L’esprit des lieux, par Guillaume Zuili, photographe

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© Guillaume Zuili

Ce qui frappe d’emblée dans l’œuvre de Guillaume Zuili est la dimension temporelle : le temps est en effet chez lui une matière, une pâte à traverser, opaque et translucide, l’énigme fondamentale.

On perçoit dans son travail photographique le fleuve de l’Histoire, des chaos, des drames, et la formidable inventivité humaine pour imaginer les conditions d’un monde habitable, ou persister à bâtir un enfer.

Memory Lane est, chez Clémentine de la Ferronnière (Maison CF), le titre de son dernier opus, chemin de mémoire dans la ville de Corbeil-Essonnes, entre bâtiments industriels, rues populaires et murs de prison.

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© Guillaume Zuili

Ville découverte alors que Guillaume Zuili y était invité à présenter sa série Smoke and Mirrors lors du festival L’œil urbain, Corbeil se présente dans le regard du photographe vivant en Californie comme une sorte de quartier fantôme, double du Lower East Side de New York il y a plusieurs décennies.

A partir du vaisseau amiral d’une minoterie industrielle construite en 1893, toujours en activité, Les Grands moulins de Corbeil, entreprise située en bord de Seine, Guillaume Zuili a abordé par cercles concentriques une ville inscrite dans la mémoire ouvrière.

Mais il s’agit bien moins ici de faire l’état des lieux d’un patrimoine, que d’en restituer, entre film noir américain et atmosphère tarkovskienne, la force à la fois fictionnelle et spirituelle, en ce que chacun y a déposé une part de son souffle, de ses rêves et désespoirs, de son âme.

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© Guillaume Zuili

Il y a des superpositions de lignes et de structures qui font songer aux formalistes russes, et un travail au laboratoire sur les tirages évoquant les expérimentations chimiques du début de l’ère photographique – l’artiste emploie la chambre, mais sans systématisme.

Image quasi inaugurale du Pont des Soupirs (une passerelle industrielle close) d’une ville où l’on croise moins de touristes que de travailleurs du petit matin.

Les murs sont noirs de suie, inquiétants, et les fenêtres semblent des miroirs aveugles.

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© Guillaume Zuili

Nous pénétrons l’espace d’une cathédrale moderne, où les piliers menant au Seigneur sont des cuves destinées à recevoir le blé du peuple.

Les angles sont aigus, les lumières coupent comme chez Hopper, ou chez Henri Fox Talbot, maître du clair-obscur.

Présence serpentine d’un tuyau d’évacuation, forêts de tubulures, langage muet des briques disposées en Croix de Lorraine.

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© Guillaume Zuili

Tout parle, pompe, aspire, crache, rejette, ou simplement contient.

Voici de l’air dans les poumons de pierre, et des portes de fer paraissant défier Dieu lui-même.

Il y a dans les images de Memory Lane des fraternités d’ombres, et des épouvantes zoliennes, un siècle entier de matérialisme, et l’effort de tous pour offrir à l’humanité croyant encore aux rêves du progrès automatique son pain et ses journaux quotidiens.

Guillaume Zuili, héritier de la Nouvelle Objectivité et des avant-gardes photographiques, métamorphose les vastes salles de la puissance industrielle française en théâtres mystérieux offrant à l’inconscient un libre champ d’exploration.

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© Guillaume Zuili

Ses photographies sont hantées, par l’absence, les luttes sociales avortées, la violence des rapports de production.

Il n’y a presque pas d’humain, comme si ceux-ci avaient été raflés, emportés, déportés, dévastés, broyés par la toute-puissance d’une machine au souffle méphitique.

Les rouleaux d’une imprimerie historique font défiler les feuilles d’un temps au parfum de révolu.

Eugène Atget est peut-être passé par là, ou Gustave Courbet s’essayant à l’héliogravure.

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© Guillaume Zuili

Memory Lane est une superbe méditation sur la texture des images, leur épaisseur spectrale, et le don ambigu de leur témoignage.

Nous les produisons, mais elles nous avalent.

Nous les désirons, mais elles nous submergent.

Le point de vue de Guillaume Zuili est celui d’un noyé ayant survécu à sa noyade, d’un marcheur des confins de l’exil, totalement là, et totalement ailleurs.

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Guillaume Zuili, Memory Lane, textes de Julie Corteville et Nicolas Pierrot, entretien entre l’auteur et Christine Ollier, photogravure Daniel Regard, graphisme et mise en page Nelly Riedel, Maison CF, 2020, 144 pages

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Guillaume Zuili

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© Guillaume Zuili

 

Maison FC – se procurer Memory Lane

 

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