Il n’y a pas de dehors, par Guka Han, écrivain

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Füssli, Le Silence, 1800

« Est-ce qu’il y a une sortie pour sortir de tout ça ? »

Dans ce monde-là, Seoul s’appelle Luoes. C’est un lieu de haute solitude, dangereusement pollué, où les nuages radioactifs sont en forme de pénis.

Il y règne un calme étrange, celui d’une morgue, ou d’un désert.

Tout y est vide, les rues comme les regards des rares passants, le visage absorbé par l’écran de leur téléphone.

Il faudrait reprendre vie, mais comment ?

Il y a des caméras, des agents de sécurité, des tours de verre opaque.

Il n’y a pas de dehors.

Un homme en mobylette percuté par une voiture meurt sur la chaussée, c’est très pénible, ralentissant le rythme des automobilistes pressés.

Il y a des odeurs de gel, des masques, et des comportements étranges.

Dans ce monde-là, à Paris peut-être, être une étrangère n’est pas facile, mais c’est un choix plus facile à assumer qu’un morne destin tracé dans un pays sans gestes libres.

Dans ce monde-là, on ne distingue pas la réalité du sommeil, on est engourdis, déjà morts peut-être.

On est une plante saignant des pieds, on respire mal.

Faire l’amour est un souvenir, lointain.

Pour l’instant, coulent des larmes acides.

« Un jour, une amie vous a dit que pour éviter que les yeux gonflent et rougissent, il fallait pleurer la tête plongée dans un lavabo rempli d’eau. »

Dans ce monde-là, de l’autre côté du fleuve, il y a des adultes, tous les mêmes, qui ricanent.

On peut fuguer, mais pas se perdre, puisque tout est identique, paisible dans la duplication, et d’un ennui recouvrant même les gémissements d’un viol.

Dans ce monde-là, tout est fade, tiède, indifférent, mais que deux filles très singulières physiquement viennent à s’embrasser et c’est alors un déchaînement d’insultes, de moqueries, de mots assassins.

Dans ce monde-là, une jeune femme particulièrement sensible aux bruits se réfugie dans la surdité et le blanc.

« Petit à petit, les questions s’évanouissent. Elles n’ont plus de sens. Mon visage devient dur. »

Dans ce monde-là, la neige a remplacé le sable, et l’amour, oui, la désespérance informulée.

« Autour de nous, les voyageurs, le chien, et au-dehors, la neige, cette ville lointaine, ce pays étranger. L’année débute à peine. Je me sens envahi d’un bonheur inexplicable. »

Dans ce monde-là, il y a des cruautés d’enfant, des odeurs de tristesse, et les gesticulations de la folie ordinaire.

« Après avoir vidé le bidon, je regarde la ville encore une fois. Ses lumières, ses fantômes. Ses créatures civilisées et ses créatures sauvages. J’aspire une toute dernière bouffée de tabac, puis je jette le mégot par terre. Le feu prend instantanément. La nuit s’éclaire d’un coup. Avec toute cette lumière, on dirait que le jour ne pourra plus se lever.»

Ce monde-là, ce sont les huit nouvelles composant le premier livre, écrit en français, de Guka Han, née en 1987 en Corée du Sud, Le jour où le désert est entré dans la ville, publié chez Verdier.

C’est un roman en huit parties, disant notre exil et ce qu’il reste des sens, des perceptions, de l’imaginaire, quand l’hypnose collective est devenue monde.

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Guka Han, Le jour où le désert est entré dans la ville, éditions Verdier, 2020, 128 pages

Editions Verdier

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Se procurer Le jour où le désert est entré dans la ville

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