Marcher comme un indien pour ne pas effrayer les chevaux, par Julien Magre, photographe

julien-magre-PMU-9
© Julien Magre

Lors d’une résidence organisée par Françoise Vogt pour la société française de paris hippiques PMU, Julien Magre a photographié les coulisses des courses, à Chantilly et Grosbois, près de Vincennes.

En ces lieux, l’artiste a comme à son habitude rencontré une famille, présentée avec beaucoup de pudeur et de grâce.

Entre portraits humains, détails de la robe des chevaux et intimité des paysages, Julien Magre a inventé un ouvrage à la forme très soignée, La robe et la main, faisant alterner, dans des jeux d’échelle très dynamiques, les bois, les terre, et les gestes reliant les professionnels de la gent chevaline et les animaux eux-mêmes.

Travaillant à l’instinct, Julien Magre se rend disponible à ce qui surgit, ou pas, donnant souvent à ses images l’impression d’un instant suspendu avant que quelque chose ne se passe et ne vienne s’inscrire dans le champ de son regard.

Il faut l’imaginer aux aguets dans les sous-bois, craignant de se faire renverser par un pur-sang au galop, ou de se perdre.

Son livre est structuré par une tension douce, produite par une nature aussi familière que secrète et parfois inquiétante.

la robe et la main-55
© Julien Magre

Quels sont les critères pour obtenir le prix PMU ? Qu’avez-vous présenté comme projet ?

Le prix PMU (la Carte Blanche PMU) s’est transformé, depuis l’année dernière en résidence. Les critères de cette résidence, dirigée par Françoise Vogt, sont axés sur l’univers du PMU de manière globale, large et ouverte. Ce projet photographique a été exposé sur l’hippodrome de ParisLongchamp et a été par la suite restitué dans un livre édité chez Filigranes.

Mon projet était de photographier ce qui se passait avant les courses, de montrer ce qu’on ne voit pas, les écuries, les entraîneurs, les soigneurs, les vétérinaires, les cavaliers et cavalières. Je voulais simplement mieux comprendre les coulisses.

la robe et la main-56
© Julien Magre

Comment inscrivez-vous ce travail sur le monde équestre dans l’ensemble de votre œuvre ?

J’ai eu la chance de pouvoir aborder ce sujet de façon très personnelle. Je me suis intéressé, comme dans mon travail photographique, à l’intime, au territoire, aux gestes… et à une nouvelle famille.

Dans ce contexte hippique, j’ai observé les rituels, le rapport intime et troublant qui se joue entre l’animal et l’homme, en privilégiant la lenteur, le silence, l’évocation, le vide, la douceur, le paysage et la lumière.

la robe et la main-36
© Julien Magre

Comment avez-vous travaillé au Centre d’entraînement de Chantilly et au Centre d’entraînement de Grosbois ?

Cette « commande » s’est faite sur quatre mois environ. J’ai suivi un protocole précis en allant sur ces lieux d’entraînement une à deux fois par semaine. J’ai décidé de ne suivre qu’un seul entraîneur, Nicolas Clément, à Chantilly (le centre du galop), pendant ses entraînements qui se font tous les matins entre 7h et 11h dans la forêt. Je me suis également intéressé à son écurie, à son équipe (les vétérinaires, les cavaliers, les soigneurs…) et aux rituels (les soins, les caresses, le brossage…). Pour le Centre d’entraînement de Grosbois qui est dédié au trot, je n’ai photographié que des paysages.

la robe et la main-6
© Julien Magre

Quelles ont été vos contraintes techniques lors de la fabrication de votre livre, dont la forme est très aboutie ?

Je voulais rendre intelligible et visible dans le livre ce rapport entre l’instinct animal et l’intelligence de l’homme.

Les graphistes (whitepapierstudio) ont cherché la meilleure forme pour exprimer cette idée. Pour cela, ils ont joué sur deux formats de cahiers, le petit format permet de mettre en scène les liens intimes entre ces deux protagonistes (le cheval et l’homme) et le grand de les inscrire dans le décor. Ces petites images donnent l’illusion d’être posées sur les paysages et se confondent avec le fond, ce qui créé parfois des espaces étranges, avec des jeux d’échelles anormaux. Chaque petit cahier vient obligatoirement se « glisser » de manière régulière dans les grands formats, toutes les huit pages, ce qui nous a obligé à penser et construire le livre de manière très rigoureuse.

Ce principe de mise en page a permis, au fil du projet d’être plus métaphorique, antinomique et de jouer sur les oppositions, les interactions, du conscient et de l’inconscient, de la nature et de la culture, de l’intelligence et de l’instinct, du grand et du petit, de l’enfermement et de l’émancipation, du dehors et du dedans, du rapprochement et de l’éloignement, de l’inné et de l’acquis, de l’apprivoisement et de l’état sauvage, de la puissance et de la vulnérabilité…

julien-magre-PMU-6
© Julien Magre

N’y a-t-il pas dans votre regard d’artiste quelque chose d’une attente, comme un goût pour ce qui se dévoile soudain ?

Je travaille souvent de manière très instinctive et intuitive. Pour ce projet, je n’ai rien préparé à l’avance (hormis l’organisation des voyages) et je me suis laissé surprendre par les événements, par l’histoire qui se déroulait devant mes yeux. Je n’attends rien mais j’essaie de montrer quelque chose qui se prépare, quelque chose qui va arriver ou pas, au détour d’un chemin par exemple.

Cette forêt de Chantilly, avec ses 47 km de pistes sur 1 500 ha, à la fois sauvage et domestiquée, silencieuse et bruyante, reste pour moi un lieu très mystérieux, ayant une atmosphère très cinématographique qui pose cette question : que va-t-il se passer ? est-ce que quelque chose va surgir ?

En y repensant, cette forêt m’a beaucoup angoissé je crois, car il y a un silence très anxiogène et bizarre qui est rompu parfois par le son terriblement sourd mais puissant des fers qui fouettent la terre sablonneuse. J’ai toujours eu peur aussi de ne jamais retrouver mon chemin ou de me faire écraser par un pur-sang !

julien-magre-PMU-8
© Julien Magre

Plus que l’attente, c’est sans doute cette tension, cette angoisse que j’ai voulu montrer et aussi ce quelque chose qui se joue mais loin du monde des paris hippiques, des hippodromes. Mes images sont, en effet, très loin de la vitesse, du mouvement, du bruit et de la foule. Ce sont plutôt « des images retenues et lentes », des images contemplatives et un peu sourdes parfois.

On attend à la fin du livre, comme dans un court-métrage, une chute ou une conclusion, mais d’une certaine manière elle n’arrive pas ou pas comme on le voudrait. Enfin, j’ai essayé de prendre le temps, de regarder les choses, comme si ces choses étaient au ralenti. Je me suis concentré sur les regards, regards intenses des chevaux et regards plus inquiets de l’homme.

julien-magre-PMU-2
© Julien Magre

Pourquoi avoir fait le choix de paysages verticaux ?

Cette idée est venue assez vite. Je voulais à travers le livre, donner la sensation d’un long travelling et montrer la puissance et le côté parfois anxiogène de la nature.

Je ne voulais aucune respiration, que le spectateur soit en immersion totale. Aussi, cette verticalité m’a permis de créer des diptyques. Ces images en vis-à-vis brouillent ainsi les pistes, on a du mal parfois à comprendre l’échelle, à se repérer dans l’espace. Enfin, ce sont ces longs chemins, très droits, et ces arbres très verticaux qui m’ont amené à travailler verticalement.

la robe et la main-57
© Julien Magre

Vos images sont particulièrement silencieuses. Etiez-vous très solitaire lors de ce travail ?

Pour ce projet, et comme pour la plupart de mes projets d’ailleurs, je travaille seul et sans assistant ce qui me permet de « me fondre dans la masse » et d’être très discret. Être seul me permet également de me déplacer plus facilement, d’être libre dans mes mouvements, et ainsi de m’approprier davantage les lieux.

De plus, sur le site de Chantilly, il fallait être absolument silencieux pour ne pas faire peur aux chevaux. Nicolas Clément me disait toujours, « il faut que tu marches comme un indien ». J’ai donc essayé de retranscrire ce sentiment dans le livre.

Ce silence est exprimé en outre par ces quelques pages blanches où courent un texte de Julien Perez, auteur et compositeur. Une mini-nouvelle autonome, un peu intrigante, que j’aime beaucoup.

la robe et la main-28
© Julien Magre

Comment arrêter un nombre d’images précis et obtenir le bon équilibre ?

C’est très subjectif. Mais ici, je voulais un livre « long », un livre qui prenne son temps, ressentir cette idée de rituel et de répétition, répétition du geste, répétition des entraînements.

La construction d’un livre est assez proche du montage cinématographique, et ce livre-là devait être, à mon sens, un livre lent.

Aussi, je voulais que le lecteur se perde dans ce dédale. En ce sens, le nombre d’images de décors devait être important. Il faut trouver aussi le bon équilibre entre l’épaisseur et le format du livre. Le choix d’un grand format a donc défini plus ou moins le nombre de pages et a permis aussi aux images-paysages de vivre pleinement et de renforcer l’idée d’immersion à laquelle je tenais.

julien-magre-PMU-15
© Julien Magre

Avez-vous travaillé sur quatre saisons ?

L’idée était en effet de ressentir le passage des saisons, la transformation du paysage, le temps qui passe. J’ai donc réalisé les images en hiver, au printemps et au tout début de l’été.

Comme je le disais, le livre est comme un travelling. Je trouvais aussi amusant de découvrir le bon enchaînement entre les saisons, comme un fondu enchaîné.

la robe et la main-9
© Julien Magre

Votre projet a-t-il évolué au cours de son élaboration ?

Quand la forme du livre est devenue évidente pour Françoise Vogt et moi, il a fallu se concentrer sur le rythme du livre et trouver le bon : alterner des images simples puis plus complexes dans leurs constructions, poser parfois des images moins fortes pour provoquer des respirations, trouver la bonne place pour les pages blanches et le texte pour évoquer le silence, l’immobilité.

C’est à ce moment-là, par exemple, que l’idée des saisons est venue. Une bonne manière aussi de donner du rythme et de créer implicitement des chapitres, des parties.

Pour la petite anecdote, j’ai mis beaucoup de temps à trouver la bonne fin. Je pensais clore le livre sur les images de l’écurie mais ça ne fonctionnait pas. L’idée de « ressortir de l’écurie » et de montrer des chevaux au galop dans la forêt est venue assez tardivement. Je trouvais assez belle l’idée que ces petites images, qui évoquent un peu l’enfermement, puissent rejoindre, comme par magie, ces grandes images, ces grands paysages.

Et puis, la dernière image qui montre un bout de ciel et une cime d’arbre est « venue » quelques jours avant l’impression du livre. Cette ultime image est primordiale et très précieuse car elle n’enferme pas le livre sur lui-même, c’est une image d’ouverture au contraire, qui ouvre le regard si je puis dire.

la robe et la main-54
© Julien Magre

Sur quoi travaillez-vous actuellement ?

J’ai réalisé une nouvelle série, il y a une quinzaine de jours, début novembre 2018, dans une maison très singulière, isolée et dénudée dessinée par Ignacio Prego. Je travaille en ce moment sur l’editing et la finalisation du texte qui l’accompagne.

Propos recueillis par Fabien Ribery

La-robe-et-la-main

Julien Magre, La robe et la main, texte de Julien Perez, Filigranes Editions, 2018

Filigranes Editions

Site de Julien Magre

julien-magre-PMU-5
© Julien Magre

Julien Magre est représenté par la galerie Le Réverbère, Lyon

Galerie Le Réverbère

main

Se procurer La robe et la main

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s