L’esclavage moderne, et le chant de la littérature, par Joseph Ponthus, écrivain

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« J’écris comme je travaille / A la chaîne / A la ligne »

A la ligne de Joseph Ponthus commence ainsi, qui engage une lecture immédiate : « Aux prolétaires de tous les pays / Aux illettrés et aux sans dents / Avec lesquels j’ai tant / Appris ri souffert et travaillé // A Charles Trenet / Sans les chansons duquel / Je n’aurais pas tenu »

C’est un livre sur l’insupportable, un ouvrage en 66 chants – et remerciements – disant l’usine, le travail à la chaîne, l’aliénation dans les conserveries de poissons et les abattoirs bretons.

C’est un inventaire des gestes et du monde du travail, mais c’est aussi une écoute fine, par-delà ce qui rapetisse, détruit, annihile, de ce qui sauve, la littérature, l’amour, la bonté du chien Pok Pok – mieux que Pol Pot.  

Et mieux qu’un reportage social, un livre d’écrivain.

« A l’agence d’intérim on me demande quand je peux commencer / Je sors ma vanne habituelle littéraire et convenue / « Eh bien demain dès l’aube à l’heure où blanchit la campagne » / Pris au mot j’embauche le lendemain à six heures du matin »

Odeur, froid, boulot.

« A l’usine / L’attaque est directe / C’est comme s’il n’y avait pas de transition avec le monde de la nuit / Tu re-rentres dans un rêve / Ou un cauchemar / La lumière des néons / Les gestes automatiques / Les pensées qui vagabondent / Dans un demi-sommeil de réveil / Tirer tracter trier porter soulever peser ranger / Comme lorsque l’on s’endort / Ne même pas chercher à savoir pourquoi ces gestes / et ces pensées s’entremêlent / A la ligne »

Où est-on ? Vit-on ? Que peut-on espérer ?

Quarante tonnes de crevettes par jour.

Mondialisation de la crevette.

Se crever pour des crevettes.

Etre un as du décorticage.

Etre un prolétaire tenant la cadence.

« Autant de crevettes / Autant de questions »

Gros arrivage, se lever à quatre heures du matin.

La machine attend des gestes machiniques.

Sardines, maquereaux, éperlans, sabres, merlans, grenadiers, lieus, chimères.

Produire, vendre sa force de travail, écrire au pays de Georges Perros et Yvon Le Men.

Devenir un poisson pané.

Egoutter du tofu.

Mantra du tofu.

« J’en chie mais à l’usine on se tait »

Pause, capitalisme, pointeuse, chefs et sous-chefs.

Il faudrait aller pisser, mais quand ?

« Il faut les voir nos visages marqués / A la pause / Les traits tirés / Le regard perdu rivé au loin de la fumée des cigarettes / Nos gueules cassées »

Faire semblant, mais pas en lisant Le Journal d’un manœuvre de Thierry Metz et Fragmentation d’un lieu commun, de Jane Sautière.

Du bulletin d’école au chèque de fin de mois au canapé et à la dernière clope.

« Je devais prendre une longue mission lundi / Deux mois aux bulots / Le coquillage le plus con qui soit au monde / Deux deux mois de boulot »

Partie deux, c’est l’abattoir.

« Tout est rouge de sang et blanc de gras »

« Du sang / Partout »

Nettoyage impossible : « Je bouffe du sang / Au sens propre / Et le sens dans ma bouche / Ce sang de cochon / Projections et contrecoups du jet haute pression »

« Nettoyeur de tranchée / Nettoyeur d’abattoir / C’est presque tout pareil / Je me fais l’effet d’être à la guerre / Les lambeaux les morceaux l’équipement qu’il faut avoir le sang / Le sang le sang le sang »

Il y a les bœufs aussi.

« Les cornes sont comme autant de gros osselets qui s’éparpillent sur le sol de l’usine / Et les mamelles / Les mamelles bordel / Sorte de tout petits ballons de rugby gonflés encore tièdes du corps de l’animal juste tué / Parfois elles éclatent quand elles tombent par terre / Un liquide blanchâtre en sort / ça pue l’amer la mort la peur de la bête abattue / C’est encore tiède »

Il y a les membres coupés.

« A l’abattoir où je bosse / J’en serre / Des mains fauchées / Au vestiaire / Je vois / Des jambes de bois / Que des gars enfilent avant de mettre leur blouse et leur cotte de mailles »

Cauchemar.

Sous-titré « Feuillets d’usines » comme il y a Les Feuilles d’automne et Feuillets d’Hypnos, de René Char, ,A la ligne est une vision hugolienne de l’usine, ce Grand Tout, cette avaleuse, cette merde.

C’est un très bon livre.

« Je vois la fumée de l’usine avant de quitter la nationale / Elle se mêle à la fumée de l’usine de croquettes animalières qui est juste à côté »

C’est l’enfer, Ferdinand.

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Joseph Ponthus, A la ligne, Editions de La Table Ronde, 2019, 270 pages

Editions de La Table Ronde

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