Le voyage du dernier marcheur romantique, Franck Venaille in memoriam

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« Ensuite je suis parti à la recherche de mon enfance. Tout se termine. Tout recommence. Je suis seul dans l’échelon ultime de la solitude. Seul à s’en faire craquer les doigts. CRAC-CRAC-CRAC. J’ai pris un verre puis un autre. Avec cette discrétion propre à ceux qui, jour après jour, s’installent parmi les Guenilles. »

L’enfant rouge, de Franck Venaille, est un cadeau venu d’outre-tombe.

Le poète né en 1936 à Paris est mort il y a quelques mois, mais c’est de l’enfance qu’il nous donne, dans un monologue où se fait entendre de nouveau sa voix déchirante.

Car l’auteur de Requiem de guerre était un être de la brisure, de la fragilité debout, dont on percevait les pleurs sous les mots.

Fondateur de deux revues (Chorus et Bloom), producteur à France Culture, prix Goncourt de la Poésie en 2017, Franck Venaille parvenait à transformer sa désespérance en énergie d’écriture.

L’enfant rouge est donc le récit à la première personne d’une enfance passée dans l’est parisien, entre la lutte des classes, des êtres et des choses pour exister, et les premiers engagements militants au parti communiste.

« Ô joueur de vielle, comme ton chant est triste. Tu vas le long de la rivière. Tu écoutes en marchant le murmure de l’eau alors que la lune elle-même fuit les malheurs qui vont s’abattre sur ce Faubourg. »

On l’entend, la phrase de Venaille est à dire, chanter, parler à haute voix, pour soi, pour les amis, pour rien.

Il y a le 1er Mai, et les fissures de la fraternité.

Il y a le brassage des souvenirs, des morceaux d’identités, des images persistantes, diffractées, réinventées.

« J’avais besoin de beauté. J’avais besoin d’admirer. C’est à cette époque que je me suis mis à écrire, dans le métro, mes premiers Poèmes Mécaniques. »

A l’est, il y a des kiosques à journaux un peu partout et « la beauté ouvrière », et des rues traversées n’importe comment.

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La mémoire est cinétique, tout se mêle, s’enchaîne, logiquement, diagonalement : « Il existe une grande logique mentale chez Moi-de-onze-ans. On pourrait même se demander si, très jeune déjà, il ne s’est pas voué à la recherche du point extrême de la douleur. »

Rues Paul-Bert, Jean-Macé, Jules-Vallès. Bercy, gare d’Austerlitz, faubourg Saint-Antoine, et les stations de métro, Ledru-Rollin, Bastille. On a ici connu les rêves révolutionnaires.

L’amour, la violence, chercher sans le savoir en plein jour une Reine de la nuit.

Rendez-vous au Zanzi bar, à l’Old Navy, au café La Mandoline.

Rendez-vous partout où les langues claquent, où les enfants crient, où les militants du Parti vendent L’Huma.

Vivre entre le noir et le rouge.

Dans la rue où court l’enfant coulent l’alcool et les illusions perdues.

Moi-de-onze-ans prend le bus 86, observe tout, en solitaire. Entend chanter L’Internationale.

« Il faudrait pouvoir passer sans encombre de l’ombre à la lumière comme dans un film de Fritz Lang. Ce monde est plus puissant que je ne le suis moi-même, pense celui qui fut, et sera, Moi-de-onze-ans. »

Le texte file en un seul long paragraphe d’une centaine de pages, phrases courtes, flashes, impulsions.

« Moi-de-onze ans n’a jamais transigé avec ce que l’on nomme la « poésie », l’art d’écrire, en outsider sur le trop-plein ou le vide, art rebelle, mis en forme sous le beau nom d’« écriture ». Il a tout misé sur la mise en place de la beauté. »

Les motifs s’entrelacent, les noms sont repris (rue Paul-Bert) gonflant la phrase tel le vent une voile.

Et Franck Venaille de continuer à marcher : « J’ai traversé l’Europe entière dans ses plaines inondées. J’étais parti de Londres puis j’ai suivi, à pied, tous les chemins traversant les Flandres maritimes, l’Allemagne du Nord, la Suisse en ses quatre langues et l’Italie. » (lire notamment La Descente de l’Escaut, 1995).

Passent devant l’Hôtel Lutetia des souvenirs de guerre, un père FFI, des rescapés en pyjama rayé.

Des suicidés.

Des paroles prolétariennes.

De la mélancolie.

La logorrhée des dirigeants du Parti.

Un cheval.

La Guerre d’Algérie.

Et la solitude d’un moi-de-onze-ans soixante-dix ans plus tard.

Franck Venaille écrit L’enfant rouge, la maladie est là, premiers symptômes puis bute sur un pavé.

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Franck Venaille, L’enfant rouge, Mercure de France, 2018, 104 pages

Mercure de France

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