Témoigner pour les témoins, par Georges Didi-Huberman et Niki Giannari

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« Manifestement, personne ne veut savoir que l’histoire contemporaine a engendré un nouveau type d’être humain – ceux qui ont été envoyés dans les camps de concentration par leurs ennemis, et dans les camps d’internement par leurs amis. » (Hannah Arendt)

Passer, quoi qu’il en coûte est encore une fois un livre important, et de haute sensibilité, de Georges Didi-Huberman, publié comme une trentaine d’autres textes depuis 1985 (La peinture incarnée) par les Editions de Minuit.

Il s’agit ici, à partir des images et du commentaire off, écrit par la poétesse grecque Niki Giannari, du film Des spectres hantent l’Europe (99 minutes, France / Grèce, 2016), qu’elle a coréalisé avec Maria Kourkouta, de penser la déshumanisation de notre continent par le traitement administrativo-policier des réfugiés.

Parce que l’immémorial et la sauvegarde de la vérité appartiennent aux poètes, Georges Didi-Huberman choisit de placer sa réflexion sous l’autorité de Paul Celan, écrivant ceci, à l’orée de Renverse du souffle : « Paysage avec des êtres d’urne. / Dialogues / De bouche de fumée à bouche de fumée. / […] fais de ça l’image / qui relancera nos dés chez nous. »

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« Au cœur de l’Europe » (lire l’ouvrage éponyme d’Emmanuel Ruben aux éditions La Contre Allée, chroniqué dans L’Intervalle récemment), en 2016, une autre voix s’élève, de la poétesse Niki Giannari : « Ici, dans le parc bouclé de l’Occident, / les sombres nations rempardent leurs champs / à confondre le pourchasseur et le pourchassé. / A présent, pour une fois encore, / tu ne peux te poser nulle part, / tu ne peux aller ni vers l’avant / ni vers l’arrière. / Tu te retrouves immobilisé. »

Le visage s’ouvrait, il se ferme désormais : les persécuteurs sont là-bas, loin, au pays des premières joies, mais aussi ici, des deux côtés de la barrière et des barbelés.

« Et pourtant, / dans ces petits pieds pleins de boue / charnellement / gît le désir qui survit / après chaque naufrage / – un désir que, nous, nous avons perdu depuis longtemps – / le politique. »

Niki Giannari rappelle que pour être arrivé un jour trop tard à la frontière de Portbou, le philosophe des passages, l’exilé Walter Benjamin, de lassitude éternelle, laissant tomber ses valises pleines de livres, mit fin à ses jours.

L’inhospitalité est un crime silencieux, quand la bureaucratie anticipe les matraques.

« Même s’ils deviennent comme nous, / tranquilles, dépendants et privés d’âme peu à peu, / jusqu’à oublier ce qu’ils sont / et d’où ils viennent, / il y aura toujours cette nuit / où ils ont chanté autour du feu. »

Les voilà, « procession sacrée » regardant des aveugles.

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Intitulant son texte « Eux qui traversent les murs », Georges Didi-Huberman décrit ainsi la poétesse – née en 1968 – travaillant dans le Dispensaire social de solidarité de Thessalonique : « Je la vois s’habiller et marcher à la façon des partisans de la Résistance grecque ou de la guerre civile. Elle peut ressembler tour à tour, en quelques secondes seulement, à une enfant autiste surprise ou malheureuse de la moindre chose qui arrive, et à une vieille femme qui en saurait si long avec la vie qu’elle a cessé de s’étonner du pire. »

Près de Thessalonique, il y a le gigantesque camp d’Idomeni, que Niki Giannari fait découvrir à la cinéaste Maria Kourkouta.

Un film naît, dont le critique précise ainsi la structure : « Une première partie du film – la plus longue, en images numériques, sonores, en couleurs – se compose de plans fixes où se voient et s’entendent les vies et les voix mêmes, dans toutes les langues, de ceux qui voulaient passer la frontière à Idomeni et se sont mis à donner de la voix, à porter plainte, à se soulever contre l’empêchement qui leur en était fait. La seconde partie du film, en pellicule 16 millimètres noir et blanc, se compose de plans brefs, muets, caméra à l’épaule. »

Des corps singuliers, des entités désirantes, cherchent à passer, mais on ne passe plus, ou ailleurs, ou autrement, ou jamais.

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Ces hommes, ces femmes, ces enfants, qui insistent, sont moins et plus qu’eux-mêmes, ce sont des spectres, les revenants de notre propre généalogie de migrant, refoulée.

Voir ainsi en chaque réfugié « l’étranger familial » que nous sommes dans la force de notre oubli.

La biopolitique internationale invente des techniques de cantonnement, voire de ségrégation selon l’exemple colonial, et des camps où parquer les spectres qu’elle produit (figure centrale dans la pensée de Marx et Derrida liant aussi la révolution à la figure de Shakespeare). A chacun alors, peut-être, de les resubjectiver, de les rétablir en leur pleine humanité et corps sensible.

Lisant l’un des textes du livre La tradition cachée de la rescapée Hannah Arendt appelé « Nous autres réfugiés », Didi-Huberman questionne avec elle la notion de paria, qui écrit en 1943 : « Je ne sais quels souvenirs et quelles pensées hantent nos rêves nocturnes et je n’ose m’en enquérir, car moi aussi je me dois d’être optimiste. Mais parfois j’imagine qu’au moins la nuit nous nous souvenons de nos morts et des poèmes que nous avons aimés autrefois. »

L’inhospitalité des gouvernements est à penser comme une illégitimité, mais, chers amis, la déportation, vous le savez bien, est un effort nécessaire.

Georges Didi-Huberman : « Idomeni est un exemple parmi d’autres de la manière dont l’Union européenne cherche cyniquement à mettre en place l’externalisation des procédures d’asile et d’immigration : on va vous recevoir, mais ailleurs. »

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Un homme vient, apatride, qui ne devrait pourtant nullement demander l’asile et le soutien pour l’obtenir immédiatement.

Il se nomme Socrate, ou Emmanuel Kant, ou Jacques Derrida, Achille Mbembe, ou Primo Levi, ou Babel.

C’est un enfant jouant avec un toton.

Hannah Arendt : « Les réfugiés allant de pays en pays représentent l’avant-garde de leurs peuples. »

Le président hongrois Viktor Orban, dans sa volonté de criminaliser les réfugiés, annonce-t-il la fin d’une certaine Europe démocratique, ou en révèle-t-il au contraire les penchants criminels intrinsèques ?

Borders kill, et le philosophe des images de conclure : passer malgré tout.

Nous sommes tous des juifs errants et des homo migrans.

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Georges Didi-Huberman / Niki Giannari, Passer, quoi qu’il en coûte, Les Editions de Minuit, 104 pages

Les Editions de Minuit

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Se procurer Passer, quoi qu’il en coûte

 

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