Le vertige d’être au monde, par J.H. Engström, photographe

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© J.H. Engström

Tout va bien est un film de Jean-Luc Godard et de Jean-Pierre Gorin, sorti en 1975, racontant la grève dans une usine et la séquestration d’un patron.

Depuis, les idéaux politiques ont chuté, et la guerre se joue plus que jamais sur le plan intime : contre le recouvrement et la transformation de tout geste libre par la police sociale intégrée en chacun, maintenir la possibilité d’une vision du monde qui ne soit pas étroitement morale relève d’un combat de survie pour les derniers humanoïdes en ayant encore conscience.

Le feu que nous portons et pouvons offrir à l’autre est en danger, quand le sentimentalisme béat et le mauvais goût font office de critères d’élection.

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© J.H. Engström

Il nous faut des sacrifices, des paroles radicales, des œuvres définitives, des yeux grands ouverts.

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© J.H. Engström

Quarante ans après le film de Godard posant la question du rôle des intellectuels dans les luttes de leur temps, paraît chez Aperture un autre Tout va bien, du photographe suédois J.H. Engström.

Il y est ici question, entre échographie, naissance par césarienne, et rapports de couple sur fond de solitude à deux, d’une famille tentant de maintenir intact un rapport à autrui, à la nature, à l’art, à soi, à la fois sauvage et délicat.

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© J.H. Engström

Chez les Engström, la vie est folle, surprenante, terrible, inquiétante, ordinaire, sublime. C’est un maelström permanent d’émotions pures et contradictoires.

Pour ne pas y périr noyé, le photographe a décidé de se placer exactement en son centre, corps et esprits tenus à flot par la force de son objet de vision.

Témoigner sans fard du vertige d’être au monde, telle est son ambition majeure.

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© J.H. Engström

Tout commence par un écran blanc, un drap immaculé, une page blanche bientôt tachée de sang, et l’apparition d’un petit être, puis d’un deuxième, ensemble vagissant.

Tout commence au centre du livre par un accouchement difficile. Des images très dures d’un ventre coupé chirurgicalement. Des images merveilleuses de corps commençant leur ascension, ou leur chute.

Tout va bien peut se lire depuis cet axe central, en associant images d’amont et d’aval, en faisant dialoguer des photographies de natures très diverses.

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© J.H. Engström

Car chez Engström il n’y a pas de reste, mais la vie embrassée totalement, dans la vérité de ses fragments rassemblés, qu’ils soient en couleur, en noir & blanc, et plus ou moins flous.

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© J.H. Engström

Des arbres coupés, du givre, un vieil homme, une rue à peine éclairée, une forêt d’été, une rivière, des avant-bras scarifiés, la nudité de deux parents, des enfants sautant sur des canapés usés.

La beauté de ce travail est de se développer à l’intersection de la mort et de la vie, de la vue et de la cécité, du grand jour et de la nuit, du temps chronologique et de l’atemporalité.

J.H. Engström n’explique rien (aucun texte), mais donne tout : donne un adolescent près d’un feu d’extérieur, donne un homme se masturbant, donne un drapeau européen dans le vent ressemblant à une tête de cheval, donne de la glace, donne des fleurs, donne un double placenta, donne une femme en manteau de fourrure.

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© J.H. Engström

Le rêve ne se distingue plus de la réalité, qui est un conte où meurent des rats, qui est un album de famille où les visages fanent, où les cordons ombilicaux sont coupés à la hache.

Absorption de l’homme dans la pierre, du paysage dans le miroir ou les cristaux de neige, de l’air dans un verre d’alcool, du fœtus dans un appareil d’indiscrétion.

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© J.H. Engström

Tout va bien est un livre de fin de monde et de naissances, de planète rocheuse et d’eaux étales, de mélancolie et de joies complexes.

J.H. Engström photographie des instants de grâce et de stupeur, debout sur le pont flottant d’une réalité le débordant de toutes parts, et dont l’art consiste à l’ordonner en lui laissant son entière liberté.

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J.H. Engström, Tout va bien, Aperture (New York), 2015

Aperture

J.H. Engström

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