Un rocher ne faisant pas de patelle, portrait d’Erri De Luca en son fils de papier

le

bb

« Dans les vieux livres, les chevaux pleuraient la mort de leurs cavaliers. C’était une époque qui donnait du poids aux larmes. »

Raconter sa vie avec franchise et pudeur à un fils de papier remplaçant l’enfant de chair qu’il n’a jamais eu, tel est le parti pris du dernier livre publié en français d’Erri De Luca, Le tour de l’oie.

Assumant le parcours de toute une vie, solidaire dans la solitude, l’écrivain italien ne construit pas la statue d’un commandeur, mais d’un père traversant l’histoire comme on gravit des sommets à mains nues, dans la matérialité des pierres auxquelles s’accrocher et tombant parfois très près de vous.

« Un tas de personnes que je connais ont passé un tiers de leur vie dans une cellule et pas par intérêt personnel. »

Un dialogue se met en place, léger, puis sans concession. Il ne s’agit pas de régler des comptes avec soi-même, mais d’élucider sans faux-semblant les points aveugles, difficiles, âpres, d’une existence entière.

Revenu des morts il y a quelques années, à la suite d’un infarctus – « J’étais comme une goutte dans de l’encre. » -, Erri De Luca fait encore un tour, ne sachant pas où l’histoire le poussera de nouveau, lui dont les combats (avec Lotta Continua, les militants du Val de Suse, les anonymes aidant les réfugiés méditerranéens) forment l’armature d’une vie menée au contact des ouvriers, du petit peuple napolitain, et des grands textes, en premier lieu la Bible, traduite chaque jour par un athée n’en dédaignant pas l’esprit.

Une maison aux épais murs de pierre, une bougie, des bûches d’amandier, du pain grillé. Les vitres tremblent, le vent se déchaîne, le moment est propice à la confession.

Erri De Luca a tenu des femmes, a tenu des montagnes, a tenu et tient des mots, en ajusteur fraiseur.

Les histoires qu’il raconte ? « Elles ne sont pas à moi, elles appartiennent à la vie et au vocabulaire, moi je les mets ensemble. Seul mer revient le droit d’assemblage. »

L’écriture ? « Elle reste pour moi une activité antique. J’écris à l’encre sur le papier d’un cahier, je recopie pour voir si ça me plaît encore. Rien qu’un dernier cliquetis sur un clavier. »

La mort ? « A la seconde même où maman est morte, il en tomba un de l’étagère la plus haute. Je l’ai ramassé plus tard. »

Elle l’exhortait à avoir du courage.

« Avant de mourir, elle le savait. Elle m’a dit qu’elle espérait trouver des livres là-bas, de l’autre côté. Sinon, ils lui manqueraient, plus que moi. »

L’enfant est parti, s’est exposé, à la peau d’une fille (ses parents le touchaient très peu), aux pavés (de préférence à lancer), à l’usine (à Turin), à la police, au désert (des années 1980), à la Bosnie en guerre : « Le reportage que j’écrivis fut publié par un journal français. En Italie, la presse n’appréciait pas qu’on aille à rebrousse-poil des bombardiers qui décollaient du Frioul. »

Souvenirs de la première capitale de l’Italie : « A Naples, on est aussi impitoyable avec les défauts qu’on est clément avec les vices. (…) A l’église, on attend un miracle du saint et de son sang, encourageant le prodige par des insultes s’il tarde. (…) Ce n’est pas la ville qui imite le théâtre, mais l’inverse : le théâtre singe la ville la plus grouillante de caractères et de personnes au kilomètre carré. (…) De l’intérieur, la ville était un buisson ardent, elle brûlait sans faire tomber la fièvre. (…) A Naples, il y avait des fantômes dans toutes les vieilles maisons. Ils suivaient les familles dans leurs déménagements. »

« Quand je suis en colère contre moi, je m’insulte en napolitain. En italien, je n’ai pas envie de me disputer. »

Son père l’emmena sur le Vésuve, ce fut le début d’une vocation. Un peu de réalité sérieuse pour le luftmensch parthénopéen.

Apprendre à se battre, contre les contremaîtres, contre soi-même.

Le fils : « Que fait un révolutionnaire avant d’entrer en action ? Un geste, une préparation quelconque ? »

Le père : « Il prend une douche, change de sous-vêtements, vide son intestin si possible et, avant de sortir de chez lui, il lace bien ses souliers. »

Maintenant, allons pieds nus puisque nous avons acquis la certitude d’être entrés dans l’époque de la grande extinction.

Il nous reste la nuit, les mains s’embrassant, la présence furtive des animaux en liberté, des histoires chuchotées à l’instant du mourir.

« Les mots, mon fils, n’inventent pas la réalité, qui existe de toute façon. Ils donnent à la réalité la lucidité soudaine qui lui retire son opacité naturelle et ainsi la révèle. Les mots sont l’instrument des révélations. »

006025430

Erri De Luca, Le tour de l’oie, traduit de l’italien par Danièle Valin, Gallimard, 2019, 172 pages

Les passionnés d’Italie pourront se plonger avec beaucoup de bonheur dans la nouvelle édition du fameux livre de Jean-Noël Schifano, Désir d’Italie (1990, 1992, 1996, 2004 et 2019).

On sait sûrement à quel point l’écrivain est fou de Naples, où il a vécu de 1992 à 1998, y dirigeant l’Institut français, ville dont il est par ailleurs le seul Français citoyen d’honneur et dont l’empire génial s’étend sur son œuvre entière.

Désir d’Italie, c’est un ensemble virevoltant d’articles vifs et éminemment cultivés où s’embrasent mutuellement les noms de Dante, Alberto Saviano, Leonardo Sciascia, Elsa Morante, Carlo Levi, Boccace, Giambattista Vico, Anna Maria Ortese, Pirandello, Alberto Moravia, Elio Vittorini, Michelangelo Antonioni, Laura Morante, Italo Svevo, Cesare Zavattini, Cesare Pavese, Beppe Fenoglio, Luigi Malherba, Ferdinando Camon, Borgese, Domenico Rea, Giani Stuparich, Giuseppe Gioachino Belli, Raffaele La Capria, Tonino Guerra, Giorgio de Chirico, Vincenzo Consolo, Umberto Eco, Lucio Amelio, Malaparte, Le Caravage, Lello Esposito…

Dans ce volcan d’intelligence (qui dit mieux ?), l’art d’analyser avec fermeté, ironie et admiration la politique italienne, la littérature,  la Sicile, le cinéma, la peinture, Naples, Rome, a pu attiser la haine des jaloux, bien moins informés, bien moins glorieux, bien moins multiples.

Schifano pourrait leur répondre avec Alberto Moravia (lire son entretien avec le maître intitulé Un pénis gonflé d’hélium) : « La jalousie est une forme négative et douloureuse de la connaissance. »

Retour à Naples, première capitale d’Italie :  » Son nom fouette l’oreille comme un gémissement d’amour : Napulé, en napolitain, soupire ainsi qu’un corps de femme voussé de plaisir, et qui s’arrache et s’ouvre et retombe flagellé d’insupportable douceur : Naples aux reins nappés d’éclairs, au ventre violent qui vous happe et vous fait mourir d’amour. »

Désir d’Italie ? Vous avez trouvé votre boussole.

 

006185179

Jean-Noël Schifano, Désir d’Italie, Gallimard, Folio essais, 2019, 544 pages

Site Gallimard

main

Se procurer Le tour de l’oie

Se procurer Désir d’Italie

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s