Un geste pour rien, par Eric Rondepierre, photographe plasticien et Huron

Miraillette photographique
mitraillette photographique

« Du Possible, sinon j’étouffe ! » (Proust/Eric Rondepierre)

Voici enfin, parmi la marée des insignifiances et livres fabriqués sans nécessité, un ouvrage créant un trou dans le trou, parce qu’il fait penser, que sa phrase est subtile sans se rengorger de préciosité, et qu’il a fourbi ses armes dans la méditation ininterrompue des textes de la revue Tel Quel – et des œuvres de leurs auteurs (Roland Barthes, Jacques Derrida, Philippe Sollers, Marcelin Pleynet).

Double Feinte, du photographe plasticien et essayiste Eric Rondepierre, est une réflexion brillante sur ce que l’auteur appelle « les fictions secondes », soit ce « territoire » de scènes mimées autorisant un décalage, un appel d’air, une zone franche, au sein même des fictions qui les portent, comme un éloge du jeu et du théâtre dans le théâtre.

Malevich, la travailleuse, 1933
La Travailleuse, Malevitch – 1933

Eric Rondepierre, « artiste qui a suffisamment de mémoire pour entendre le faible battement du cœur sacré de l’ancien temps », serait-il le dernier des baroques dans un monde saturé d’utilitarisme et de rôles sociaux ployant sous le sérieux mortifère ? L’hypothèse mérite d’être posée.

Le crime était presque parfait, telle est sa volupté.

La question de l’origine et de la distinction oiseuse entre copie et original hante toute la poétique d’Eric Rondepierre, adepte du faire-semblant et des gestes pour rien garants d’une liberté intérieure s’enchantant de « l’horizon-comédie » de nos vies, inacceptable pour les dispositifs de contrôle (le champ social) alors mis en déroute.

Eastwood
Gran Torino, Clint Eastwood – 2008

« Dans la gigantesque marée des mouvements imperceptibles ou spectaculaires, des actions noyées dans le continuum de nos vies, dans cette bouillie insignifiante où viennent converger les gestes appris, les pulsions primaires, les expressions conventionnelles, les codes obligatoires, les tics singuliers, les mouvements de foule, les affects et les décisions stratégiques, les engagements relationnels, les peurs et les actes manqués, il peut arriver que, par le plus grand des hasards, un geste apparaisse. Qu’il se donne à voir. »

Un écart se manifeste – « traverser le faux vrai pour atteindre le vrai faux » -, chorégraphie de gestes « comme si », que Mehdi Belhaj Kacem pourrait rapprocher de l’ironie (« faire semblant de faire semblant »), s’ils n’étaient accomplis comme des acmés de présence.

Double Feinte est un texte double, dont il faut lire avec minutie les abondantes et savoureuses notes de bas de page, propositions de pensée, anecdotes, références savantes, voix dans la voix.

Sans titre (Pornographie), 2002
Pornographie, Edouard Levé – 2002

Ainsi ce paragraphe drolatique : « Il y a cinquante ans que je fume des cigarettes inexistantes (ce qui m’a évité les traitements et les sorties sous les portes cochères), que je parle à des gens qui n’existent pas (j’ai toujours raison), que mes enfants mangent avec des amis absents pour qui la table est mise (plus on est de fous plus on rit) et que notre chien Fox (aucune déjection) est d’une fidélité absolue. »

Il y a beaucoup d’enfance chez ce mallarméen inspiré par l’out of joint de Shakespeare, les gags de Jerry Lewis, les mises en scène de Jeff Wall (Man with a rifle) et la partie de tennis imaginaire d’Antonioni (Blow up).

L’expérience de l’objet manquant est un classique de la lecture lacanienne, qu’Eric Rondepierre adapte à sa propre complexion psychique, le rapprochant en cela de Jean Genet (magnifique lecture d’Un captif amoureux) pour qui « le réel, d’une certaine façon, c’est le jeu parfait ».

A man with a rifle (détail)
Man with a rifle (détail), Jeff Wall

Double feinte enseigne, met au travail, déplace, accordant au simulacre la force d’un dessillement, voire d’une subversion à l’ère de la reproduction mécanique des images et des êtres.

Le point de vue n’est donc pas purement platonicien (dénonciation de la fausseté des représentations), mais en quelque sorte surplatonicien (leur puissance de vérité, tel le mouvement vibratoire d’un ensemble de méduses s’emparant d’une mer remplie de baigneurs craignant la brûlure).

C’est ainsi dans la contrevie (Philip Roth) que peut se déployer la jouissance de nos multiples mois autorisés à enfin s’incarner.

Mogarra
Joachim Mogarra

A l’artiste – en chacun – de prendre tous les risques de la contre-allée, et « de ne pas respecter le contrat de la (dis)simulation généralisée. »

En lecteur d’une phrase d’Artaud qui n’existât peut-être jamais que dans l’esprit de qui crût la relever, Eric Rondepierre écrit ainsi : « L’assujettissement du réel à l’ordre du langage est le régime normal du programme social, et quiconque y contrevient prend un risque. Car il est sûr qu’être perçu est dangereux ; c’est la preuve que la société, se croyant seule, a repéré quelqu’un. Or, pour la société, il ne doit jamais y avoir quelqu’un.»

On l’a compris, Double Feinte, édité par l’Argonaute Guillaume Basquin, est un grand livre sur le théâtre comme ontologie et joie de peste.

Une invite à ne surtout plus sécuriser le périmètre.

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Eric Rondepierre, Double Feinte, Territoire des fictions secondes, Tinbad Essai, 2019, 196 pages

Editions Tinbad

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Eric Rondepierre – site officiel

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