L’existence d’un poète, par Charles Baudelaire, ou de la gloire malgré la misère et les haines

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« Ma chère mère, vous ignorez tellement ce que c’est qu’une existence de poète, que sans doute vous ne comprendrez pas grand-chose à cet argument-là ; c’est cependant là que gît ma principale frayeur ; je ne veux pas crever obscurément, je ne veux pas voir venir la vieillesse sans une vie régulière, je ne m’y résignerai JAMAIS ; et je crois que ma personne est fort précieuse, je ne dirai pas plus précieuse que d’autres, mais suffisamment précieuse pour moi. » (lettre du jeudi 20 décembre 1855)

Les amoureux fervents de l’œuvre de l’auteur des Fleurs du Mal, et les savants austères spécialistes de celle-ci,  pouvaient jusqu’à présent lire la correspondance de Charles Baudelaire dans l’édition établie en 1973 par Claude Pichois et Jean Ziegler pour la Bibliothèque de la Pléiade, et sa déclinaison en 2000 dans la collection « Folio classique », mais l’ensemble des textes retrouvés cachait peut-être le cœur battant de ce vaste corpus, les lettres adressées par le poète à sa mère de ses douze ans à la fin de sa vie, de 1834 à 1866, un an avant sa mort.

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L’édition en un seul volume par les éditions Manucius de ces missives incandescentes, douloureuses, désespérées, est ainsi d’une très grande importance, permettant d’entrevoir, grâce au travail de la chercheuse Catherine Delons, que, loin de n’être qu’une succession de 350 lettres, la correspondance adressée par Charles Baudelaire à sa mère constitue une œuvre à part entière, égale en intensité à celle de Madame de Sévigné à sa fille.

Une phrase telle que « Allons ! ma chère mère, il faut encore que je t’afflige. » (lettre 237) est-elle ainsi de Baudelaire ou de la comtesse de Grignan ?

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Si pour la marquise l’absence de sa fille était la motivation première de sa correspondance, il s’agit pour le poète de son continuel manque d’argent, et de son besoin de soutien alors que la solitude l’étreint et que les embarras de toutes sortes s’accumulent.

Caroline Aupick fut pour son fils la meilleure raison de ne pas se suicider quand les difficultés pouvaient paraître sans fin.

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« Or, on ne peut pas vivre sans manie, sans un dada. Et je vois toujours le suicide devant moi comme l’unique et surtout la plus facile solution de toutes les horribles complications dans lesquelles je suis condamné à vivre depuis tant, tant d’années. » (lettre 281)

Il y a quelquefois, souvent, dans les mots que lui adresse Charles, objet continuel de ses inquiétudes de mère déçue, une passion proche de la vénération amoureuse, alors que la liaison avec Jeanne, sa Vénus noire, s’avère des plus tumultueuses.

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« Je t’aime et je t’embrasse. Je rêve souvent de toi. » (lettre 241)

Devant passer par le détesté conseil judiciaire Ancelle pour toute question relative à l’argent, l’épouse du commandant Aupick, bientôt sénateur, ne parvient pas à comprendre (vingt-six lettres de Mme Aupick à Narcisse Ancelle sont intercalées dans la correspondance générale) la nature de poète d’un fils génial et pourtant constamment harcelé par la misère – manque de nourriture, de vêtements, de tout.

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« Ancelle est un misérable que je vais SOUFFLETER DEVANT SA FEMME ET SES ENFANTS, JE VAIS LE SOUFFLETER à 4 heures (il est 2 heures ½) et si je ne le trouve pas, je l’attendrai. » (lettre 186)

«  Si je n’obtiens pas une réparation éclatante, je frapperai Ancelle, je frapperai son fils, et on verra un conseil judiciaire attaquant devant les tribunaux M. Ch. Baudelaire pour coups et blessures. » (lettre 187)

Vivant dans des hôtels sans luxe, rêvant souvent de s’installer auprès de sa mère à Honfleur, Charles Baudelaire mène une existence des plus fragiles, blessé, humilié par une condition ne correspondant pas à son importance.

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« Je fais mes visites à pied, en guenilles (ceci toutefois m’est indifférent) » (lettre 281), Baudelaire ayant posé sa candidature pour entrer à l’Académie française rencontrant notamment Alfred de Vigny et Lamartine (« un peu catin, un peu prostitué »).

Souffrant régulièrement de faim, de froid (« je t’écris avec mes deux dernières bûches, et les doigts gelés », lettre 119), le poète, « séparé à jamais du monde honorable » (lettre 109) doit subir aussi les attaques pernicieuses  de la syphilis et supporter de très fréquents moments de désespoir.

« Comprends-tu maintenant, pourquoi, au milieu de l’affreuse solitude qui m’environne, j’ai si bien compris le génie d’Edgar Poe, et pourquoi j’ai si bien écrit son abominable vie ? »

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La lettre 266 du 6 mai 1881, très longue, est capitale, le poète faisant en quelque sorte le bilan de sa vie et l’état des lieux de sa santé, spirituelle et corporelle : « Mais il est inutile d’avoir de la pudeur avec toi. Tu sais qu’étant très jeune j’ai eu une affection vérolique, que plus tard j’ai cru totalement guérie. A Dijon, après 1848, elle a fait une nouvelle explosion. Elle a été de nouveau palliée. Maintenant elle revient et elle prend une nouvelle forme, des taches sur la peau, et une lassitude extraordinaire dans toutes les articulations. Tu peux me croire ; je m’y connais. »

Puis, cette interrogation, bouleversante : « Le rajeunissement est-il possible ? toute la question est là. »

« J’ai pris un abonnement à des douches d’eau froide. Malgré un peu de fatigue, je m’en trouve admirablement bien. Sérieusement, je sens la vieillesse, et comme j’ai beaucoup de choses à faire, ma faiblesse me fait peur. » (lettre 276)

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« Généralement je cache ma vie, et mes pensées, et mes angoisses, même à toi. » (lettre 285)

« Je suis un vieillard, une momie, et on m’en veut parce que je suis moins ignorant que le reste des hommes. » (lettre 292)

Si pour connaître Baudelaire, la lecture de Mon cœur mis à nu, Hygiène ou Fusées demeure indispensable, celle des Lettres à sa mère ne l’est pas moins, montrant le poète dans toute sa difficile et douloureuse vérité, « la cervelle martelée » (lettre 151) : « Quant à moi, malgré que la littérature soit moins en faveur que jamais, je suis toujours le même, c’est-à-dire que je suis parfaitement convaincu que mes dettes seront payées, et que ma destinée s’accomplira glorieusement. » (lettre 109)

Travaillant la nuit, se couchant le jour, Charles Baudelaire se bat contre l’envoûtement social et la maladie de la morale, « étrangère au beau » (lettre 265) : « Si jamais homme fut malade, sans que cela puisse concerner la médecine, c’est bien moi. » (lettre 177)

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Balzac ? « J’avais il y a quelques jours entre les mains des papiers de jeunesse de Balzac. Personne ne pourra jamais se figurer combien ce grand homme était maladroit, niais, et BÊTE dans sa jeunesse. Et cependant il est parvenu à avoir, à se procurer, pour ainsi dire, non seulement des conceptions grandioses, mais encore immensément d’esprit. Mais il a TOUJOURS travaillé. »

La papesse Jeanne ? « En vérité je suis enchanté qu’il n’y ait aucune arme chez moi ; je pense aux cas où il m’est impossible d’obéir à la raison, et à la terrible nuit où je lui [ai] ouvert la tête avec une console. » (lettre 118, où l’on peut lire aussi cette remarque qu’adoreront détester les faiseurs de morale : « je pense à tout jamais que la femme qui a souffert et fait un enfant est la seule qui soit l’égale de l’homme. »)

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Les Fleurs du Mal ? « Mais ce livre, dont le titre : Fleurs du Mal, – dit tout, est revêtu, vous le verrez, d’une beauté sinistre et froide ; il a été fait avec fureur et patience. D’ailleurs, la preuve de sa valeur positive est dans tout le mal qu’on en dit. Le livre met les gens en fureur. – Du reste, épouvanté moi-même de l’horreur que j’allais inspirer, j’en ai retranché un tiers aux épreuves. – On me refuse tout, l’esprit d’invention et même la connaissance de la langue française. Je me moque de tous ces imbéciles, et je sais que ce volume, avec ses qualités et ses défauts, fera son chemin dans la mémoire du public lettré, à côté des meilleurs poësies de V. Hugo, de Th. Gautier et même de Byron. »  (lettre 174) ; « Pour la première fois de ma vie, je suis presque content. Le livre est presque bien, et il restera, ce livre, comme témoignage de mon dégoût et de ma haine de toutes choses. » (lettre 260)

Les Misérables de Victor Hugo ? « Ce livre est immonde et inepte. » (lettre 285)

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Mon cœur mis à nu ? « la vraie passion de mon cerveau, et qui sera autre chose que les fameuses Confessions de Jean-Jacques. » (lettre 296) ; « Eh bien ! oui, ce livre tant rêvé sera un livre de rancunes. A coup sûr ma mère et mon beau-père y seront respectés. Mais tout en racontant mon éducation, la manière dont se sont façonnés mes idées et les sentiments, je veux faire sentir sans cesse que je me sens comme étranger au monde et à ses cultes. Je tournerai contre la France entière mon réel talent d’impertinence. J’ai un besoin de vengeance comme un homme fatigué a besoin d’un bain. (…) Je ne publierai, certes, Mon cœur mis à nu, que quand j’aurai une fortune assez convenable pour me mettre à l’abri, hors de France, s’il est nécessaire. » (lettre 297)

Bruxelles, où le poète vit « en exil » ? « Je me considère ici comme en prison ou en pénitence. J’aspire à sortir de pénitence. Je t’assure que la prison belge est plus dure pour moi que celle d’Honfleur pout toi. Tu es dans une jolie habitation, et tu ne vois personne. Moi, je n’ai pas de livres,  je suis mal logé ; je suis privé d’argent, je ne vois que des gens que je hais, des gens mal élevés, qui ont l’air d’avoir inventé une bêtise spéciale pour eux-mêmes. » (lettre 320)

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Aussi nécessaire que les éditions du Lérot, Manucius est une maison d’édition de premier plan, qu’il serait judicieux d’honorer en mettant par exemple au programme de l’agrégation de lettres modernes une telle publication.

Que l’honnête lecteur m’autorise ici à terminer cette chronique avec une touche d’humour baudelairien, ce qui n’est pas si fréquent en près de cinq cents pages : « Me permettez-vous de rire, rien qu’un peu, de ce désir que vous exprimez sans cesse de me voir semblable à tout le monde, et de me voir digne de vos vieux amis, que vous me nommez complaisamment ? Hélas ! Vous savez bien que je n’en suis pas là, et que ma destinée sera faite autrement. Pourquoi ne parlez-vous pas un peu de mariage, comme toutes les mamans ? » (lettre du 4 novembre 1856)

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Allez, une autre, retrouvée à ma seconde lecture : « Ma chère mère, je suis, comme je te l’ai dit, émerveillé de l’activité et du soin que tu déploies pour moi. Mais vraiment ne pousse pas le zèle jusqu’à la soupape. Je crains que cette invention moderne ne soit déplorable. Quand on veut dégager une chambre de fumée, on ouvre la fenêtre. » (lettre 211)

Ou, ceci, qui n’est pas mal non plus : « Veux-tu me rendre un grand service ? c’est de ne m’écrire une immense lettre de reproches que dans quelques jours, quand je me serai un peu débrouillé. Je suis dans un état déplorable. » (lettre 234)

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Charles Baudelaire, Lettres à sa mère 1834-1866,  correspondance établie, présentée et annotée par Catherine Delons, Editions Manucius, 2017, 492 pages

Editions Manucius

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