance de la discipline et de l’hygiène dans la photographie argentique. J’ai également été l’assistant de Claude Iverné, qui m’a poussé à me fier à mon intuition et à lâcher prise, à sentir les choses. Il m’a beaucoup appris. Ce n’est qu’après que j’ai utilisé la solarisation sur mes photographies. Certaines lectures ont aussi beaucoup compté dans ma formation, comme les remarquables et limpides ouvrages d’Ansel Adams. Le premier photographe qui m’avait marqué étant plus jeune et le japonais Daido Moriyama. Je suis également très sensible au travail de Mario Giacomelli, Manuel Alvarez Bravo et André Kertész.

Alexandre Arminjon - près de Shahdad (2), Iran, 2017
© Alexandre Arminjon

Pourquoi avoir choisi ce médium pour exprimer votre talent ?

C’est une question à laquelle je suis bien incapable de répondre. Je me demande d’ailleurs si c’est moi qui ait choisi la photographie ou si c’est elle qui m’a choisi !

Il semble qu’avant votre dernière série iranienne, très aboutie, vous ayez expérimenté toutes sortes de techniques en matière de tirages et d’encadrements. Etait-ce en quelque sorte une façon de faire vos gammes ?

Je ne sais pas. Ce que je crois avec le recul, c’est que j’avais au départ besoin de me raccrocher à quelque chose de connu. Voilà pourquoi j’ai éprouvé le besoin d’être un bon élève appliqué et d’étudier les grands maîtres de la photographie humaniste que sont par exemple Marc Riboud ou encore Helen Levitt. L’idée classique selon laquelle il faut maîtriser les règles avant de pouvoir les briser ou les changer me séduisait, ou plutôt me rassurait. Aujourd’hui, en fabricant mes propres cadres, j’ai le sentiment de franchir une nouvelle étape.

Alexandre Arminjon - Mosquée bleue, Tabriz, Iran, 2017
© Alexandre Arminjon

Pourquoi le choix de l’Iran ? Y avez-vous rencontré une terre, un peuple, rendant un culte particulier au soleil ? L’utilisation de la technique de la solarisation est-elle à comprendre en ce sens ?

Avant l’Iran, j’avais voyagé au Xinjiang, province chinoise voisine du Pakistan et du Kazakhstan et à majorité musulmane. J’avais été particulièrement sensible à la qualité de l’accueil reçu. Mais j’ai surtout été attiré par les textures sablonneuses et arides que j’y ai découvertes. Depuis, je n’ai eu de cesse de retourner en Asie centrale où l’Iran est incontournable. Je suis fasciné par ses paysages, ses déserts et en même temps par la complexité de son héritage culturel entre la Perse pré et post islamique. Le peuple iranien est particulièrement cultivé et élégant, loin, très loin, des clichés sur ce pays justement. En utilisant la solarisation dans une série de photographies dont un tirage exposé à la Galerie Agathe Gaillard cet été est issu, j’ai cherché à construire un équilibre entre l’environnement désertique, brûlé par le soleil que l’on peut trouver en Iran et la tonalité métallique, presque glaciale que dévoile la matière du papier photographique solarisé. Dans le désert, on ne voit rien, ou très peu ; la solarisation a le mérite de diluer certains détails et est en ce sens plus fidèle à ma perception du désert.

Alexandre Arminjon - Persepolis, Iran, 2017
© Alexandre Arminjon

N’avez-vous pas trouvé dans le zoroastrisme un objet de méditation particulièrement fécond ?

Je ne suis pas, loin de là, un spécialiste du sujet. En tant que voyageur, c’est une pratique que j’ai découverte en Iran, à Yazd, plus exactement, et je dois confesser que j’en ignorais jusque-là presque son existence. Ce n’est plus le cas ; souvent je découvre les textes fondateurs des pays dans lesquels je me rends a posteriori. Je m’intéresse d’ailleurs de plus en plus au soufisme. La notion de méditation entendue comme détachement, comme recherche d’un équilibre est devenue très importante dans mon travail. Ces dernières années, je me suis beaucoup nourri de la philosophie taoïste de Tchouang Tseu, ainsi que de la Divine Comédie de Dante.

Alexandre Arminjon - extérieur de Na'In, Iran, 2017
© Alexandre Arminjon

Vous êtes allé dans le désert et les lacs salés proches de Yazd, ville située sur le plateau central iranien. Qu’y avez-vous vu et ressenti ? N’avez-vous pas été fasciné, envoûté, par le silence en ces lieux ?

Le silence que l’on peut expérimenter là-bas en pleine journée au mois de mai est un silence littéralement assourdissant ; hormis le vent il n’y a aucun bruit mais pourtant l’ouïe est très active. Le silence définit à mes yeux le médium photographique ; je parle d’un silence entendu non comme une absence de bruit ou un bruit minime, mais surtout d’une absence de mot, en particulier d’une impossibilité, d’une inexistence de communication verbale. Ce silence, je cherche à le créer dans ma chambre noire.

Alexandre Arminjon - allée, Yazd, Iran, 2017
© Alexandre Arminjon

Comment envisagez-vous la suite de votre production artistique ? Sur quoi travaillez-vous actuellement ?

Je travaille depuis plusieurs mois avec une chambre 4×5, un appareil photographique diamétralement opposé à mon Leica. Le thème de l’héritage, présent depuis mes études d’après Fra Angelico, Delacroix etc. et dans mon travail en Iran, demeure très important pour moi, ainsi que celui de la spiritualité et son indispensable corolaire moderne, le dialogue interreligieux. Je reviens de dix jours en Grèce et vais continuer à travailler sur le thème de la spiritualité, que j’aborde pour l’instant en cherchant un équilibre entre désolation et consolation. Vous pourrez retrouver ces thèmes dans mon premier « solo show » à la Galerie Agathe Gaillard en 2019.

Alexandre Arminjon - Karanagh, Iran, 2017
© Alexandre Arminjon

Propos recueillis par Fabien Ribery

Alexandre Arminjon participe à l’exposition collective, Au Soleil, Galerie Agathe Gaillard (Paris), du 13 juin au 4 septembre 2018

www.alexandre-arminjon.com

www.galerieagathegaillard.com

 

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