La sensation de l’existence, par Françoise Nuñez, photographe

France 1992

© Françoise Nuñez

« Que ferait-on sinon exister ? » (A Valparaiso, Françoise Nuñez, Filigranes Editions, 2012)

Parce que l’époque est infernale, virale, petite, restreinte, il est plus que jamais nécessaire de trouver les bons katas, les contrepoisons, les objets de secours.

Comme on étend délicatement sur le tatamis son hakama, j’ai ainsi déployé devant moi, sur la table de travail en bois où je m’emploie chaque jour à défier l’ordre du mal, les six livres de Françoise Nuñez dont je dispose.

Grande joie, sentiment d’accomplir un acte de désenvoutement, et d’entrer, par les photographies d’une artiste majeure, dans la véritable réalité, relevant du sentiment poétique de l’existence, plus que de la mise en équation par la pensée calculante des êtres et des choses. 

Ethiopie 1980 train Addis Abeba Djibouti

© Françoise Nuñez

L’ordre chronologique m’importe ici très peu, plutôt la sensation d’une présence, d’un corps à la fois calme et rapide, de points de lumière mouvants, d’un dialogue entre le regardeur et le paysage dans l’accord d’une atmosphère de gris et de noirs aussi bien extérieure qu’intérieure.

Françoise Nuñez aime les ports, les départ, les embarquements, et les oiseaux qui les symbolisent.

Beauté moderne d’un port industriel, de fer et d’électricité, d’eaux étales et d’infrastructures de pétrochimie.

A Calais, à Dunkerque, à Boulogne-sur-Mer, la nuit remue, et les sous-sols infernaux, creusés, excavés, fouillés par les machines du progrès.

Ronflement des hauts-fourneaux, grincements des grues, hoquètements du moteur des chalutiers, cris des lamaneurs, mais soudain tout se tait, tout fait silence ensemble, alors que solitaire, à quelques kilomètres de là, sur une grève déserte, marche une silhouette qui pourrait être égyptienne, ou hittite.   

Ce cargo au loin, navigue-t-il sur l’étroite Manche, ou au large de Valparaiso ?

Dans la légendaire cité chilienne, la photographe a trouvé des chemins d’angles, des formes errantes, des pigeons philosophes, des chiens burlesques à la façon des frères Groucho, et des marins en tenue, beaux comme des jazzmen en goguette dans un texte de Jack Kerouac.

Françoise Nuñez est bop, herbes sauvages et soleils implacables, espaces vides et bricolages existentiels, enfants espiègles et invitation au voyage.

Elle est guitare dans un cabaret et visage de vigueur, mémoire et pur présent, danse (andalouse) et contredanse, passante et passé.

Inde 1997 Kérala

© Françoise Nuñez

Portrait d’Arthur Rimbaud dans une gargote : le mage la guide, en Amérique du Sud en 2011, comme en Ethiopie et en République de Djibouti en 1980.

Des baraquements, des nuages, le poids de la chaleur.

Sensation d’ouverture, d’aventure, black is beautiful.

Des destins de rien, mais des destins.

Dans le tohu-bohu de la ville, la vue se trouble, que le désert purifie : temps long, minéralité, matin de roches, premiers dieux.

Rien d’autre pour l’exote que l’autre, l’absolument autre, dans le sacre de son visage et des étoles blanches le protégeant.

Pas de capture dans le boîtier de mélancolie, mais une ample et simple respiration, des éclairs, des éclaircies, de la pudeur, de l’éveil.

Inde 1994

© Françoise Nuñez

Polarités essentielles de Françoise Nuñez, l’Inde et le Japon sont pour la photographe des terres essentiellement spirituelles, où le sacré ne se départit pas de la quotidienneté quelquefois la plus rude, ou la plus tumultueuse.

Des offrandes, des sourires, un voyage intérieur, presque yoguique.

Des temples, des ermitages, des gestes de dévotion.

Des seuils, des portes, des porches, des lignes de flottaison.

Recherche de la juste distance au 50 mm.

Inde 2014 Kalari

© Françoise Nuñez

Des mains de femmes soulèvent les voiles de la ville masculine.

La nuit ordonnatrice a des secrets de flammes que méconnaît le jour, bruyant, pollué, affairé.

En Inde, Françoise Nuñez s’est approchée dans une série superbe des pratiquants de Kalarippayatt, art martial ancestral précédant l’invention du kung-fu en Chine, technique de combat mais aussi médecine, soin, grande santé.

Une salle faiblement éclairée par des lampes à huile, de la terre battue, des sauts, des armes, des corps luisants, une prière, des massages.

Le corps libère l’esprit qui libère le corps.

Respect des déités, puissances chtoniennes, dialectique du terrestre et du céleste.

Danse des corps masculins tendus, concentrés, prêts à bondir.

Erotique guerrière et onction sacrée.

Japon 2005

© Françoise Nuñez

Harmonisation du corps et de l’esprit, comme la photographie le fait quelquefois, chez les plus grands ou chez les amateurs au cœur noble, des espaces du dedans et de ceux du dehors.

En étudiant le kalari comme l’aïkido au Japon, mais aussi dans ses voyages circumterrestres, Françoise Nuñez s’est interrogée sur les voies d’une pacification, d’un temps demeurant au cœur du temps, et d’une façon de témoigner d’une unité fondamentale.

Participant à sa façon à l’ordre ou désordre des choses, la photographie peut être cet art permettant, telle une pratique ascétique, d’entrevoir l’au-delà du monde phénoménal.

Il semblerait que par son œuvre entier Françoise Nuñez ait constamment cherché à s’approcher du centre vide duquel tout procède, qu’il s’agisse d’une danse, du vol d’un pélican, ou d’une marche à l’instinct dans une ville populeuse.

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Françoise Nuñez, Ports, Centre Régional de la Photographie Nord Pas-de-Calais, Mission Photographique Transmanche, Cahier 14, 1994

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Françoise Nuñez, L’Inde jour et nuit, texte Jean-Christophe Bailly, Filigranes Editions, 2004

Filigranes Editions

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Françoise Nuñez, Mu-jô, Une invitation à Nara, texte David Le Breton, Yellow Now, collection Côté photo, 2010

Editions Yellow Now

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Françoise Nuñez, A Valaparaiso, Filigranes Editions, 2012

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Françoise Nuñez, Kalari, textes de Cécile Gordon et d’Eric Auzoux, Arnaud Bizalion Editeur, 2015, 66 pages

Arnaud Bizalion Editeur

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Françoise Nuñez, De Djibouti à Addis, 1980, texte David Le Breton, Yellow Now, collection Les Carnets, 2018, 80 pages

Françoise Nuñez est représentée par la galerie Camera Obscura (Paris)

Galerie Camera Obscura

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Se procurer A Valparaiso

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