J’aimais l’en-allée haletante et me sentir très erratique, Victor Segalen par Thierry Girard, photographe

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© Thierry Girard

Pendant longtemps l’œuvre de Victor Segalen (1878-1919), médecin militaire de la marine et écrivain, ne concerna que quelques privilégiés, ou chanceux.

Des noms circulent, dont s’emparent des messagers, le poète cosmographe Kenneth White, le photographe Thierry Girard.

Sensible aux notions segalenienne d’en-allée et de divers, l’auteur du récent Le monde d’après aux éditions Light Motiv (lire L’Intervalle) a effectué en Chine un travail photographique dans les pas du romancier ethnologue, dont le voyage intrépide eut lieu en 1914.

A l’occasion d’une exposition de sa série Voyage au pays du Réel au musée des Beaux-arts de Brest, j’ai souhaité interrogé Thierry Girard, dont on sait la recherche constante sur le concept de paysage et la façon dont les êtres humains habitent leur environnement immédiat.

On comprendra ici que pour être fidèle à Segalen, il fallait le réinventer, tout en conversant intérieurement avec lui, notamment par le biais de portraits du petit peuple chinois.

Il y a chez Thierry Girard, qu’on regarde trop souvent comme un artiste proche des conceptuels, un goût de la chair du monde qui est à la fois fraternité et distance critique.

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© Thierry Girard

Que représente pour vous l’auteur du livre Les Immémoriaux ?

Ma rencontre avec l’œuvre de Segalen s’est faite par le truchement de Kenneth White qui en parle avec enthousiasme dans ses ouvrages publiés au début des années 1980. Je me dis alors que je ne peux pas passer à côté de cet auteur dont la notoriété semble circonscrite à quelques cercles de happy few, mais dont il existe cependant quelques ouvrages disponibles en librairie. Je commence par lire Les Immémoriaux justement, puis l’Essai sur l’exotisme avec cette interrogation sur la notion du Divers dont la richesse conceptuelle nourrit alors à point nommé ma réflexion personnelle. Après ces deux premières lectures, je commence le cycle chinois par un magnifique poème qui s’appelle Thibet (avec un h comme on l’écrivait autrefois) dont j’extraie notamment cette phrase que je peux mettre en exergue d’une bonne partie de mon œuvre à suivre : J’aimais l’en-allée haletante et me sentir très erratique. Ce terme d’en-allée, qui est un néologisme, je le réemploierai d’ailleurs très régulièrement dans mes propres écrits. Il est en quelque sorte un lien de l’esprit entre Segalen et moi. A chaque fois que j’utilise ce terme, je sais à qui je le dois.

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© Thierry Girard

Voyage au Pays du Réel s’inspire de l’esprit de l’expédition menée en 1914 par Victor Segalen, Augusto Gilbert de Voisins et Jean Lartigue. Comment avez-vous travaillé ? Avez-vous parcouru à votre tour les 6000 kilomètres de ce périple épique? Etait-ce une commande ?

Après un premier séjour en Chine effectué en 2001, je cherchais un parcours chinois. Et je me suis rappelé la lecture d’Equipée (qui est pour moi un ouvrage majeur dans l’œuvre de Segalen). Ce récit entre expérience vécue et fiction (ce que Segalen traduit par la dualité, la tension, l’articulation entre le Réel et l’Imaginaire) relate son plus long voyage réalisé en Chine, en 1914, le long d’une ligne tracée sur la carte, une grande diagonale (ce sont ses termes) qui devait l’amener, lui et ses compagnons de voyage, du Henan au Tibet.
Etrangement, aucun autre photographe n’avait jusqu’alors songé à refaire ce parcours, un long parcours qu’il a fallu au préalable retracer de la manière la plus précise possible sur les cartes dont je disposais, sachant que la transcription en français des noms des villes et villages traversés s’était modifiée, et que même nombre d’entre eux affichaient désormais de nouveaux noms.
Je suis donc parti moi-même en équipée, avec un interprète formidable qui a compris tout de suite ce que j’attendais de ce périple et la manière dont l’en-allée devait se faire ; et un chauffeur de taxi paisible, gardien de nos affaires, pendant que nous allions, l’interprète et moi, pérégriner par les rues des bourgs et des petites villes que nous traversions.
Le périple s’est réalisé en trois étapes, la première, assez courte en 2003 ; une seconde en 2005 en repartant depuis le début, et enfin une troisième en 2006 jusqu’au terme du voyage, à Kunming dans le Yunnan. En tout, environ deux mois sur la route.
Ce n’était pas une commande, mais un projet personnel qui devait être partagé au départ avec deux autres amis, un sinologue et un vidéaste – une autre équipée possible -, mais les circonstances ont fait que j’ai dû finalement partir seul en trouvant mes propres financements (d’où la nécessité aussi de tronçonner le périple en trois étapes).

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© Thierry Girard

Avez-vous pu retrouver, lors de vos voyages en Chine, ce que vous aviez lu dans le carnet de voyage Feuilles de route, de Victor Segalen, ou le pays a-t-il été profondément modifié dans sa structure même ? Qu’avez-vous alors compris de la Chine ?

Il y eut parfois (mais ce fut assez rare) des moments d’émerveillement lorsque ce que vous lisez dans un carnet de voyage écrit quatre-vingt-dix ans plus tôt (en l’occurrence Feuilles de route) correspond à ce que vous avez sous les yeux ; ou lorsque vous vous dites que ce que vous avez sous les yeux correspond à des sensations que Segalen aurait pu partager. Il y a dans cette série une image tout à fait emblématique de ce sentiment, un point de vue sur le fleuve Jaune depuis le haut de la passe de Han Gu, point de vue photographié quasiment à l’identique par Segalen (je connaissais cette photographie, mais je n’ai pu vraiment établir la comparaison qu’à mon retour).
Sinon, entre le voyage de Segalen et le mien, il s’est effectivement passé quatre-vingt-dix ans, des guerres civiles, l’avènement du Communisme, les années Mao puis cette transformation progressive d’un pays pauvre, très pauvre, vers la puissance économique que nous connaissons aujourd’hui. Ce qui est intéressant, concernant le trajet que j’ai suivi à la période où je l’ai fait (2003-2006), c’est qu’il m’a amené à traverser une Chine qui se trouvait encore dans une situation intermédiaire, au seuil d’une ère nouvelle dont on sentait simplement les prémices, les balbutiements, à travers quelques bâtiments neufs (la mairie, la banque, l’hôtel plus moderne, le lycée…) et quelques débuts d’urbanisation périphérique dans certaines villes. Encore peu de voitures particulières, une économie, un mode de vie, une façon de s’habiller encore lourdement marqués par les deux décennies précédentes, alors que dans les grandes villes de l’Est et du Nord, la Chine d’aujourd’hui était déjà en marche.

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© Thierry Girard

A quels moments avez-vous pu rencontrer en ces lieux l’âme de Segalen ?

J’ai déjà évoqué certains lieux, mais pas forcément des lieux dont parle Segalen, d’autres aussi qui correspondent en quelque sorte à des ruptures de temps. Comme mon intention n’était pas d’illustrer les Feuilles de route de Segalen, mais d’inventer mon propre carnet de route, il fallait cependant, pour que cette transgression soit juste, que ma propre errance soit nourrie d’un certains nombres de concepts qui traversent l’œuvre de Segalen — tout en ayant par ailleurs un regard critique sur certaines attitudes ou certains écrits de Segalen. Je pense notamment à son mépris envers ce qu’il appelle la piétaille chinoise. Mon travail sur le portrait en est en quelque sorte une forme de contre-pied.

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© Thierry Girard

Qu’est-ce que le Réel de votre titre ? De l’infigurable ? Une traversée des représentations dominantes ? L’envers de l’Imaginaire ?

Voyage au pays du Réel (avec une majuscule, comme l’écrit Segalen) est le sous-titre d’Equipée. Le voyage de 1914 se fait dans le cadre d’une mission archéologique officielle dont le but est de rechercher la grande statuaire primitive et originelle de la civilisation chinoise. Tout le début du voyage est marqué par cette quête d’une Chine rêvée, phantasmée dans sa chambre aux porcelaines à Pékin, à tel point que le reste ne compte guère, si ce n’est de devoir faire face aux aléas d’une expédition difficile, voire périlleuse. Et puis, en juin 1914, à Ya’An dans le Sichuan, Segalen arrive au terme de sa mission archéologique. Il écrit : « Çy finit l’archéologie. Commence le voyage au pays du Réel ». Les paysages n’ont pas changé, les gens non plus, mais la réalité du quotidien du voyage se fait soudain moins prosaïque, comme si le drapé d’Imaginaire dont il s’était revêtu, avait étendu ses plis sur toute chose, donnant alors au Réel une saveur insoupçonnée. Il y a chez ce grand mélancolique qu’est Segalen, toute une problématique de la déception, et plus précisément de la jouissance de la déception. La jouissance du Réel, c’est se rendre compte que le plaisir n’est pas seulement là où on l’imaginait, qu’il n’est pas simplement une spéculation intellectuelle, mais aussi une réalité tangible, physique, sensuelle. « L’Imaginaire déchoit-il ou se renforce-t-il quand il se confronte au Réel ? Le Réel n’aurait-il pas lui-même sa grande saveur et sa joie ? », écrit-il au tout début d’Equipée. En fait, le vrai bonheur n’est-il pas de s’être trompé par rapport à ce que l’on imaginait et d’avoir pu trouver dans l’adversité et l’altérité du voyage la réponse à ce que l’on était venu chercher ? C’est une leçon à méditer pour les écrivains, les photographes, les artistes et tous ceux qui voyagent…

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© Thierry Girard

Avez-vous pu travailler librement en Chine ? Qui étaient vos intermédiaires ?

Au cours de ces trois voyages, il n’y a eu qu’un seul incident, vite résolu grâce à la fermeté et à l’intelligence de mon interprète. J’ai voyagé à un moment où la Chine faisait patte blanche vis-à-vis des étrangers et cherchait à éviter une mauvaise image. On préparait les JO de Pékin puis l’exposition universelle de Shanghai, il fallait montrer que la Chine se libéralisait… Les choses sont plus compliquées aujourd’hui. Pas dans les zones les plus rurales, mais dans les provinces sensibles (Tibet, Xinjiang, etc.) évidemment et certaines grandes villes aussi.
J’avais des amis français à Shanghai, la ville qui m’a servi de seuil avant et après l’équipée ; et si j’ai beaucoup travaillé avec le réseau culturel français à l’étranger, sur ce projet le réseau est peu intervenu, même si CultureFrance (aujourd’hui l’Institut français) y a participé. J’ai trouvé l’essentiel de mes financements en France auprès de différentes structures et collectivités.

Comment éviter les pièges de l’exotisme, thème cher à Segalen ?

Je ne pense pas avoir attendu ce projet pour éviter les pièges de l’exotisme. Dans Equipée, Segalen écrit : « N’être dupe ni du voyage, ni du pays, ni du quotidien pittoresque, ni de soi ». J’ai mis récemment cette phrase en exergue de mon site web et je la tiens comme une obligation plus qu’une simple invitation. Segalen cherche en fait à prendre le contre-pied de la notion d’exotisme telle qu’elle est véhiculée à travers la littérature coloniale de cette époque ou par des écrivains comme Pierre Loti ou Claude Farrère. Pour être plus précis, je citerai Claude Manceron qui écrit dans la préface d’Essai sur l’exotisme (édition 1978 chez Fata Morgana) : « Il [Segalen] rejetait la simple impression de voyage comme totalement dépourvue d’intérêt : la réaction du voyageur par rapport au milieu ne l’intéressait pas si elle ne s’accompagnait pas d’une réflexion à propos de l’action du voyageur sur le milieu et à propos de la perception du voyageur par le milieu. (…) Segalen a étendu le concept d’exotisme à la « notion de différent », à la « perception du divers », à la « connaissance de quelque chose qui n’est pas soi-même », et du coup la sensation d’exotisme est à ses yeux, autant produite par un décalage dans le temps que par une distance géographique, c’est à dire un décalage dans l’espace » (les mots entre guillemets sont des citations de Segalen). J’ai retrouvé chez Nicolas Bouvier ou Bruce Chatwin des concepts, des principes, une éthique qui me semblent proches de Segalen, mais je dois avouer que lorsque je regarde les travaux de nombre de photographes dits voyageurs, souvent les bras m’en tombent devant leur naïveté pétrie de bons sentiments. Les meilleurs photographes, ceux qui nous intéressent, ont cette distance, ce recul (qui n’interdit pas par ailleurs certaines formes d’empathie) qui permet de comprendre la culture de l’Autre comme un monde qui peut être radicalement différent, mais égal.

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© Thierry Girard

Pourquoi avoir fait le choix d’exposer des photographies en grand format ?

La première présentation de ce travail a eu lieu au musée des beaux-arts de Shanghai en 2007. On avait mis à ma disposition, au troisième étage du musée, sept grandes salles ! Je crois avoir fait tirer sur place (pour un prix évidemment qui n’a rien à voir avec le coût des choses ici) environ soixante-dix photos, et compte tenu de l’espace dont je disposais, je n’allais pas me gêner sur les formats. Une de mes amies, Margo Renisio, qui est architecte-muséographe et qui vit à Shanghai, a scénographié l’expo avec moi et a coordonné tout l’aménagement des salles. Mon galeriste de l’époque à Shanghai, Jean Loh, a également publié avec le soutien du musée un catalogue (aujourd’hui collector !) qui a servi de préfiguration au beau livre édité ultérieurement chez Marval.

De retour en France, l’une des structures prête à accueillir et financer l’expo, le musée Bernard d’Agesci à Niort, venait d’être juste rénové et disposait d’une série de salles d’exposition temporaire qui, sans avoir le volume de celles de Shanghai, me permettaient également d’envisager des grands formats (d’ailleurs, l’exposition qui m’avait juste précédé était celle de Depardon sur la France… avec des grands formats).
Ce travail est en fait ma première expérience d’exposition majoritairement en grand format et j’ai trouvé ça bien. Il y a de justes proportions qui permettent d’agrandir le négatif 6×7 sans altérations (avec de bons scans et un excellent tireur, Philippe Guilvard). Lorsque je suis passé à la chambre 4×5 pour les projets suivants, j’ai gardé ce format, et c’était encore plus beau. Je reviens aujourd’hui un peu en arrière, parce que ça reste plus difficile à vendre, ça coûte cher à fabriquer, il faut les stocker, et finalement peu d’espaces se prêtent à ce genre d’accrochage ; ou alors, comme au musée de Brest actuellement, avec un nombre restreint d’images.

Votre série a donc été vue dès 2007 en Chine et dans plusieurs villes de France. Comment la considérez-vous en 2019 ?

Dans tout parcours d’artiste, il y a des expositions qu’on n’aimerait pas refaire à l’identique et des livres qu’on aimerait republier autrement. Ce n’est pas vraiment le cas de ce travail qui a gardé pour moi encore une certaine fraîcheur. Bien sûr, il y a, notamment dans le livre, des photos qui m’intéressent moins aujourd’hui, et puis il y a celles que j’ai oubliées et qui auront peut-être un jour a second life, mais ce projet reste une des étapes importantes, décisives, de mon parcours photographique. J’ai toujours du plaisir à montrer ces photos, et je constate que le plaisir est généralement partagé. L’expo et le livre ont connu un certain succès, même si l’absence d’accrochage à Paris a fait que le microcosme critique habituel ne s’est pas dérangé et s’est dispensé d’écrire sur ce travail.
La présence humaine qui est forte dans ce travail (scènes de rue, portraits) s’est raréfiée dans la plupart des projets qui ont suivi, mais on peut constater un vif retour dans des travaux récents, ceux que j’ai menés dans le Nord par exemple ou un travail que je viens de terminer en Roumanie sur la ville de Iasi.

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© Thierry Girard

Vers quels chemins, physiques et intellectuels, vous mènent aujourd’hui vos recherches photographiques ?

Vaste question à laquelle je vais essayer de répondre brièvement. Je continue mes différents projets en France, mais j’ai actuellement un grand désir de parcours méditerranéen. J’ai écrit un projet, je cherche des financements. Je suis moins attiré par la Chine, compte tenu en partie de l’évolution du régime, mais si on me donne un billet et trois sous pour y retourner…
Quant aux problématiques de travail, ce sont toujours plus ou moins les mêmes qui s’entrecroisent. Parfois, je tire plus précisément un fil pendant un certain temps, et quand j’ai le sentiment d’être au bout d’une phase de travail, j’essaye de repartir sur autre chose. La plupart de mes projets sont assez architecturés sur le plan conceptuel (certains peuvent me le reprocher, d’autres considèrent que c’est ma marque de fabrique), mais il m’arrive aussi, parfois, de rêver à une en-allée simple, sans trop savoir où je vais, ni ce que j’entends photographier, pour le seul plaisir de continuer à arpenter poétiquement la surface du monde, presque sans but, au bonheur de l’errance.

Propos recueillis par Fabien Ribery

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Thierry Girard, Voyage au pays du Réel – exposition au Musée des Beaux-arts de Brest, jusqu’au 22 septembre 2019

Thierry Girard – site officiel

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© Thierry Girard

Musée des Beaux-arts de Brest

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Thierry Girard expose également à Landivisiau (Finistère) jusqu’au 22 septembre dans le cadre du festival Photos en Poésie

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Un commentaire Ajoutez le vôtre

  1. Barbara Polla dit :

    Bonjour et Salutations d’Istanbul !!

    Et pour montrer combien bien je te lis j’ai même trouvé une typo du dimanche 😊😊😊

    j’ai souhaité interrogé

    Bises et à vendredi, may be

    Barbara

    >

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