Gabriel Gauny, ouvrier mangeur d’idées, par le philosophe Jacques Rancière

Usine Schneider en 1915

« Ma misérable éducation, rétive par instinct et pauvre de mémoire, laisse courir ses syntaxes séditieuses comme une  bande de vandales poursuivis par la loi. Mais déchirez la superficie de roman pour entrer dans ses pénétrations. Peut-être que vos désirs y rencontreront des amis intérieurs et souriront aux espérances ascétiques, aux lointaines aspirations de notre âme vers l’infini. » (Aux prolétaires)

Pour le menuisier écrivain Gabriel Gauny (1806/1889), l’émancipation n’est pas un futur possible, mais une façon de vivre au quotidien, par le corps et le verbe, un rapport au monde qui refuse la logique et les mots d’ordre des exploiteurs de tous acabits.

Entre les années 1830 et les années 1880, l’ouvrier Gauny rédigea, dans une langue de superbe singularité, des textes retrouvés par le philosophe Jacques Rancière il y a quarante ans à la bibliothèque municipale de Saint-Denis.

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Nulle autorisation à solliciter auprès de la gent patentée des arts et lettres pour qui souhaite écrire, et déplacer les lignes.

Jacques Rancière appelle partage du sensible le mouvement né du principe d’égalité menant chacun à décider des formes à donner à sa vie, et de « prendre le temps qu’on n’ a pas », s’il est vrai avec Gabriel Gauny que « ce qui définit l’être-ouvrier, c’est simplement l’absence de temps », et le corps détruit.

Réédition aux éditions La Fabrique d’un ouvrage devenu des plus confidentiels, Le philosophe plébéien est donc une manière de résurrection d’une parole libre, s’éloignant radicalement des clichés attribués à l’imaginaire prolétaire, commodes pour la bienpensante Troisième République et ses multiples rejetons idéologiques (chacun reste à sa place, les places sont ce qu’elles sont, c’est-à-dire immuables, puisque les ateliers tournent).

D’avoir rencontré la philosophie, notamment celle de Pierre-Simon Ballanche, a conduit Gabriel Gauny à tenter de se débarrasser, dans une lutte incessante contre ses propres déterminismes, du vieil homme en lui.

La révolution commence à chaque instant arraché à l’antique logique (Platon et les artisans).

Eduqué à la pensée saint-simonienne (« la suppression de l’héritage et des privilèges ; l’amélioration du sort de la classe la plus nombreuse et la plus pauvre ; réhabilitation de l’Industrie, du Prolétaire et de la Femme »), Gabriel Gauny fut surtout un révolté permanent, « un barbare » adepte de la stratégie de la grève générale.

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« Ne voulant pas désespérer de tout, il cherche quelques faces amies, car la fraternité est sa première passion ! Par un effort surhumain, il tente d’aimer son patron… Mais ses regards, quoique sanctifiés par un sentiment religieux, sont trop fixes pour apaiser l’antipathie ; il est trop tard, la haine est brûlante, c’est ainsi que les déplacements de notre société l’ont voulu. »

Apprendre par l’amitié, apprendre par la lecture, apprendre par la philosophie en actes.

« Il faut apprendre, apprendre sans fin, toujours apprendre ! – Afin que l’esclave puisse, avec vérité et conviction, prouver au maître ce qu’il y a de meurtrier pour l’individu et surtout pour l’espèce humaine, dans celui qui consomme sans produire en privant la masse de son intelligence, ou dans celui qui produit sans autre résultat que d’obtenir une pâture matérielle et toujours insuffisante à l’organisation d’un être humain. »

Poèmes, lettres, textes de toutes sortes (regroupés dans le volume Le Belvédère) forment le corpus d’une œuvre à nulle autre pareille : s’y exposent des considérations sur le végétarisme (influence en cela du théoricien Gleizes), l’écologie, l’esthétique, la liberté, les douleurs du travail ouvrier.

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Que vaut la mélancolie du romantique quand l’ouvrier détruit le meilleur de lui-même dans la prison de son usine, monotone et malsaine (les ateliers des chemins de fer) ?

Le progrès se paye en tonnes de chairs asservies et d’humiliations journalières (les livrées, la discipline, les ordres idiots, les amendes, tous ces châtrages).

« Les chemins de fer essartent les forêts, épuisent les houillères, volent du terrain à l’agriculture, rompent les routes, éventrent les collines, atrophient l’homme sous leur régime étouffant et font du monde un casier de muettes douleurs au profit d’une circulation plus active. En ravageant l’âme ils ravagent aussi la nature des choses par la monotonie de leur célérité et la turbulence de leur système.»

S’ensuivent des considérations sur la pollution et les aberrations écologiques, la construction de prisons modernes (le panoptique comme roue de supplice)

« Les ouvriers qui prêtent main-forte à la construction des prisons cellulaires sont complices de crime de lèse-humanité. Qu’ils soient maudits ! Leur concours à cette œuvre affreuse a fait vieillir aliéner et tuer des innocents qui, s’ils eussent été coupables, mériteraient encore plus que de la pitié : de la justice ! »

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Le peuple a faim de justice sociale, oui, mais cela n’est pas tout, il réclame aussi de la métaphysique.

« Un besoin de moins est une force de plus. Vivons de peu, c’est un grand moyen de défense. », « Celui qui s’abstient possède une vitalité qui remplace largement ce qui manque à l’abondance de ses besoins corporels, en leur imposant silence sous sa volonté. » L’auteur de ces pensées est-il Lucrèce, Marc Aurèle ou Gabriel Gauny ?

Défenseur d’une « sobriété générale », il se pourrait bien que le menuisier philosophe soit un allié fondamental de son lointain descendant Alain Caillé, et que l’ascèse en matière de consommation soit indispensable pour mener à la révolution de soi, moteur d’une transformation générale axée sur la continence, la tempérance – double exemple de Diogène et de saint Jean le Précurseur, « ces deux éclaireurs de l’humanité ».

La véritable jouissance est ainsi d’abord de l’ordre d’un effort de renversement dans l’ordre de la pensée de la propriété.

Comprenez que le prolétaire est ici moins ouvriériste que métaphysicien, ce qui bouleverse les représentations dominantes.

Parole d’un homme au moment de se « transformer » : « Si j’emportais dans la mort la graîne de mes méditations laborieuses, je me consolerais en espérant l’ensemencer dans l’avenir et retrouver quelques fleurs de mon œuvre autour de son temple démoli. »

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Gabriel Gauny, Le philosophe plébéien, textes rassemblés et présentés par Jacques Rancière, éditions La Fabrique, 2017, 288 pages

Editions La Fabrique

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