Un fouet cosaque sur ma commode, par Honoré de Balzac, dernière correspondance

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« Il y a dans les événements humains une force supérieure qui les dénoue et qui rend les discussions publiques, l’intervention de l’opinion, complètement inutile. L’homme peut nouer, il ne dénoue jamais. Ceci atteint tous les drames politiques. Aussi, selon moi, l’homme politique est-il peu de chose devant le poète et l’écrivain. Le livre est plus influent que la Bataille. Rousseau a plus fait, plus entrepris sur les mœurs françaises que Napoléon. La bataille d’Austerlitz est un accident, un triomphe momentané, l’Evénement l’a prouvé, tandis que Paul et Virginie, par exemple, gagne pour la France, sur l’Europe, la bataille de tous les jours » (lettre à Hans Christian Andersen, le 25 mars 1843)

Quel plaisir de retrouver le grand Honoré de Balzac en poids de chair (un beau volume de La Pléiade), en poids de mots (l’époque de La Comédie humaine), dans le troisième et dernier volume de sa correspondance (1842-1850).

Ayant appris la mort du mari de la comtesse Eveline Hanska le 5 janvier 1842, les deux amants épistolaires peuvent enfin vivre très librement leur amour, voyageant en Europe (elle habite en Ukraine), vivant souvent fastueusement, avant que de se marier le 17 mars 1850.

Il faut alors imaginer Balzac heureux.

Rue Fortunée, à Paris, l’écrivain, dont les dettes finissent par s’éloigner, achète la maison qu’il n’espérait plus, pour l’aménagement de laquelle il dépense sans compter en objets d’art de toutes sortes (lettres à ses antiquaires).

Mais, même s’il semble réussir au cours cette période à un peu moins travailler (« dix-huit heures de travail par jour »), l’œuvre n’attend pas, il faut écrire, régler les détails (lettres à ses éditeurs Pierre-Jules Hetzel, Hippolyte Souverain, Henri Plon, Louis de Potter, Louis-Fortuné Locquin, Adam Chlendowski), tenter de percer au théâtre (projets d’adaptation de ses œuvres), d’être élu à l’Académie française (deux candidatures en 1843 et 1848), tout en prenant soin de sa famille (nombreuses mots envoyés à sa mère, à sa sœur Laure Surville), de ses amis (Eugène Delacroix, Alphonse de Lamartine, George Sand, Victor Hugo, la comtesse Merlin, le sculpteur David d’Angers) et de ses admirateurs (le docteur Auguste Boulland, le baron James de Rothschild, Wilhelm de Lenz, la baronne de Bornstedt).

Lettre au peintre Jean-Alfred Gérard-Séguin (début janvier 1842) : « Si je ne vous ai pas vu, c’est que je passe les jours et les nuits à des travaux qui eussent déjà fait crever des hommes qui n’auraient eu que les 99/100e de ma santé, de ma cervelle et de mon courage. Faire une œuvre qui attire Paris à l’Odéon voilà le programme. »

Vivre au jour le jour avec Balzac par la grâce de ses lettres retrouvées est un grand bonheur : l’homme est là, ogresque, précis, méthodique, galant (envers la comtesse de Bocarmé, Mademoiselle Smirnova, La Princesse de Ligne, Delphine de Girardin, tant d’autres), touchant.

Bien sûr, il y a parfois de ces embarras que la vie ne peut s’empêcher de créer.

Comprenez-vous comme moi ce que sous-entend cette lettre à l’abbé Jean-Baptiste Eglée (juin 1844) ? « J’ai affaire avec une pauvre fille à qui la vocation rend chaque jour de retard si amer, qu’elle est triste de se trouver dans les rues de ce Paris, qualifié d’antichambre de l’enfer, ce qui est vrai pour bien des gens, même pour les écrivains qui le décrivent. » Plus loin : « Vous pourrez me répondre,  monsieur l’abbé, sous le nom de M. de Bruignol, Rue Basse, N°19, à Passy, en me rendant le petit service d’oublier que je suis là, car le secret de ma retraite est important pour ma tranquillité. »

A sa mère quelques mois plutôt : « Tu seras toujours comme une poule qui a couvé l’œuf d’un volatile étranger aux basses-cours. »

Oui, le poète est cet exilé.

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Ceci, à Théodore Dablin, s’étant plein de propos peu amènes de l’écrivain dans une discussion littéraire (avril 1843) : « Cette irritation ne vient ni de mon âme, ni de mon cœur, elle est causée par l’état nerveux où me met le café quand, au lieu de la répandre sur le papier, elle s’épanche dans le vide, c’est-à-dire quand au lieu de travailler, je sors. » Et : « Un homme qui se lèvre, depuis 15 ans, tous les jours dans la nuit, qui n’a jamais assez de temps dans sa journée, qui lutte contre tout, ne peut pas plus aller trouver son ami qu’il ne va trouver sa maîtresse ; aussi, ai-je perdu beaucoup de maîtresses et beaucoup d’amis, sans les regretter puisqu’ils ne comprenaient pas ma position. » Et (quelle lettre !) : « Voici cinq ans que je n’ai pas voyagé, et le voyage est ma seule distraction, je prévois donc pour moi la plus sinistre destinée, ce sera de mourir la veille du jour où tout ce que je désire m’arrivera. »

Lettre à un anonyme (décembre 1843) : « Monsieur, Je publiais Les Chouans en 1828, nous sommes à la fin de 1843, voici quinze ans que j’ai le malheureux bonheur d’écrire. » L’oxymore n’est-il pas superbe ?

Au poète Charles Nodier, le jour de Noël 1843, ayant appris son échec à l’Académie française : « Mon cher Nodier, je sais maintenant trop sûrement que ma situation de fortune est une raison qui m’est opposée au sein de l’Académie, pour ne pas vous dire avec une profonde douleur que je vous prie de disposer de votre influence autrement qu’en ma faveur. Si je ne puis parvenir à l’Académie à cause de la plus honorable des pauvretés, je ne me présenterai jamais aux jours où la prospérité l’accordera ses faveurs. J’écris en ce sens à notre ami commun V. Hugo, qui s’intéresse à moi. »

Comment ne pas lire ces lettres au présent ?

Ces années d’édification forcenée de la Comédie Humaine (Valentine et Valentin, Une ténébreuse affaire, Mémoire de deux jeunes mariées, Les Paysans, Les deux Frères, Un début dans la vie, Le Médecin de campagne, Eugénie Grandet, Le Père Goriot, La Recherche de l’Absolu, Albert Savarus…) sont celles d’un travail de composition sans précédent : « C’est plus vaste, littérairement parlant, que la cathédrale de Bourges architecturalement. » (janvier 1845)

Balzac se plaît à rêver d’un destin politique, se présente aux législatives, sans succès.

Lettre de candidature à la députation (17 mars 1848) : « Quelques personnes m’ayant fait l’honneur de penser à moi pour la députation de l’Assemble nationale, j’ai attendu que leur nombre fût assez considérable, et que mon nom fût inscrit sur des listes, pour ne pas être taxé d’outrecuidance, en déclarant que, si de telles fonctions m’étaient confiées, je les accepterais. »

De retour en France en mai 1850, après dix-neuf mois passés en Ukraine, sa santé se dégrade rapidement. Le plein bonheur avec Madame Eve de Balzac n’a duré que quelques mois, l’auteur des Illusions perdues mourant en plein été, d’une maladie cardiaque, à cinquante et un ans.

George Sand à Balzac (février 1842) : « Après tout vous savez tant de choses que personne ne sait. Vous vous assimilez tant de mystères du non moi (n’allez pas rire !), que je trouve en vous la plus victorieuse confirmation du système pythagoricien de notre philosophe. Vous êtes un moi exceptionnel, infiniment puissant, et doué de la mémoire que les pauvres diables de moi ont perdue. Grâce à votre intensité de persistance dans la vie, vous êtes dans un continuel rapport de souvenirs et de sensations avec les séries infinies du non moi que votre moi a parcourues. Faites-nous un poème là-dessus. Je suis sûre qu’en fixant votre attention sur votre passé éternel, vous verrez ce monde des ombres s’animer devant vous, et vous saisirez là la vie, là où nous ne voyons que morts et ténèbres. »

Cher lecteur, aux yeux de Sand, ne trouvez-vous pas que Balzac est ce que nous pourrions appeler avec Rimbaud, et Rodin, un voyant ?

Un voyant ne manquant pas d’humour (lettre d’Ukraine à sa sœur, décembre 1847) : « Accusez-moi toujours réception de mes lettres, car les cosaques s’enivrent, perdent les lettres, et si on les bat, cela ne rend pas la correspondance. »

Une autre (9 février 1849) : « Hélas ! ma chère sœur, mes deux dents de devant, d’en bas, sont perdues. L’une est tombée comme un fruit mûr, et l’autre sera tombée quand tu auras cette lettre ; ainsi nous ne pourrons plus nous mordre dans les grandes petites querelles. »

Cette tendresse entre un frère et une sœur me ravit.

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Balzac, Correspondance, III (1842-1850), « Les Lettres de Balzac et celles de ses correspondants », avant-propos, chronologie, avertissement par Roger Pierrot et Hervé Yon,  Bibliothèque de la Pléiade, 2017, 1374 pages – volume n° 627

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