La poésie comme demeure, et machine, par Célia Houdart, Sabrina Ambre Biller, Jacques Cauda, Alain Jugnon, Christiane Veschambre et Frank Smith

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© Alexandre Woelfell

« Tes lèvres sont comme un fil cramoisi, / Et ta bouche est charmante ; / Ta joue est comme une moitié de grenade, / Derrière ton voile. » (Le Cantique des Cantiques)

J’ai rassemblé sur ma table de travail (dans un bar) quelques livres de poésie (sens large s’étendant à la parole parlante, soit toute la littérature) reçus ces derniers jours, ces dernières semaines, ces derniers mois.

Voici donc quelques impressions de lecture, quelques notes, quelques analyses géométriques, alors que Ben Harper chante, que ma voisine Nathalie m’a confié la garde de son ordinateur (elle s’est levée trop tôt, elle a besoin d’air), que Pierre explique la recette du déjeuner qu’il prépare à Manon la violoncelliste, et qu’un pochoir d’une photographie iconique de Susan Meiselas (rite à renouveler chaque matin) me fait face.

Je commence donc la promenade avec la multi-instumentiste Célia Houdart (des romans chez P.O.L., des textes pour le théâtre, un livret d’opéra, des collaborations avec des chorégraphes, des poèmes en prose), par le chemin qui accède à la maison conçue par Eileen Gray et Jean Badovici à Roquebrune-Cap-Martin sur la Côte d’Azur, appelée de façon secrète E-1027 (livre French Riviera).

Eileen Gray pour Célia Houdart, c’est la liberté faite femme, et un coup de foudre ayant eu lieu lors de l’exposition qui lui était consacrée au Centre Georges Pompidou au printemps 2013.

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© Alexandre Woelfell

Sous la forme d’un récit très bref racontant la découverte par le sentier qui la borde de la villa E-1027, Célia Houdart explore la nature de son désir pour cette architecte/architecture, de ses sensations au contact de la lumière du Sud, des agaves en fleur et du parfum des agrumes jonchant le sol.

Monaco n’est pas loin, ni la statue sévère de Le Corbusier.

En accord avec l’ambition du Bloomsbury Group (Vanessa Bell, Virginia Woolf, Wyndham Lewis, Ducan Grant) d’abolir toute hiérarchie entre les beaux-arts et les arts décoratifs, Eileen Gray refuse les dualismes stériles « pour affirmer une identité propre, toujours un peu cryptée, idéogrammatique et surtout mobile », ce qui est également le statut du texte French Riviera, autobiographique, anecdotique, documentaire, elliptique.

« Des photographies d’époque donnent une idée de ce que la villa fut. Une architecture-poème-. Des mots sont peints au pochoir sur le grand tableau qui occupe toujours le mur principal du salon : « Beau temps », « L’invitation au voyage », « Vas-y-Totor » (Eileen Gray avait ainsi prénommé sa voiture). Et ces inscriptions ne sont qu’une partie (le centre ?) d’un plus vaste calligramme disséminé dans toute la maison : « Entrez lentement », « Défense de rire », « Sens interdit », « Chapeaux », « Oreillers », « Pyjamas », « garde-manger ». Comme on le voit, on est plus proche du Coup de dés de Mallarmé que de La Charte d’Athènes. »

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© Alexandre Woelfell

Autre voyage, en Terra Incognita cette fois, avec les photographies de Sabrina Ambre Biller (beauté et abstraction de paysages de France accompagnés majestueusement par les alexandrins de Lior Nadjar), qui est aussi poète faisant entendre son timbre malicieux dans le recueil impitoyable Particules d’encre, composé avec Virginia Mons, dont les dessins fantasmatiquement très signifiants sont parfaits pour dialoguer avec les vingt-deux portraits en prose poétique (des caractères à la façon de La Bruyère) de sa complice.

L’inconstant ? « Il y a quelqu’un là ? toujours le vent qui résonne comme un écho. Tu ébouriffes les neurones avec ta paire de jambes accrochée à ton cou et tes deux bras branlants ! »

L’inconsolable ? « Cœur laminé en émotions aspergées. De dénis en affronts, d’excuses en chandelle, assouvir ainsi la douce besogne pour remplir le vide. »

Rêve pour l’hiver maintenant avec Arthur Rimbaud, repris dans l’anthologie de poésie amoureuse conçue par Franck Médioni pour le Mercure de France : « Nous serons bien. Un nid de baisers fous repose / Dans chaque coin moelleux. »

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© Alexandre Woelfell

Voici donc quelques fous d’amour : Ibn Rûmi, Omar Khayyam, le courtois Guillaume IX, duc d’Aquitaine (1071-1127), père des troubadours, Pétrarque (et Laure), Pierre de Ronsard, Friedrich Hölderlin, Alphonse de Lamartine, Victor Hugo, Charles Baudelaire, Rainer Maria Rilke, et les très vivants René Dépestre, Adonis, François Cheng, Yves Buin, Nimrod, Pierre Alfieri, Anne Parian.

Extrait du Cantique des Cantiques (traduction de Louis Segond) : « Tes lèvres distillent le miel, ma fiancée ; / Il y a sous ta langue du miel et du lait, / Et l’odeur de tes vêtements est comme l’odeur du Liban. // Tu es un jardin fermé, ma sœur, ma fiancée, / Une source fermée, une fontaine scellée. »

Le beau, le bien, le bon, la bénédiction du dire parfait. Le désir.

Quelle différence entre l’amour et la poésie, fût-elle la plus âpre, cruelle ou étrange ?

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© Alexandre Woelfell

Ainsi P.A.L., de Jacques Cauda (lire mon article récent sur L’amour la jeunesse la peinture chez Lamiroy et Comilédie chez Tinbad) et Alexandre Woelffel, photographe de voluptés baroques, ogresques, macabres.

Rendant hommage au journal pamphlétaire du furieux, et sublimement désespérée Léon Bloy (Pal, cinq numéros), P.A.L. est composé de visions effroyables, de fusées douloureuses, d’écartèlements sadiens, d’extases batailliennes.

« Elle a le goût du linge souillé sur la langue. Bâillonnée dans le noir par un caleçon breneux et des chaussettes écoeurantes fourrées dans son gosier. Et un manche de n’importe quoi dans le cul. »

L’humanimalité y est violente, atroce, superbe.

Elle, 95 kilos : « Ses fesses sautent comme un canon. »

L’inconvenance règne, et la scatologie.

Les langues sont immondes qui fouillent les tréfonds.

Et de nouveau l’alexandrin, décidément mis à toutes les sauces : « Et la chatte d’ouvre enfin sur cette belle pine / Et du haut d’icelle les grandes voix câlines / Des reins font entendre leur miaulement d’horreur »

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© Alexandre Woelfell

Il y a des orgies, des victimes, des pieds sales, tout un théâtre infernal, parfois insupportable, ce qui est très bien ainsi.

« Je constaterai que l’asticot aime les profondeurs. Les trous. Dans lesquels il roule comme une main fouille une sacoche. »

Y a-t-il en ces territoires de la schizophrénie (le mot apparaît dès la première page), notion faisant l’objet d’une élaboration théorique par Alain Jugnon dans Folie & Poésie selon Deleuze et Guattari aux éditions Lignes ?

Il s’agit dans cet essai de penser de quoi relève la révolution poétique à partir des grands singuliers de la littérature, Antonin Artaud, Arthur Rimbaud, Lautréamont/Ducasse, Franz Kafka, Guy Debord, en suivant cette intuition majeure de Mathilde Girard : « Il n’y a que la littérature à pouvoir aimer les hommes tels qu’ils sont devenus. »

La littérature est donc schizophrénie, c’est-à-dire bien davantage processus, production, machine, impureté, que simple expression personnelle, ou épanouissement de la subjectivité.

Schizophrénie et capitalisme et poésie.

Révolution dans la philosophie par la littérature.

Grand rire du schizo, qui est « hors territorialité, parce qu’il a porté ses flux jusque dans le désert. » (L’Anti-Œdipe)

Grand rire de Derridartaud et volutes directes du parlécrire.

« Artaud a mal au ventre et à l’anus, il vomit, il est malade de la psychiatrie, de la société et du commerce mondial des denrées qui alimentant la mort et la souffrance. »

Foudre rationnelle.

Foudre poétique.

Lenz/Büchner : « Il arriva ainsi au sommet de la montagne, et la lumière incertaine s’étendit vers le bas, jusqu’aux masses blanches des rochers, et le ciel était un imbécile œil bleu, et la lune était dedans cet œil, complètement ridicule, niaise. Lenz ne put s’empêcher de rire très fort, et dans ce rire l’athéisme vint s’accrocher en lui. »

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© Alexandre Woelfell

Alain Jugnon, magnifique : « Car le peuple est affaire de littérature. »

Ça parle, invente, traverse.

Ecrire est un caractère (Christiane Veschambre), pas une psychologie.

Ecrire peut se laisser attraper comme on joue au sabre avec notre fantôme blanc.

Ecrire invente son lieu, libre.

Ecrire passe, et « les chiens de l’extériorité aboient infatigablement, mordent et déchirent ».

« Ecrire n’a pas d’objet ».

Flaubert rêvait d’écrire sur rien, pas de ne rien écrire.

Ecrire aime bien que nous fassions l’âne.

« Ecrire veut agencer » (Deleuze/Jugnon/Cauda/ Ambre Biller/Houdart)

Il ne faut pas toujours entendre Ecrire, et même le faire tourner bourrique, lui présenter l’impossible de son cul, de sa voix, de son stylet.

Ce serait Duras, ou Beckett, ou Frank Smith, inventant un film qui voudrait effacer ses images, une langue qui voudrait effacer ses paroles.

Un film-déchirure.

Déchirer la politique actuelle, la mort.

« Un film / où il n’y plus d’original / mais une éternelle scintillation »

Du réel, rien que du réel.

Des éblouissements, des paroles définitives, des yeux sans paupières.

Il n’est pas prévu d’arrêter le flux.

Poésie.

Littérature.

Vie.

Pierre, c’est délicieux.

Nathalie, tes boucles d’oreilles !

FR

Célia Houdart, French Riviera, Promenade autour de la villa E-1027, éditions P, 2016, 42 pages

Editions P

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Sabrina Ambre Biller et Virginia Mons, Particules d’encre, Les Presses Littéraires, 2016, 62 pages

Sabrina Ambre Biller

Sabrina Ambre Biller et Lior Nadjar, Terra Incognita, Les Presses Littéraires, 2017, 70 pages

Les Presses Littéraires

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Le goût de la poésie amoureuse, textes choisis et présentés par Franck Médioni, Mercure de France, 2018, 128 pages

Mercure de France

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Jacques Cauda, P.A.L., photographies d’Alexandre Woelffel, Les Crocs électriques, 2018

Les crocs électriques

Lamiroy

Editions Tinbad

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Alain Jugnon, Folie & Poésie selon Deleuze et Guattari, Le septième chant de Maldoror, éditions Lignes, 2018, 104 pages

Editions Lignes

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Christiane Veschambre, Ecrire, Un caractère, éditions Isabelle Sauvage, 2018, 78 pages

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Editions Isabelle Sauvage

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Frank Smith, Le Film de l’impossible, éditions PLAINE Page, 2017

Editions PLAINE Page

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Se procurer French Riviera

Se procurer Le goût de la poésie amoureuse

Se procurer Folie & Poésie

Se procurer Versailles Chantiers

Se procurer Le Film de l’impossible

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