Voir, c’est revoir, Henri Cartier-Bresson en majesté

Alicante, Espagne, 1933 © Fondation Henri Cartier- Bresson / Magnum Photos

« Le jour où Henri Cartier-Bresson vit l’enfant grec, sur la route, se mettre à marcher sur les mains, par pure joie, ce qui le jeta, lui, sur l’appareil de photographie, ce ne fut pas seulement ce menu événement d’un lieu de silence et de pierres mais le ciel, les montagnes, les chemins au loin, toute une consonance qu’avait perçue aussi et reflétait cette joie ; et composer, trouver sans le chercher, immédiatement, le moyeu de cette roue de clarté et d’ombres rapides, ce fut réagir à l’épiphanie, accommoder sur sa foudre. » (Yves Bonnefoy)

On les connaît bien ces images, mais quel plaisir de les redécouvrir dans ce livre mythique maintes fois réédité chez Delpire son éditeur historique, et à l’étranger (il est traduit en sept langues), depuis la fin des années 1980.

Il s’agit de Henri Cartier-Bresson Photographe, très bel ouvrage regroupant un corpus de cent-cinquante-cinq images prises entre 1926 et 1978.

Chaque photographie pourrait faire l’objet d’un cours, d’une transmission dans les écoles, d’une conférence, tant le maître de photographie est devenu un classique.

On le regarde comme on ouvre avec joie de nouveau un Balzac, un Proust ou un André Pieyre de Mandiargues.

Lire, c’est relire, dit-on quelquefois dans les dissertations de français au bac.

Voir, c’est revoir, dis-je avec Henri Cartier-Bresson.

On a bien entendu beaucoup souligné son attachement à la peinture, son désir de devenir un ensemble de traits sur une toile blanche.

On a beaucoup glosé sur sa fameuse formule de « l’instant décisif », phrase figurant en préface du livre Images à la sauvette (1952), en oubliant souvent qu’elle provient du Cardinal de Retz : « Il n’y a rien dans le monde qui n’ait son moment décisif, et le chef-d’œuvre de la bonne conduite est de connaître et de prendre ce moment. » 

Oui, cette pensée est fondamentale pour comprendre ce que recherchait peut-être le plus intensément l’artiste : un sentiment d’unisson, la révélation d’un accord général, la découverte d’un plan de réalité plus subtil que celui de la physique ordinaire.

Il ne m’est pas possible d’oublier que Henri Cartier-Bresson n’est né que douze ans après André Breton, et que la vision du monde surréaliste – non pas fantaisiste mais de haute science – a très certainement été aussi pour une part la sienne.

Volcan du mont Aso, Japon, 1965 © Fondation Henri Cartier-Bresson / Magnum Photos

Que faut-il entendre ?

Je crois que le grand voyageur qu’il était avait compris que nous vivons pour la plupart comme des somnambules, ou du moins dans l’inconscience des enjeux fins nous traversant.

Le silence intérieur émanant de ses images est une contrée plus réelle que la réalité rapidement observable.

Il y a chez Henri Cartier-Bresson une attitude face au visible qui est de l’ordre d’une capacité à en éveiller les lignes et les dessins, les gestes et les visages comme s’ils étaient de toute éternité.

Bien sûr il y a chez lui du reportage, et beaucoup, mais le meilleur de son œuvre réside dans la façon de percevoir la manière dont nous sommes joués, ris, placés dans l’espace bien malgré nous par les dieux, ou simplement le symbolique.

Voilà pourquoi je souris souvent en regardant ses photographies, pas à la façon d’un benêt (je l’espère), mais à la manière de qui ressent avec lui l’insoutenable légèreté de l’être, la drôlerie des situations, la cocasserie des scènes.

En quelque sorte, ses photographies ne cessent de nous répéter que nous sommes sauvés, que tout va bien, que même si les événements historiques sont dramatiques, et que la dialectique de la solitude et de la fraternité, de la misère et de l’exubérance de l’existence, peut être épuisante, il y a de la merveille à être et poursuivre notre chemin en funambuliste.

Nous sommes – les images ne sont pas classées dans l’ordre chronologique – en Italie (Florence, Naples, Livourne, Aquila, Tivoli, Trieste), en Espagne (Barcelone, Grenades, Séville, Madrid, Valence, Alicante), en Angleterre (Liverpool, Ascot, Londres), aux Etats-Unis (New York, Boston, Knoxville, Hinds County, La Nouvelle-Orléans), en Allemagne (Berlin), en France (Briançon, L’Isle-sur-la-Sorgue, Tarascon, Paris, Hyères, Marseille, Beauce), au Canada (Montréal), au Mexique (Mexico, Puebla), en Grèce (Sifnos, Athènes, Epire, Pélopponèse), en Turquie (Pergame), en Hollande, en Irlande, en Chine, en URSS, au Japon, en Inde…

Regarder Photographie, c’est éprouver stupeur et calme, joie et sidération, « paix-dans-le-qui-vive » (Yves Bonnefoy) et élan.

Comme Mozart ou Picasso, Henri Cartier-Bresson ne cherche pas, il trouve.

Boston, États-Unis, 1947© Fondation Henri Cartier-Bresson / Magnum Photos

La vie est un théâtre – renoirien et burlesque – où les protagonistes ne sont que les figurants d’un spectacle supérieur, au fond sans véritable gravité.

Henri Cartier-Bresson a croisé d’autres grands personnages de son temps, Alberto Giacometti, Jean-Paul Sartre, Colette, Robert Flaherty, Truman Capote, Pierre Bonnard, François Mauriac, Henri Matisse.

Tous sont comme lui au fond, des aventuriers de l’œil.

Il écrivait : « Photographier, c’est mettre sur la même ligne de mire la tête, l’œil et le cœur. C’est une façon de vivre. » 

Gloire à lui qui sut croire en la beauté partageuse et aux mystères des formes nous transcendant, au-delà de toutes les turpitudes de l’Histoire.   

Henri Cartier-Bresson Photographe, préface Yves Bonnefoy, Delpire & Co, 2022, 170 pages

https://delpireandco.com/produit/photographe/

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