Le parti pris des paysages, par Beatrix von Conta, photographe

bvc-images_de_vanoise-2008-16 - Col de l'Iséran
© Beatrix von Conta

Glissement de terrain est un titre qui m’enchante, parce qu’il me fait penser à celui du film d’Alain Robbe-Grillet, Glissements progressifs du plaisir (1974), œuvre librement inspirée de La Sorcière de Jules Michelet (1862) mettant en scène une succession de décalages, rapprochant la réalité des fantasmes, et qu’il appartient au vocabulaire des géographes.

Entre observation minutieuse des paysages et mise en place d’une sorte de fantasmatique douce, la photographe Beatrix von Conta étudie et rend visible les mutations de nos cadres de vie.

Ici, le déplacement fin et la non concordance parfaite structurent un ensemble de séries présentées de façon chronologique. Tel Quel en est le titre général, soit la rencontre de Paul Valéry, de la dernière avant-garde littéraire du XXe siècle (où est l’auteur lorsqu’il s’absente de sa prose ?), et de la fausse évidence pongienne de la transparence des objets à eux-mêmes.

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© Beatrix von Conta

Le livre même (éditions Loco) pourrait être de format carré, mais la perfection existe-t-elle en ce monde ? Ses dimensions sont de 27×26 cm, ce qui ne conforte pas, mais crée un très léger déséquilibre, partant une dynamique.

Point de vue (2000-2002) est une série inaugurale : un paysage de type provençal, un cyprès centenaire, évoluant au cours des saisons. L’œil s’attache aux détails, apprend à voir. Nous comprenons que, littéralement, tout nous échappe et que nos sens sont généralement trop grossiers pour percevoir l’infime.

Il nous faut donc des prothèses, un objectif tenu par une artiste en apnée.

bvc-tel_quel-12 Eygalières 2004
© Beatrix von Conta

Dans un texte de haute tenue intitulé Genius Loci, l’historien de l’art Julien Zerbone nous éclaire : « Beatrix von Conta réalise souvent ses photographies sans l’aide d’un trépied, retient son souffle et déclenche la prise de vue, comme une apnée dans le cours d’une respiration. La marche constitue chez l’auteur l’autre facette de la photographie, cette « vision en mouvement », selon l’expression de Lazslo Mokoly-Nagy, qui témoigne de son engagement physique dans le monde, de sa position vis-à-vis du sujet face à elle. »

S’attachant à documenter la force et la précarité des paysages, qu’ils soient urbains ou naturels, l’artiste née en Allemagne, installée en France depuis 1975, constitue une sorte de mémoire de la fragilité dans ce qui nous apparaît d’abord comme immuable ou particulièrement stable.

Sont ici montrées quinze séries, à partir d’images prises notamment en Gaspésie, à Hongkong, en Roumanie, dans le Gers ou dans le Parc national de la Vanoise, par exemple Miroirs aux alouettes (2004-2005), œuvre jouant subtilement sur les convergences et différences entre des cartes postales et des paysages qu’elles recouvrent partiellement.

bvc-tel_quel-63 - Ault Seine Maritime
© Beatrix von Conta

Il y a dans la banalité des lieux que nous habitons quotidiennement, par exemple à Toulon (série éponyme Glissement de terrain), des trésors insoupçonnés pour notre regard, transformant l’espace où nous déambulons nonchalamment en territoire de fiction. Naissent des correspondances inédites, des jeux de feuilletages entre les ordres de visibilité.

Les paysages de la Vanoise sont somptueux, qui ouvrent l’esprit à des abîmes de perplexité, entre la sensation de l’indemne et celle de l’inscription des activités humaines, généralement de grande laideur car brutales, dans le sauf.

Chaque photographie de Beatrix von Conta pourrait donner lieu à un volume entier de descriptions et de narrations.

Chaque photographie peut être vue comme un théâtre pour l’esprit.

Ce que nous prenons pour des abstractions sont des gestes d’hommes, des occupations de terrains portant en creux le visage des travailleurs les ayant façonnés.

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© Beatrix von Conta

Voilà la merveille du commun transfiguré par l’art, voilà des étonnements graphiques nés de la nature, voilà la géométrie de nos vies insoupçonnées.

On peut lire en exergue de Glissement de terrain cette phrase de Robert Frank qu’il faudrait se faire tatouer sur les deux bras : « Je crois au travail, envers et contre tout. C’est comme ça qu’on fait face au destin. »

Gliement-de-terrain

Beatrix von Conta, Glissement de terrain, texte de Julien Zerbone, éditions Loco, 2018, 256 pages – environ 200 reproductions en couleur

Beatrix von Conta est représentée par la galerie Le Réverbère (Lyon) depuis 1992

Galerie Le Réverbère

Editions Loco

 

 

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