Sauver les intellectuels espagnols, par Vladimir Pozner, écrivain

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Un pays de barbelés, Dans les camps de réfugiés espagnols, 1939, édité par Claire Paulhan, est un livre hybride constitué à partir des archives, déposées à l’IMEC en 2002,  de l’écrivain Vladimir Pozner (1905-1992), né à Paris d’une famille de Russes émigrés anti-tsaristes.

Il comprend en effet des cartes postales, des lettres, des pages de carnets de notes, des articles pour des revues, des photographies (Pozner fut l’ami du grand David « Chim » Seymour) , des annexes.

Militant antifasciste, adhérant au Parti communiste français, puis, en 1936 au Comité franco-espagnol de soutien à l’Espagne républicaine, placé sous la présidence de Renaud de Jouvenel, il publie coup sur coup, précise sa notice biographique, Tolstoï est mort (1935), Le Mors aux dents (1937) et Les Etats-Désunis (1938), roman documentaire.

Chargé de venir en aide aux intellectuels espagnols ayant fui le franquisme – journalistes, écrivains, artistes, professeurs, instituteurs, ingénieurs, architectes -, internés dans des camps de fortune, insalubres et dangereux, situés en Ariège, dans l’Aude et dans les Pyrénées orientales, sa mission est de les repérer, de leur apporter un soutien matériel, puis de tenter de les faire sortir en alertant l’administration française.

« Avec la chute de la Catalogne, précise Alexis Buffet, docteur en littérature, responsable éditorial de cet ouvrage, ce sont près de 500 000 Espagnols, hommes, femmes et enfants qui espèrent franchir les Pyrénées, talonnés par les troupes franquistes. Cet exode massif prend de court le gouvernement français du Front populaire, qui ne trouve d’autre solution que de parquer ces exilés politiques, combattants de la liberté et opposant au fascisme international, dans des camps improvisés que l’on nomme alors, dans le langage administratif, « camps de concentration ». »

Louis Aragon s’était alarmé du scandale de ces camps de misère en territoire français, il fallait agir, une campagne de dons fut levée, la population fut informée.

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Prévenant les critiques quant au choix d’aider une unique catégorie socio-professionnelle, le poète français déclare : « Personne ne saurait nous reprocher d’isoler ainsi une élite. Cette élite, l’avenir de l’esprit humain, c’est simplement l’avant-garde qu’il faut tirer de là pour montrer au monde le traitement infligé en France aux héros d’Espagne… »

Livre de montage, Un pays de barbelés expose des documents hétérogènes permettant de reconstituer un fragment trop peu connu, car vil, de l’Histoire de notre pays.

L’écriture et les images se complètent, le collage est une méthode de pensée dans la discontinuité et la mise en tension.

« Dans le sillage des Choses vues de Victor Hugo, poursuit Alexis Buffet, les notes et descriptions de Pozner construisent une fiction d’instantanéité. Nerveuses, brutes de décoffrage, elles sont autant de coups d’œil – et de coups de griffes ! – fulgurants qui révèlent la réalité des camps et des hommes. »

Des cartes postales sont produites, par le Studio Chauvin à Perpignan, à la fois scandaleuses (voir le documentaire No pasaran, de Henri-François Imbert, 2003) et permettant de témoigner d’une réalité peu connue par l’ensemble de la population : des civils blessés, des soldats protégés du froid par des couvertures, des réfugiées  coiffées de châles ou tête nue, des paysannes maintenant contre elles leur enfant, du sable et des gardes mobiles français, des barraques, des barbelés, des tentes.

Dans une lettre datée du 29 mars 1939 : « Puis, je pars pour Argelès. La chose la plus terrible que j’aie vue, sans excepter Harlem, les slums de Chicago, la zone, voire même la Roumanie. »

Barcarès, Saint-Cyprien, Montolieu, Pozner visite les camps, se renseigne, cherche des couvertures, agis.

7 avril 1939, carnet de notes : « Torner, grand musicologue d’Espagne, n’avait sortant du camp que godasses, salopette, béret et sous le bras une serviette et un manuscrit. Demain il allait avoir 50 ans. »

Puis : « A Argelès, au parloir, un couple séparé par la grille. Lui a passé un doigt à travers un trou de la grille, elle le caresse, le caresse. »

Des photographies montrent les conditions de vie, la promiscuité, la fatigue, les difficultés.

Un pays de barbelés est un ensemble de documents de première main, paraissant alors que, chaque jour, de nouveau, se font entendre d’inquiétantes pensées vichystes.

La France moisie a de l’avenir, celle de l’esprit n’est pas morte.

« Ils étaient partout, les Espagnols. Ils s’évadaient des camps, sans argent, sans langue, vêtus de loques militaires, pour se faire reprendre quelques heures ou quelques jours plus tard, dans les vignes ou sur la route. Des gardes mobiles, à pied, à cheval, en moto, sillonnaient la région. »

Vladimir Pozner, Un pays de barbelés, Dans les camps de réfugiés espagnols en France, 1939, édition établie, préfacée et annotée par Alexis Buffet, Editions Claire Paulhan, 2020, 286 pages

Editions Claire Paulhan

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