Pandémoniaque pandémie, à propos d’une pandémie, par Serge Airoldi, écrivain, éditeur (8)

Pandemonium
John Martin, Le Pandemonium, 1841, Musée du Louvre

Pour y voir clair, pour ne pas être seuls à réfléchir, pour être ensemble, et pour ne surtout pas en rajouter dans les commentaires oiseux, j’ai proposé à quelques amis ou connaissances de choix d’intervenir dans L’Intervalle à propos de la pandémie virale que nous vivons actuellement, et des mesures exceptionnelles que nous supportons quant aux privations de nos libertés individuelles.

Je publierai donc, au fur et à mesure de leur arrivée, peut-être, ces textes que j’imagine comme des contrepoisons, ou des clairières autorisant encore l’indemne.

Serge Airoldi, écrivain, responsable de la collection photographique des éditions Les petites allées (présentées dans L’Intervalle), m’a transmis ce texte, qui est un éloge de la littérature comme savoir de la détresse.

« Pandémoniaque pandémie

Quelques souvenirs de lectures pour ne pas trop s’étonner du tonnerre, pour espérer un peu de clarté, tapis sur les sombres tapis, pour une virée littéraire jubilatoire loin du virus mortifère émonctoire

Suivi de quelques extraits inédits de :
Et la parole avance dans le noir
Apostille à Rose Hanoï

 

Les ennuis, tu le sais sûrement, n’arrivent pas au galop comme les Huns, mais silencieusement, en tapinois, comme les épidémies
Primo Levi, Le système périodique, Argent

Il y a comme de la stupeur dans l’étonnement même.

Il y a comme de l’ammoniaque dans le pain de mie.

Il n’y a soudain plus de plaisir innocent – maniaque, mais de l’effarement démoniaque à vivre, comme si la vie ne pouvait plus prendre la mesure des typhons de notre béance mais seulement se fracasser dans l’ultra-fond de sa néance.

***
Voici donc une pandémie. Ce n’est pas la première. Ce ne sera pas la dernière. Les livres, la pensée, – l’ivre Pangée, imbibée de reginglets par nos soins de pinardiers, – le savent, l’annoncent depuis les débuts dont nous ne saurons jamais s’ils n’étaient pas déjà eux-mêmes une fin.

Alors les en-nuits s’acharnent, grippent la machine infernale du monde. Le savon s’amenuise. La tripette pourrit au placard. Nous avons peur.

***
Quoi de neuf sous le soleil noir d’Apocalypse ? Rien, évidemment. C’est ce qu’annonce déjà Augustin dans son Sermon LXXXI. Faut-il s’en émouvoir ? Non, bien sûr dans la mesure où l’annonce a déjà eu lieu – l’eschatologie est déjà un vieux souvenir. Non, bien sûr parce que le temps a beau s’en aller, reviendra toujours une éclosion nouvelle. Un pain de mie tout frais. Sans NH4OH.

Dans les toutes premières années du cinquième siècle, au moment où les barbares abattent Rome, Augustin écrit – « Tout cela était construit pour tomber en ruines quelque jour ».

Augustin consigne aussi : « …Le monde est dévasté, le monde touche à sa fin. Ton Maître ne t’avait-il pas dit que le monde aurait une fin ! Tu le croyais quand il le prédisait, et maintenant que se vérifient ses prédictions, tu te troubles…Le monde s’en va, le monde est vieux, le monde succombe, le monde est déjà haletant de vétusté, mais ne crains rien, ta jeunesse se renouvellera comme celle de l’aigle ».

Voilà, ce qu’il convient de retenir, comme Virgile l’avait déjà fait : la jeunesse et le vol de l’aigle conjoints. Comme Lucrèce l’avait déjà accompli avant Virgile quand il encourageait à mépriser les « vils soucis de l’homme ». Et caetera.

***

John Milton a raison, certainement, de tremper sa plume dans une encre sauvage de fin du monde. En 1667, il publie Le Paradis perdu – que traduisit Chateaubriand – où figure Pandemonium, cette capitale des Enfers où Satan s’emploie à inventer les pires conditions de la survenance de l’Apocalypse.

Milton questionne : « Craignons-nous ce monde profond d’obscurité ? Combien de fois parmi les nuages noirs et épais le souverain Seigneur du ciel s’est-il plu à résider, sans obscurcir sa gloire, à couvrir son trône de la majesté des ténèbres d’où rugissent les profonds tonnerres en réunissant leur rage : le ciel alors ressemble à l’enfer ! »

Milton entend trembler l’homme inquiet, comme si demain n’était plus promis qu’à une vague hypothèse : « Ainsi avec l’année reviennent les saisons ; mais le jour ne revient pas pour moi ; je ne vois plus les douces approches du matin et du soir, ni la fleur du printemps, ni la rose de l’été, ni les troupeaux, ni la face divine de l’homme. Des nuages et des ténèbres qui durent toujours m’environnent. Retranché des agréables voies des humains, le livre des belles connaissances ne me présente qu’un blanc universel, où les ouvrages de la nature sont effacés et rayés pour moi : la sagesse à l’une de ses entrées m’est entièrement fermée. »

***
« … ce capharnaüm pandémoniaque de la solitude » (Baudelaire)

***
« On parle beaucoup de l’amélioration de l’espèce humaine et de sa destinée progressionnelle ; on ne parle jamais de sa fin. C’est une erreur qui caractérise singulièrement la vanité de l’homme que de croire la race d’Adam immortelle au milieu de tout ce qui meurt… » (De la fin prochaine du genre humain, tiré des Rêveries de Charles Nodier, publiées en 1835, republiées aux éditions Plasma en 1979 et enfin par les soins de la revue Dernier Carré que dirigent Baudouin de Bodinat et Marlène Soreda)

***
« On dirait qu’il n’est jamais arrivé à ces esprits positifs de s’être un jour simplement étonné du mystère du monde – de l’étrangeté que c’est d’y exister ainsi personnellement – d’en avoir éprouvé un sentiment confus de saisissement ; de s’être posté à une fenêtre avec la pensée de leur finitude, d’en avoir été désarçonnés un moment ». (Revue Dernier Carré n°3, et une grande peur régnait parmi nous, Baudouin de Bodinat)

***
Thomas Bernhard, Maîtres anciens. – « Je déteste me promener dit-il, cela me paraît absurde. Je marche et je marche en promenade et je ne cesse de me dire que je déteste la promenade, et je n’arrive pas à penser à autre chose, je ne comprends absolument pas qu’il y ait des gens qui puissent penser en se promenant (…) Ce que je préfère, c’est marcher de long en large dans appartements, dit-il, c’est alors que me viennent mes meilleures idées. Je peux rester des heures debout à la fenêtre et regarder dans la rue, c’est une habitude que j’ai prise dans mon enfance. Je regarde en bas dans la rue et j’observe les gens et je me demande qui sont ces gens, ce qui les fait circuler là en bas dans la rue, continuer à marcher, c’est en quelque sorte ma principale occupation. (…) Seuls les hommes m’ont toujours intéressé, a-t-il dit, parce que, par nature, ils me repoussaient, rien ne m’attire plus intensément que les hommes et, en même temps, rien ne me repousse plus radicalement que les hommes. Je déteste les hommes, mais ils sont en même temps mon unique raison de vivre ».

 

 

Et la parole avance dans le noir

Apostille à Rose Hanoï

(extraits inédits)

(…)
« Tourbillons, tournoiements dans la fluide futilité de la vie !
Sur la grande place du centre de la ville, l’eau sobrement multicolore de la foule coule, sinue, faits des mares, se sépare en ruisseaux, se réunit en rivières ».
(Fernando Pessoa)

***

(…)
« Connais le blanc mais tiens t’en au noir », écrit Lao Tseu dans le Tao Te King. Le Livre de la Voie et de la Vertu. C’est une des traductions possibles.

***
(…)
« Et pour faire ici un tableau qui vous agrée, il est besoin que j’y emploie, de l’ombre aussi bien que des couleurs claires », écrit Descartes.

***

Je ne saurai probablement jamais comprendre ce que Calvin veut signifier lorsqu’il évoque « le commencement des jours éternels » dans sa préface au Nouveau Testament.

La mort ? Trop évident.

Peut-être l’oubli. L’absence de visage derrière le masque que l’on ôte enfin.

***

C’est l’automne. Me reviennent au corps de vieilles sensations. Qui sait ce qu’elles murmurent vraiment de ce passé qui méritait d’être dépassé, comme le disait Nietzsche de l’homme dans son être total.

***

Le rêve assurera la transition, me dis-je en rêve.

Avant//Après. Je dessine cette équation sans solution, dans le vide, devant moi, avec l’index, c’est l’image que commande le rêve.

Mon service en état (de combat), rêve encore le rêve.

Mes états de service à la guerre. Fin du rêve.

***

Après la dernière guerre mondiale, Umberto Saba écrit dans Ombre des jours : « Le fascisme a fait de l’Italie une charogne et sur les charognes les corbeaux se posent. »

***

(…)

« Il est temps de réagir enfin contre ce qui nous choque et nous courbe souverainement», encourage Lautréamont.

***

« Les choses restent. Les idées s’en vont. Voilà pourquoi la réalité n’existe pas », note José Bergamin dans Les idées lièvres (Les Fondeurs de Briques, 2012). Tout ce texte est une lame contre l’incertitude molle des choses. Tout ce texte, comme tous ceux de Bergamin, est une clarté. Une étincelle. La chispa.

Lame/lamina
anima/ l’âme

(…)

Bergamin poursuit.
« Que me dites-vous, mon ami, de ces ombres qui reviennent, qui sont toujours différentes et paraissent toujours les mêmes, et qui, lorsque nous voulons les arrêter, nous échappent ?
– Que ce sont des ombres de nuages. »
(Les nuages et les ombres, Esquive de fantômes)

(…)

Et encore : « Les ombres ne s’enterrent pas : elles ne se recouvrent pas, malgré toute la terre qu’on voudrait leur jeter dessus ».

André Gide note dans son Journal : « Il est des jours où je ne me sens plus dessiné que par mes ombres. »

« Avançons dans cette ombre », clame Hugo dans Les Contemplations.
Dans le même poème, Ce que dit la bouche d’ombre, il prophétise aussi :

Les douleurs finiront dans toute l’ombre ; un ange
Criera : Commencement !

***

(…)
« S’il faut pleurer, ce sera dans les orties (vert cruel mais printemps) ».
James Sacré, « Visage où la nuit vient », Cœur élégie rouge
***

(…)
« …mentre che la speranza ha fior del verde. »
Dante, Divine Comédie. Purgatoire. Chant III
Aussi longtemps qu’il reste une lueur d’espoir…
***

(…)
« Je sens les mots noirs qui m’encerclent et menacent de m’anéantir. Je me débats, je frappe, je flanche, je finis par m’écrouler… » (Frédéric Pajak, Manifeste incertain n°8)

***

(…)
D.H. Lawrence, L’Apocalypse. – « Nous avons perdu le cosmos, nous ne sommes plus en sympathie (responsive connection) avec lui, c’est notre principale tragédie. […] En langage mystique, la lune s’est obscurcie (is black to us) et le soleil est devenu noir (is as sackcloth) »

***

(…)
« Todo es nada » (Thérèse d’Avila)

***

(…)
Relisons les Cantos. Erza Pound : « Il est difficile d’écrire un paradis quand tout semble vous pousser à écrire une apocalypse ».

***

(…)
Henri Michaux, L’infini turbulent. – « On est entré dans une zone de chocs. Phénomène des foules, mais infimes, infiniment houleuses. Les yeux fermés, on a des visions intérieures.
Des milliers et des milliers de points microscopiques fulgurants, d’éblouissants diamants, des éclairs pour microbes.
Des palais aux tourelles innombrables, qui filent en l’air sous une pression inconnue. Des arabesques, des festons. De la foire. De l’extrémisme dans la lumière qui, éclatante, vous vrille les nerfs, de l’extrémisme dans des couleurs qui vous mordent, vous assaillent, et brutales, blessantes, leurs associations.
Du tremblement dans les images. Du va-et-vient.
Une optique grisante. »

***

(…)
Guido Ceronetti, Insectes sans frontières. – « La ténèbre fait main basse, à l’intérieur de l’infortuné microcosme humain, sur tout ce qu’elle touche. »

***

Samuel Beckett, La Dernière Bande. – « Avec toute cette obscurité autour de moi je me sens moins seul. »

***

(…)
Georges Perec, La Disparition. – « Tout a l’air normal, tout a l’air sain, tout à l’air significatif, mais, sous l’abri vacillant du mot, talisman naïf, gris-gris biscornu, un chaos horrifiant transparaît, apparaît : tout a l’air normal, tout aura l’air normal, mais dans un jour, dans huit jours, dans un mois, dans un an, tout pourrira : il y aura un trou qui s’agrandira, pas à pas, oubli colossal, puits sans fond, invasion du blanc. Un à un nous nous tairons à jamais. »

004590450

Serge Airoldi est notamment l’auteur de Rose Hanoï, Arléa, 2017

Editions Arléa

9791092910414

Les petites allées

main

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