Le tremblement délicat du monde, par Emmanuelle Gabory, photographe

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© Emmanuelle Gabory

Découvert presque par hasard, le livre d’Emmanuelle Gabory, à Tanger tout va bien… m’a immédiatement ému.

Composé de silences, d’images très délicates, tremblées ou pas, construisant un climat envoûtant, cet ouvrage écrit le jour, mais composé pour une grande part la nuit à l’objectif, s’offre comme une succession de seuils, de points de passages, de portes ouvrant sur des mystères.

Avec pudeur, Emmanuelle Gabory invente les formes d’une vie possible, d’une réinvention de soi au contact de l’autre, et d’une ville très inspirante pour le transport des âmes.

J’ai souhaité la rencontrer, la questionner, et présenter quelques années après sa parution un ouvrage qui s’ouvre au présent comme on reçoit avec précaution des fragments de psyché.

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© Emmanuelle Gabory

Comment êtes-vous devenue photographe ? Il semblerait qu’un rêve ait tout déclenché.

Effectivement, j’ai pris mes premières photos suite à un rêve, le matin du 14 décembre 2007, il y a tout juste 10 ans. Je ne sais pas si je suis devenue photographe ce jour-là, mais ça a été d’emblée une obsession. Je pense que j’ai réalisé que j’étais photographe plus tard, en 2009. Que ce n’était pas seulement un mode de vie, mais aussi un métier.

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© Emmanuelle Gabory

Pourquoi être allée à Tanger ? Que représente cette ville pour vous ?

En 2010, l’été 2010, j’ai été invitée à Tanger pendant trois ou quatre semaines. Et je suis tombée amoureuse de ce lieu, de sa lumière. J’ai décidé de venir y vivre. J’étais en France depuis trois ans, et le Cap-Ferret où je me trouvais est un endroit magique, très sauvage, mais c’est aussi un lieu de perdition. J’avais besoin et envie de partir. Je sentais que, photographiquement, c’était important pour moi. De voir autre chose, d’être confrontée à d’autres paysages, à la foule aussi. J’avais trouvé pendant ces quelques semaines une photographie qui me correspondait à ce moment-là : je photographiais beaucoup en mouvement, en basse vitesse, en blind shot souvent, à l’instinct. C’est ce qui me convenait alors. C’était le lieu idéal. Les contraintes liées au rapport à l’image, différentes dans ce pays, m’avaient obligée à penser autrement mon image, et à aller en même temps vers ce qui était moi à cette période de ma vie. En réalité, je travaillais déjà beaucoup le flou, mais c’est parce que je vivais beaucoup la nuit. Je sortais beaucoup et j’avais toujours un petit boîtier dans ma poche avec lequel je photographiais mes amis, la fête, la nuit. Je voulais garder ça, mais avec plus de lucidité, de conscience.

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© Emmanuelle Gabory

Comment avez-vous bâti votre ouvrage à Tanger, tout va bien… ? Selon quelles lignes esthétiques dominantes ? Quel est votre processus de travail ? Sur quel corpus d’images avez-vous travaillé ? Sur quels critères avez-vous opéré un tri ?

Je ne me souviens plus vraiment comment est venue l’idée de faire ce livre, à Tanger, tout va bien... Je pense que c’était tout simplement un besoin viscéral. Le titre est arrivé en premier, le titre et la petite phrase au dos de la quatrième de couverture « je ne sais pas quand je rentre, je vous embrasse ». Je vivais une histoire amoureuse compliquée, à distance. J’avais besoin de « tourner la page », alors, quoi de mieux pour cela que de faire un livre ? C’était un peu inconscient à ce moment là, bien entendu.

J’ai commencé à trier mes images, car je photographiais compulsivement à cette époque. En dix-huit mois, j’en avais accumulées des milliers. Je cherchais ce qui raisonnait profondément, l’essentiel, les images clefs. J’ai assez naturellement trouvé la première et la dernière image. Je procède souvent ainsi. Il n’y avait plus qu’à construire le reste ! Cela s’est fait au fil des jours : raconter l’histoire de ma vie à Tanger, ce que j’avais envie d’en dire, ce qui était important, esthétiquement bien sûr, mais la narration était pour moi fondamentale. Créer un lien avec les lecteurs, les faire entrer dans l’intimité en tentant de laisser entre eux et moi le voile de la pudeur. J’ai vraiment aimé ça, faire ce livre. J’étais vidée mais heureuse. Et peu de temps avant sa sortie, j’ai travaillé sur les sons qui racontaient aussi une histoire, qui se mêlaient à celle des images, qui donnaient aussi d’autres clefs.

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© Emmanuelle Gabory

Votre livre est sous-titré « Notes pour mes absents ». Faut-il comprendre que la mélancolie y joue un grand rôle ? Faut-il voir vos images comme des fragments de carnets de notes visuelles ? Vos photographies peuvent-elles être considérées comme des cartes postales jamais envoyées ?

Je ne sais pas si ce livre est mélancolique; ouvrir un livre pour clore une histoire d’amour, c’est forcément mélancolique, non ? Oui, mes photographies, moins maintenant peut-être – je photographie beaucoup moins -, sont des notes, c’est un peu comme une cueillette, une capture d’instantanés,  comme des aphorismes ; ce sont des fragments, qui, mis bouts à bouts, finissent par raconter une histoire, par raconter le monde tel que je le vois, ou tel que j’aimerais qu’il soit.  Ce sont effectivement des cartes postales, écrites mais jamais postées. Alors, le livre, c’est tout cela, c’est montrer ma collection de cartes postales, de fragments. Photographier, c’est un peu comme collectionner.

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© Emmanuelle Gabory

Quels ont été vos travaux entrepris/aboutis depuis ce livre séminal ?

Après ce livre, j’en ai fait un autre. Une carte blanche offerte par Elena Prentice et Gustave de Staël pour leur maison d’édition tangéroise Khbar Bladna. Un tout petit livre, Tanger-Nice, correspondance(s). Une histoire de passion, de correspondances entre ces deux villes, et de correspondances épistolaires, une passion amoureuse. Courte mais intense, comme le temps de réalisation du livre, quelques mois à peine !

Puis j’ai quitté Tanger, il y a quatre ans maintenant. Je photographie moins, « les gens heureux n’ont pas d’histoire ».

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© Emmanuelle Gabory

L’esthétique d’un Michael Ackerman a-t-elle pu compter pour la formation de votre regard ?

Bizarrement, j’ai connu le travail de Michael assez tard, je ne sais plus quand. Je me souviens d’une expo à la galerie VU, ce devait être fin 2010 je pense. Je crois que j’ai davantage été influencée par le travail de Bruno Boudjelal : mon premier livre de photographies, c’est Jours intranquilles. Il m’a profondément marqué , le titre, l’esthétique, l’histoire qui me renvoyait à mon enfance algérienne, le lieu, l’Algérie. C’est un peu ce que j’étais aussi venue chercher à Tanger : les bruits, les odeurs, les couleurs de l’enfance.  En fait je m’aperçois que j’ai acheté ce livre lors de l’exposition de Michael, en même temps que Half Life. Mais Bruno m’a davantage influencé, oui.

Michael, c’est autre chose que la photographie ; j’aimais son travail, évidemment. J’ai eu envie de faire un workshop, pour sortir de cette solitude du photographe et échanger. Et j’ai choisi Michael Ackerman. Je crois que quand on s’est connus, on s’est reconnus. C’est devenu un ami, c’est mon petit frère, on a un lien affectif fort. On partage une histoire commune, une douleur commune et sans doute une manière poétique de voir la douloureuse beauté du monde.  Nous l’exprimons différemment, mais il y a un fil qui nous relie.

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© Emmanuelle Gabory

Comment envisageriez-vous d’exposer aujourd’hui les images de votre livre ? Selon quels principes directeurs ?

C’est une question qui se pose aujourd’hui : j’en ai l’idée depuis la sortie du livre. Je ne l’ai jamais amené à son terme pour des tas de raisons. Mais c’est toujours dans un coin de ma tête. Il y a quelques jours, Anne Rearick était à la maison, et je lui ai offert le livre. Elle m’a demandé tout de suite pourquoi je n’avais pas fait une expo, que je devais en faire une. Elle aime beaucoup le livre. Je lui ai exposé ma vision, ça lui plu. Alors, je retravaille dessus : depuis le début, je sais que je veux faire des tirages assez petits, sur du calque. L’idée du papier calque est là depuis le début, et je suis en train de faire des tests. Je voudrais venir écrire sur ces calques, à la mine de plomb.  Sans doute retravailler aussi un peu le son, et que la bande sonore soit présente. Habituellement, je tire à sept exemplaires, là, je pense que ce sera trois : je veux garder le côté très intime et un peu confidentiel du livre. Je veux épurer aussi, beaucoup, mes images. Réduire mon corpus à vingt-trente images absolument essentielles.  Et je voudrais aussi installer une sorte de flottement physique, que les images soient comme suspendues. J’ai envie de quelque chose de très délicat, fragile.

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© Emmanuelle Gabory

Votre travail est à la fois très contemplatif et très intérieur, posant sur le monde des yeux que font ciller un tremblement très délicat, et d’une grande pudeur. Cette analyse vous paraît-elle juste ?

Oui… Je suis très contemplative, c’est vrai : j’ai eu une chienne merveilleuse, Skipe, une magnifique golden retriever, ma meilleure amie pendant de longues années, et nous avons passé des heures ensemble, assises face à l’océan, dans les dunes, au Ferret, à contempler, en silence. J’ai souvent repris les mots de Philip  Roth qui dit que « le secret, pour vivre seul ici, loin de l’agitation des séductions, des attentes, et surtout à l’écart de sa propre intensité, c’est d’organiser le silence…. » J’ai essayé, j’essaye, de faire des photographies silencieuses.

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© Emmanuelle Gabory

Vous êtes attentive aux seuils, aux portes, aux points de passage. A Tanger, tout va bien… vous a-t-il aidé à passer de l’autre côté du miroir ? Est-ce un livre initiatique ?

Les points de passages, oui, c’est fondamental. « Passeur » est d’ailleurs un de mes mots préférés. Je ne l’ai jamais pensé ainsi, comme un livre initiatique, je ne suis pas tout à fait certaine de comprendre ce que cela veut dire. Mais si cela veut dire aller vers la compréhension de soi, du monde, de son monde, oui, alors à Tanger, tout va bien… est bien un livre initiatique. Il m’a enseigné aussi une forme de sagesse, de recul, de bonheur. J’ai peu travaillé depuis d’ailleurs. Enfin, proportionnellement à la frénésie d’images de mes quatre premières années ! Aujourd’hui, je suis plutôt dans l’économie de moyens.

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© Emmanuelle Gabory

Quels sont vos projets photographiques actuels ? 

Comme je vous l’ai dit, je suis dans l’économie de moyens. « Les gens heureux n’ont pas d’histoire ». Je n’ai plus ce besoin viscéral, physique, de déclencher. Mes images sont beaucoup plus construites aujourd’hui. Je travaille au moyen format argentique, dans la lenteur.

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© Emmanuelle Gabory

J’ai presque achevé une série commencée en Corse il y a deux ans : j’ai débuté ce travail par le son. Les images sont venues après. J’y suis retournée deux fois, et j’irai en avril faire les images qui manquent, je les ai en tête. Après, je ne sais pas trop comment j’exploiterai ce travail.  J’espère que je pourrai l’exposer en Corse, avec les sons. J’ai une maquette en ligne de cette série. C’est un travail sur la spiritualité et le lieu. Sur le lien très puissant que je ressens dans certains endroits entre une terre et des présences spirituelles, mystiques.

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© Emmanuelle Gabory

J’ai entamé une série sur le port de Bayonne : une géographie du souvenir. En réalité, je photographie ce port comme mémoire de mon enfance, comme mémoire du port d’Oran où j’ai grandi, que je voyais par la fenêtre. C’est un port fantasmé.  J’y travaille depuis un peu plus de trois ans. Et c’est seulement la semaine dernière que, grâce à Mathias Nouel, de l’agence VU, je me suis rendue compte que je bloquais car je faisais deux travaux en un : un travail topographique, et un travail de mémoire, un travail sensible. On parlait de point de passage : j’ai voulu passer à tout autre chose, j’ai cru que je pouvais faire une photo neutre. Mais, ce n’est pas moi ;  le point de passage n’est pas là.  Je ne peux photographier un territoire qu’avec mes émotions, même si elles sont différentes, apaisées, beaucoup moins violentes. J’aimerais juste, parfois, ressentir d’une manière aussi intense l’intuition du cadre.

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Emmanuelle Gabory, à Tanger, tout va bien… (notes pour mes absents), 2013

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© Emmanuelle Gabory

Site d’Emmanuelle Gabory

Lien vimeo à Tanger tout va bien…

 

Un commentaire Ajoutez le vôtre

  1. Merci pour ce tremblement délicat du monde, ainsi que pour vos articles toujours très justes.

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