La mer oublieuse, les années japonaises de René de Ceccatty, traducteur, écrivain

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« Je renonce à la continuité. Je renonce à vouloir donner le sentiment de la continuité. L’énorme masse de mes souvenirs – que, loin de les traquer pour les monter en épingle, je vais élaguer, dépouiller – me convainc que toute tentative d’organisation continue (fût-ce par association d’idées) serait mensongère et même, comment dire ? basse. »

Auteur d’un très grand nombre de volumes, sur Violette Leduc, Pier Paolo Pasolini, Alberto Moravia, la littérature japonaise, le théâtre à la mode argentine (Alfredo Arias, Copi), les passions homosexuelles, René de Ceccaty est un homme ayant sacrifié une bonne partie de ses ambitions de pouvoir ou de carrière pour l’aventure ininterrompue de l’amour et de la littérature.

Son dernier ouvrage, Mes années japonaises (Mercure de France), est une réflexion sur la mémoire, la recomposition des souvenirs, et la part de vérité/authenticité invérifiable de la pratique piégée de l’autobiographie.

Composé de fragments mêlant les lieux et les époques, les noms et les démons intérieurs, Mes années japonaises est un livre hanté, par des lieux, des hommes aimés, mais surtout par la présence d’une femme (Cécile) l’ayant suivi à l’autre bout du monde, avant que d’être délaissée, abandonnée, humiliée, pour des nécessités masculines plus impérieuses.

Au commencement était la confusion des sentiments, qui broie les êtres, et parfois produit de très beaux livres insaisissables.

Avant que la mémoire ne s’efface, remplacée par de beaux mensonges, d’atroces images, ou rien, il convient peut-être de noter ce que l’on devine des lignes de notre destin, sans illusion : « Tout livre fondé sur la mémoire (en est-il d’autres ?) est une suite de défaites et d’approximations. »

Ou, plus loin : « Certains épisodes de ma vie, je les ai beaucoup remémorés, réécrits, nettoyés, transformés. Que reste-t-il d’authentique ? Je ne me fie même pas à mes rêves qui, désormais, s’appuient plus sur le souvenir de ma vie que sur ma vie même. Mon inconscient se nourrit d’approximations. »

En septembre 1977, un jeune auteur de vingt-cinq ans venant de signer aux Editions de la Différence de Michel Waldberg, débarque à l’aéroport de Narita, c’est le début d’une passion pour un pays ressenti intimement, et surtout sans exotisme – les clichés brillants, mais volontiers racialistes de L’Empire des signes du maître Roland Barthes sont ici dénoncés.

Premiers cours de littérature – queer theory avant l’heure -, premières traductions (Sandro Penna, Patricia Nell Warren), premiers souvenirs de premières amours parisiennes et des livres fondateurs (Tristan et Iseut, Premier de cordée de Frison-Roche, Ravages de Violette Leduc, Terre lointaine de Julien Green).

La honte fait écrire (la double vie avec Ryôji, le délaissement de Cécile, bientôt haineuse), comme le pressentiment d’une catastrophe, comme la puissance blessante de l’oubli.

« En juillet 1978, il y avait dix mois que j’étais au Japon. Et déjà tout était écrit. Tout, je crois. La fin de ma vie précédente, le début de mon autre vie et, d’une certaine manière, la fin de cette autre vie aussitôt. Nous sommes allés, Ryôji et moi, dans les hauteurs, à Kiyosato. J’avais oublié ce nom qui pourtant m’a obsédé pendant vingt ans. C’est à Kiyosato que tout a basculé, que j’ai compris que c’était cette route-là que je prenais, la route du Japon, des traductions de littérature, d’une nouvelle forme de pensée, de rapport au monde. Mais j’ai fait semblant de ne pas comprendre. Cela s’appelle probablement le refoulement. La culpabilité aussi. »

Avec son ami, René de Ceccatty traduira de nombreux classiques de la littérature japonaise, tous deux étant inspirés par leur travail sur la langue de Dante et de Pétrarque.

En effet, le Japon est un territoire ouvert, par exemple au Devon où l’écrivain vécut, comme à Paris ou à Rome. Le regard n’est pas neuf, mais toujours très informé, jusque dans ses déroutes, jusque dans ses amnésies.

Ouvert aussi aux répliques du mal à travers le temps, à Hiroshima le 6 août 1945 et Fukushima le 11 mars 2011 : « Les appels whitmaniens, blakiens, dantesques de Kenzaburo Ôé reprenaient de leur sens et de leur vigueur, à travers une abominable tragédie de la modernité. Les démons du feu, de l’air, de la terre et de l’eau s’étaient unis dans le séisme sous-marin, soulevant les eaux, noyant les terres, renversant les forges nucléaires et dispersant par les eaux et les produits de la terre leur poison, inventé par d’autres monstres. »

Ecrire alors à l’ombre de la disparition définitive du Japon, le recréer, le réinventer, lui offrir des silhouettes, des sentiments dramatiques, de la chronologie, au risque d’abîmer ce qu’il peut en rester de traces mémorielles : « Le miracle du temps retrouvé à l’état pur ne sera pas, quant au Japon, mon lot. Je m’en sens humilié. Trop de savoir et trop peu de savoir : j’ai trop travaillé (traduit, analysé) dans le domaine de la culture japonaise, j’ai trop vécu aussi d’un bagage que j’ai épuisé et n’ai pas su enrichir. Je peux rouvrir albums et livres, dictionnaires et fichiers d’ordinateurs : je ne parviendrai qu’à une autopsie. Peut-être ne fallait-il pas faire du Japon un objet de savoir, me suis-je demandé. Peut-être, même si j’ai beaucoup lu et traduit, fallait-il laisser au Japon un autre rôle dans ma vie, une autre place dans ma mémoire. »

Je crois que.

Les lèvres disent que.

J’essaie.

Je range, classe, enferme des cicatrices dans des livres.

Hypothèse : « Maintenant que j’ai traduit La Divine Comédie tout imprégné d’astrologie, je me demande si ma présence au Japon n’est pas géographiquement soumise à un pouvoir décuplé de certains astres qui désorganisent ma structure sentimentale et la rendent invivable ou en tout cas contradictoire dangereuse, nuisible à moi-même et à ceux qui m’approchent. »

Et : « Ce que j’ai détruit sur le plan humain, je l’ai construit sur le plan intellectuel. »

Comment s’atteindre, enfin ?

Comment traverser ses larmes avec le fer même qui les enfante ?

Comme Henri Thomas, croire en une métaphysique de l’inachèvement préservant, au moins,  quelques noyaux de réalité.

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René de Ceccatty, Mes années japonaises, Mercure de France, 2019, 248 pages

Mercure de France

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