Toute âme est un nœud rythmique, par Jean Paul Civeyrac, cinéaste, écrivain

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Auteur d’une œuvre cinématographique noire et lumineuse, pudique et poétiquement ardente, Jean Paul Civeyrac est aussi écrivain, ce dont atteste indubitablement son deuxième livre publié chez P.OL. Rose pourquoi (lire ma chronique sur ce livre dans le numéro de mars de la revue Art Press)

La sortie prochaine, le 18 avril 2018, de Mes Provinciales, son dernier film au titre inspiré de la pensée de Pascal et d’un poème d’Arthur Rimbaud, est un événement.

Nous avons conversé librement, simplement, franchement, sur la façon dont cinéma et vie ne cessent de se relancer.

Quand l’intensité et la délicatesse forment le cœur d’une existence, tout acte de création est de nature révolutionnaire, se révélant au suprême dans ses moments d’épiphanie.

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photogramme – Mes Provinciales

En tant que spectateur, quand vous regardez/écoutez un film, à quoi êtes-vous attentif en premier ?

Au rapport qu’entretient l’auteur avec ce qu’il filme : les êtres humains, les animaux, la nature, le monde, tout. Il doit être au bon endroit ; sans cette justesse — qui n’appartient qu’à lui —, je ne parviens pas à regarder le film autrement que comme un divertissement.

A cela s’ajoute mon attention à une musicalité qui est l’autre nom d’un théâtre intime, avec ses rythmes, ses battements, ses frémissements, ses échos. Elle peut se laisser percevoir d’emblée comme elle peut apparaître peu à peu ; elle doit en tout cas opérer sensiblement sur moi, à la manière d’un charme. Sans elle, je me sens réduit au seul intellect, et c’est alors toujours une expérience bien trop parcellaire et trop aride pour qu’elle parvienne à me combler tout à fait.

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Concevez-vous vos films comme des réponses aux œuvres qui vous ont touché ou des inventions de territoires inconnus ?

Je ne sais pas. J’ai l’impression de porter mes films des années durant, et puis, un jour, c’est comme s’ils en avaient assez d’être en puissance tout au fond de moi, et demandaient à exister pour de bon. J’ai finalement peu de prise sur eux — si ce n’est quand je travaille de longues heures à les aider à venir au monde. Ce qui signifie que je calcule très peu. Ce n’est qu’une fois qu’ils sont réalisés, terminés, que j’arrive (parfois) à discerner la raison pour laquelle je me suis épuisé à la tâche. En bref, ils me choisissent plus que je ne les choisis. Et dire cela n’est ni une coquetterie ni un vague mysticisme, c’est simplement ce que je vis. Et si l’on me dit que c’est une illusion, alors je réponds que c’est une illusion nécessaire et bénéfique.

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photogramme – Mes Provinciales

Votre pratique de l’écriture, au-delà de vos deux livres publiés (Ecrit entre les jours, en 2014 chez De l’Incidence éditeur, et Rose pourquoi en 2017 chez P.O.L.), est-elle quotidienne ? Est-elle une façon de structurer votre pensée ?

J’aimerais écrire régulièrement mais ce n’est pas du tout le cas. Je traverse de longues périodes de sécheresse, de découragement. Et puis, sans prévenir, l’écriture jaillit, et je peux alors travailler tous les jours, dix heures par jour, pendant des mois, sans aucune difficulté. Je me console en me disant que ceux qui écrivent tous les jours ne trouvent pas forcément ce qu’ils cherchent au sein de cette régularité. Ce serait évidemment trop simple.

Et oui, bien sûr, écrire n’est autre que la pensée qui se formule, se précise, se trouve. Il n’y a pas de pensée qu’écrite mais il est certain que, pour moi, écrire, c’est penser de la façon la plus aiguë, la plus profonde. Commencer une phrase, ne pas savoir comment elle se terminera, découvrir dans son cheminement ce qui se trame en moi, à mon insu, est une expérience suprême (« … ce surgissement, cette vision dans l’écoute — ce passage de voix, de cette autre voix qui ne se lève que dans l’écriture, que vous ne reconnaissez pas, qui est et n’est pas la vôtre et qui, soudain, augmente votre sentiment d’être vivant » Jacques Ancet).

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Pratiquez-vous le cinéma comme un art du flottement ?

Il est vrai que certains de mes films, à dessein, flottent un peu (Fantômes, A travers la forêt, Mon amie Victoria). Mais j’ai toujours eu une préférence pour la ligne claire. C’est le plus difficile. On ne peut pas faire croire que c’est clair quand cela ne l’est pas. Tandis que, parfois, le flou, le flottement, l’imprécision peuvent faire illusion et tenir lieu de geste esthétique par défaut.

Le cinéma que vous aimez n’est-il pas celui des fantômes qui émettent des éclairs ?

Le cinéma peut faire revenir le fantôme de ce qui, un jour, devant une caméra et l’œil d’un cinéaste, a été filmé ; et ce fantôme sur l’écran pourra ensuite irradier d’une présence qui, peut-être, n’était pas tout à fait perceptible dans la vie réelle. Quand le cinéma approche de cela, alors, oui, il me semble au plus haut de sa puissance poétique : il crée de véritables épiphanies.

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photogramme – Mes Provinciales

Poser sur le visage de vos actrices, lors du filmage, un regard d’amour ou de désir, est-il la condition pour que quelque chose se passe à l’écran ?

Oui. À condition de souligner que ce « regard d’amour ou de désir » est intégralement cinématographique. Je déteste sentir dans un film que le cinéaste se « rince l’œil ». Il s’agit ici d’une opération esthétique : l’incarnation de corps et de pensées sur l’écran. Et cette attitude, me semble-t-il, est aussi la condition d’un véritable érotisme.

L’artifice de la narration ne vaut-il que pour ces rares moments où celle-ci se déchire ?

Oui et non. La narration peut être le lieu d’une complexité qui n’appartient qu’à elle et qui n’a rien de négligeable (c’est souvent le lieu de la pensée du film). Mais ce qui appartient en propre au geste cinématographique l’excède en créant des épiphanies dont la force, d’une certaine façon, oui, annule la narration.        

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Comment traitez-vous la question de la voix dans vos films ?

Autant que possible, musicalement. Le grain de la voix comptant tout autant que le contenu des dialogues.        

Tenez-vous à continuer à tourner en argentique ? Pourquoi ?

J’ai pratiqué tous les supports, et je dois dire que je n’y attache guère d’importance. Aujourd’hui, je tourne principalement en numérique. C’est ce qu’il y a de plus simple et de moins cher. Comme j’ai commencé assez tôt à tourner en vidéo, j’ai souvent été invité à des colloques sur la question des supports, leur nouveauté, etc., mais j’ai toujours refusé d’y aller car je n’ai rien à en dire. Je pense simplement que la petite caméra numérique permet à Alain Cavalier de faire ses films, impossibles à réaliser en 35 mm, et que c’est ce qui est vraiment nouveau. Il y a aussi, bien entendu, une nouvelle manière de fabriquer des effets spéciaux. Mais à part ça, je ne vois pas ce qu’il y a à en dire. Certains fétichisent les supports (cultivant l’argentique par nostalgie ou pour illustrer des principes théoriques — par exemple dans certains films dits « expérimentaux » où le matériau est sensé renvoyer à l’essence même du cinéma) ; pour ma part, la caméra, les supports, etc., sont comme des stylos ou des traitements de texte : ce qui est intéressant, ce n’est pas eux mais ce qu’on crée avec les moyens qu’ils offrent.

Mes Provinciales, votre dernier film (à venir), est-il une référence directe aux méditations de Blaise Pascal ? Une réflexion sur la foi ? Le divertissement ? Une façon de signifier à Vincent Dieutre ou à Alain Cavalier une connivence spirituelle ?

Le titre de ce film fait référence à Pascal, oui, mais aussi aux filles de province que rencontre à Paris le personnage principal, lui-même provincial — j’ai pensé à Rimbaud : Mes petites amoureuses. Ce n’est pas une réflexion sur le divertissement (encore que…), plutôt sur la foi, mais pas en termes religieux : la foi en son art, en soi, aux autres. Si Alain Cavalier et Vincent Dieutre s’y reconnaissent, j’en serai, bien sûr, ravi.

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Quelle est votre dernière épiphanie cinématographique ?

Le visage d’un enfant noir dans un film d’Henry King, Stanley et Livingstone. C’est un film moyen au sein d’une œuvre majeure d’un cinéaste largement sous-estimé ; un film qui, idéologiquement, revendique un colonialisme paternaliste plus que critiquable. Mais il n’empêche : le visage de cet enfant bouleverse profondément. Probablement parce que sous le regard bienveillant du cinéaste, et par lui, grâce à lui, il s’offre à nous dans l’éclat d’une présence sans mesure, trouant le film, l’arrêtant et l’excédant. Et on sent que King est parfaitement conscient de cet effet (peut-être obtenu par hasard, là n’est pas la question), et qu’il s’en réjouit. En grand cinéaste, il sait que le cinéma se tient tout entier là.

Ne pourriez-vous rêver de construire un film qui ne serait qu’une succession de tels moments dans l’histoire du cinéma ? Bien sûr, le spectateur mourrait d’extase à la fin de la projection.

« Mourir d’extase » n’est pas vraiment souhaitable. Il vaut mieux que l’extase nous offre un horizon où la vie redevient désirable, un point indescriptible nous aimantant d’une façon impérieuse, absolue.

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photogramme – Mes Provinciales

Le cinéma tel que vous le regardez et inventez est-il pour vous la meilleure façon d’accéder au monde, ou, au contraire, de vous en absenter ?

Plutôt d’y accéder. Le cinéma propose un théâtre d’ombres qui est un détour pour mieux aller jusqu’à lui. En rester au détour équivaut à s’absenter du monde. Cela peut soulager, faire rêver, etc., mais à la manière d’un baume qu’il faut toujours reconduire, remplacer. Accéder au monde est à coup sûr une expérience plus intense et plus durable en ce que le sentiment d’exister s’approfondit comme peut le faire en nous la connaissance d’une vérité.  

A quels disparus faites-vous signe lorsque vous filmez ? A des êtres de chair dissous ? A votre enfance perdue ? A Marcel Proust ?

Je ne sais pas. Peut-être à ce que la vie semblait offrir et que je n’ai pas su saisir à temps.        

Vous considérez-vous comme un solitaire, au sens de la pensée janséniste ?

Tout de même pas. Je ne suis vraiment pas religieux. La solitude est notre condition même, et à elle, s’ajoute aussi pour ma part, celle de la création telle que je la pratique dans le milieu du cinéma. Mais c’est tout de même une solitude qui se nourrit d’un public, même s’il ne saurait être qu’une minorité (« l’immense minorité », comme dit Moretti). Cela compte beaucoup : je ne ferai rien tout seul et pour moi seul ; je n’ai pas cette force-là. Quant au jansénisme, je le fuis quand il se rapproche du rigorisme ou de l’intransigeance. Ce n’est pas le meilleur côté de Pascal qui, par ailleurs, a beaucoup nourri mes très ferventes années de philosophie à l’université.

Propos recueillis par Fabien Ribery

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Jean Paul Civeyrac, Rose pourquoi, P.O.L., 2017, 124 pages

Lire également ma chronique de ce livre dans le numéro 453 de la revue Artpress

Sommaire du numéro 453

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