Chine, fantasme littéraire, par Jean-Michel Lou, écrivain

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« Le lieu de mon écriture est ce vide que le chinois non su a creusé dans la langue française. Toutes mes phrases se dirigent vers le chinois muet, vers la Chine maternelle refusée. »

Qu’est-ce que le fantasme Chine pour Jean-Michel Lou, né d’une mère chinoise ne lui ayant pas transmis sa langue, et d’un grand-père venu en France en 1917, peut-être recruté par Victor Segalen lui-même, alors en mission dernière pour la France dans ce pays qu’il aimait tant ?

Y a-t-il nécessité de régler des comptes avec l’impérialisme français venu faire son marché en Chine, ayant besoin de remplacer les travailleurs décimés par la guerre ?

Dans L’autre lieu, livre retraçant, depuis les jésuites, Joseph de Prémare (missionnaire arrivé en Chine pendant le règne de Louis XIV), et leur lecture par les philosophes écrivains des Lumières (Fontenelle, Montesquieu, Voltaire), le singulier rapport entretenu par la France avec la Chine, il y a au chapitre Segalen ce propos ahurissant [attention, l’écrivain n’est pas mort dans la forêt de Brocéliande, mais dans le chaos rocheux de Huelgoat, dans le Finistère] : « J’essaie de me persuader que cela tient à moi, que de Segalen le caractère, la démarche, la façon d’arraisonner la Chine me sont trop proches pour que je n’en ressente pas de l’envie (ses livres existent, je n’ai plus rien à écrire), mais non (un examen de conscience soigné me dit que non), tout simplement : c’est mal écrit. »

Mal écrites les lettres que j’ai présentées dans L’Intervalle en avril 2020 (recueil chez Gallimard, 2019) ?

Mal écrites ces phrases (je tire quelques volumes de ma bibliothèque ) :

– « Le navire laissa tomber son lourd crochet de fer dans l’eau calme ; fit tête, en raidissant son câble, tourna sur lui-même et se tint immobile. Rassemblés sur le pont, pressés dans les agrès et nombreux même au bout du mât incliné qui surplombe la proue, les étrangers contemplaient gaîment la rade emplie de soleil, de silence et de petits souffles parfumés. Pour tous ces matelots coureurs des mers, pêcheurs de nacre ou chasseur de baleines, les îles Tahiti recèlent d’inconcevables délices et de tels charmes singuliers, qu’à les dire , les voix tremblotent en se faisant douces, pendant que les yeux clignent de plaisir. Ces gens pleurent à s’en aller, ils annoncent leur retour, et, le plus souvent, ne reparaissent pas. » (Les Immémoriaux, 1907)

– « Le grand jour éclate sur la scène. On peut tout voir à son aise : on voit cinq corps décapités, les cinq boules fantomales, au front sans yeux, aux lèvres non percées ? Regardez mieux ; ce sont deux têtes jolies, intactes sous les fards… Et trois de plus, toutes enfantines, toutes humaines. C’est la femme, la concubine, les filles et le fils qui sont venus, poussés par le Génie du lieu, vieux vampire, se jeter sous le tranchant. On voit maintenant au grand jour… » (Peintures, 1916)

– « Ainsi, le torrent des heures du voyage quand il dévale et débouche, très alenti, à l’escale longue (et qui n’est pas le but) s’amortit et se disperse dans l’ennui. Il se clarifie et s’épure. Il s’aveulit. Ne pas repartir demain ? Ce soir, ne pas avoir fait de route ? La journée est opaque et embuée, grise et vide, – perdue. Ne pas sentir dans les reins ce poids mesurable de cent li parcourus avec entrain ! Ce n’est plus la fatigue achetée au jeu des muscles, mais l’illusion quotidienne, un accablement sans cause et sans vigueur, qui ne permet aucun espoir de sommeil et n’espère aucun réveil. » (Equipée, 1929)

– « Ce n’est pas seulement l’horreur et le vertige de puissance / Que détient ton monde Thibétain… / Ni cette austère et superbe affrontée, ni ce rugissement d’insolence / Que portent tes fronts éléphantins, / Pays rebelle et âpre lieu, – mais voici que ta vallée haute / Enclose, o désespérante si loin. / C’est la prairie inattendue, c’est l’auberge claire, don et joie de l’hôte / C’est le chant des fleurs… / Voici le vallon que je sais, – Prairie enclose ! Prairie haute, / O calme et fleuri, o doux Thibet ! / Tu as des vallons que je sais à peine penchés vers la terre / Des champs immobiles m’attendant… / Des mousses douces, et terrains mous où poussent et tremblent les airelles / Toute une forêt floréale / Une retraite, un rêve haut : un reliquaire aux joies encloses / Vallon des vallées impériales / Cependant que de branche à branche noire comme les guirlandes des années / Volent longissimes les usnées. » (Thibet, 1963)

– « On le voit, les grandes Chimères avec leurs attributs, s’enlisent sans recours dans l’inconnu, comme leur masse è ce qu’il en reste de roc – dans la terre alluvionnaire… Il est permis d’être certain de ceci, que, géantes, elles étaient belles. La puissance de leur possesseur en est un fier garant. Son tombeau est la plus belle image d’un mont fait de la main d’hommes. Sa vie fut celle d’un grand colosse se mouvant sur un théâtre grand pour ses pas, où sa carrure se dépensa dans une orchestique puissante… Les deux Bêtes gardiennes que lui-même, sans doute, composé en attitudes et en attributs, – car il décidait ainsi de tout – ne sauraient, seuls de tous ses maintiens, avoir été indignes de lui. » (Chine, la grande statuaire, 1972)

– « Car, cherchant d’instinct l’Exotisme, j’avais donc cherché l’Intensité, donc la Puissance, donc la Vie. » (Essai sur l’exotisme, 1978)

Bien sûr, Victor Segalen avait des accès de dépression, et participait encore quelque peu au symbolisme (tournures et mots rares, goût pour l’hermétisme et les révélations), tout comme il admirait Paul Claudel, mais faut-il être si sévère quand s’invente ici une langue cherchant à tenir face à la puissance du Temps, sauvage et civilisée, et à s’imposer, comme une sculpture antique, ultramoderne, dans le paysage rabougri des lettres françaises d’alors et d’aujourd’hui ?

Aveu, dépit, blessures familiales, colère sûrement (les oubliés, et les quelques autres) : «On ne sait rien sur rien. De mon grand-père, il me reste la carte de travail écrite en chinois. Il a travaillé comme ouvrier, a épousé une Française de la Sarthe, dont il a eu plusieurs enfants. Il est mort, d’une pneumonie, quand mon père avait onze ans. J’en sais beaucoup moins sur lui que sur Segalen, forcément. »

Mauvaise écriture, mauvaise vie ?

Le chrétien Paul Claudel, célébré cependant pour L’œil écoute et Connaissance de l’Est ? «C’est plutôt sa manière sans-gêne de s’approprier la Chine, en colonial qu’il est (…) qui me dérange ; il opère quant à lui un pillage intellectuel se servant dans la « culture chinoise » selon son agrément, détournant les textes à son profit, dans la meilleure tradition jésuite. »

Ou comme les grands maîtres de la littérature adeptes du plagiat – parce qu’il n’y a qu’un seul texte qu’il faut continuer génialement -, dont Lautréamont. Rien de plus normal : il faut des clous quand on possède un marteau.

Dénonçant les poncifs coloniaux de Claudel ou Alexandra David-Neel, Jean-Michel Lou  sauve ses sujets par l’art de la citation : « Or moi aussi […] j’ai habité la Chine : en pleine force, en pleine jeunesse, je me suis fourré avec elle pour vivre dedans d’une plénitude de corps, d’âme et de sens dont il serait difficile aujourd’hui de faire comprendre l’agrément voluptueux. Tout me plaisait en elle […] son désordre, son incurie, sa saleté, son anarchie, sa sagesse imbécile, cette civilisation bon enfant tout entière basée sur la tradition et la pratique, ce goût de l’art partout aussi naturel et spontané qu’une industrie animale, sa dégoûtante et profonde et savoureuse cuisine, sa religion, source pour moi continuelle d’une indulgence coupable, sa magique et magnifique écriture, et surtout cette intensité de la qualité humaine propre, de ce que j’appellerai l’HUMANITA.» (Paul Claudel, L’œil écoute)

Segalen, comme Claudel, comme l’aventurière David-Neel, vont en Chine, ou au Tibet, à la recherche du tao, du vide créateur, mais leur langue, imprégnée de « relents symbolistes » (sic), n’est-elle pas le premier obstacle à leur quête de vérités premières ?

Mais, suggère l’auteur, la revue Tel Quel, dont l’histoire est brièvement racontée, ne fut-elle pas d’emblée, et pendant vingt ans, taoïste, qui mettait en exergue de son premier numéro en 1960 cette phrase de Nietzsche : « Je veux le monde et le veux TEL QUEL, et le veux encore, éternellement… » ?

Par ailleurs, fallait-il publier le journal inédit de Barthes en Chine, dans son équipée très encadrée, en 1974, avec Philippe Sollers, Julia Kristeva, Marcelin Pleynet et François Wahl, quand il appert que l’auteur de L’Empire des signes s’y ennuyait ferme, et qu’il comprenait mal alors la notion de tao, approfondie pendant plusieurs années après son célèbre séjour ?

« Il semble, analyse Jean-Michel Lou, que Barthes, apprenant à goûter la saveur du « fade» venant de Chine, qui le conduira au « Neutre », renonce insensiblement à l’intensité du point pour aboutir à une sorte d’acceptation du monde tel qu’il est (sauf la bêtise), ce qu’il nomme « pitié ». »

Et le corps chinois de Sollers, grand lecteur de Tchouang-Tseu, écrivant dans L’Infini n°90: « Qu’il s’agisse de vision du monde, de façon de vivre, de médecine, d’art, d’énergie et, finalement, de stratégie, quelque chose comme un même corps chinois énigmatique traverse le temps et nous parle à travers les siècles. Savons-nous l’entendre ? Rien n’est moins sûr. » ?

Vie-mort-vie, résurrections à volonté, ouverture de l’espace à tous les espaces et du temps à tous les temps. Métamorphoses dans le même. Epiphanies. Fleurs de l’instant. Chute ascensionnelle. Dilution du moi dans de vastes retrouvailles avec le monde uni. Négation de la négation.

Nombres, 1968 : « Le carré que nous parcourons ici est la terre, mais ces quatre surfaces remplies renvoient à un centre qui n’est pas là, qui ne compte pas de telle sorte la figure complète comporte une case vide pour l’instant impossible à vivre, le sort… »

Le temple du Ciel n’est pas qu’un lieu à Pékin, mais ce qui naît de l’expérience intérieure vécue à fond dans le dépassement des antinomies.

Espaces du dedans qui sont des espaces du dehors.

Illuminations à travers les textes sacrés.

Clartés nouvelles et très anciennes.

« Sollers, passé par tous ces lieux, baigné de Chine, de taoïsme et de Zhuangzi, finit par les oublier comme il oublie la culture et la littérature, et s’immerger dans l’être-là de l’écriture. »

Oui, l’être-le-là.

Jean-Michel Lou étudie ensuite l’hypothèse d’un Kafka chinois, à la fois limpide et de sens profondément mystérieux, terrestre et céleste, maître des métamorphoses et de «l’indestructible en soi », avant de conclure son essai, avec force et honnêteté : « La Chine est pour moi depuis toujours cet être de fuite où me porte un désir vague, un peu douloureux, mais au fil des ans de plus en plus calme. Oui, c’est devenu un désir calme, une passion fixe, peut-être grâce à la littérature : en visitant ces écrivains européens qui se sont intéressés à la Chine, j’ai constaté que leur nostalgie à son endroit n’est pas moins grande que la mienne. Car la Chine est aussi leur pays. »

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Jean-Michel Lou, L’autre lieu, De la Chine en littérature, Gallimard, L’Infini, 2020, 220 pages

Site Gallimard

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Se procurer L’autre lieu. De la Chine en littérature

Un commentaire Ajoutez le vôtre

  1. jean-michel lou dit :

    Merci pour votre commentaire critique de L’Autre lieu. Notez que je ne me permettrais pas, bien évidemment, de juger Segalen; je fais simplement part au lecteur d’une impression subjective et passagère, que je nomme d’ailleurs « mauvaise pensée »… et je crois montrer qu’il y a aussi un Segalen que j’aime et admire (de même pour Claudel et David-Neel, à l’égard desquels je crois être beaucoup plus positif que vous ne semblez le penser!) Mon propos n’est pas, en tout cas, de régler des comptes (à quel titre le ferais-je?) mais de proposer des lectures qui, subjectives et se donnant comme telles, valent ce qu’elles valent…

    Merci en tout cas de rappeler ces très belles pages, en effet, de V. Segalen. Quant à la forêt de Huelgoat, c’est une légende issue de gens du lieu affirmant qu’il s’agirait de la « forêt de Brocéliande », qu’on a bien sûr pas pu réellement localiser – je m’amuse juste un peu avec les mythes…

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