Quelques heures à l’hôtel, par Gilles Favier, photographe

Rue de la Fidélité
© Gilles Favier

On connaît peut-être, sûrement, le travail de photoreporter de Gilles Favier, notamment sur Belfast et sur Koko, un village du Bénin victime de la traite négrière.

Mais le directeur artistique du festival sétois ImagesSingulières possède aussi une œuvre plus intime, la série One Star Hôtel effectuée avec des inconnu(e)s dans des hôtels bon marché.

Rencontrant ses modèles le plus souvent dans les rues, Gilles Favier leur propose une séance de photographie dans une chambre d’hôtel, laissant chacun libre de déterminer où aller dans le dévoilement de son corps.

Initié depuis plus de dix ans, ce projet offre un portrait inédit, troublant, d’anonymes acceptant, le temps d’un hors-champ, de se montrer sans fard.

Un livre d’artiste présenté sous coffret rend compte de ce travail aux frontières de la pudeur et de l’exhibitionnisme.

En attendant une exposition.

Lyon
© Gilles Favier

Pouvez-vous présenter en quelques mots vos projets One Star Hôtel entamé il y a plus de dix ans ?

Tout a commencé lors d’une résidence collective pour les vingt ans de l’agence VU’ à laquelle j’appartenais alors. Douze photographes à Paris avec une carte blanche, c’était le projet. Il y avait Anders Petersen qui travaillait rue du Faubourg-Saint-Denis, moi j’étais tout proche entre gare de l’Est et gare du Nord et on passait les soirées ensemble. J’avais décidé de forcer un peu ma nature et d’aller le soir chercher des gens dans la rue ou dans les cafés pour les amener dans ma chambre d’hôtel.  Après, avec un minimum de matériel, je leur demandais lors de ce huis clos improvisé d’imaginer comment ils aimeraient que je les représente.

Valparaiso1
© Gilles Favier

S’agissait-il de fixer l’atmosphère désormais quasiment disparue du Paris des hôtels populaires, ceux de Jean Genet et des mauvais garçons, des amants d’un jour et des prostituées, des ouvriers et des voyageurs désargentés ?

Oui, il y avait sûrement de la nostalgie d’un Paris du passé. Ma première adresse parisienne d’étudiant était toute proche, rue des Vinaigriers, près du canal Saint-Martin et j’avais déjà quitté Paris pour Sète.  Les petits hôtels étaient encore légions et leurs enseignes très cinématographiques…

Merci Patron
© Gilles Favier

Imposez-vous des limites à vos modèles ? Comment les rencontrez-vous ? Passez-vous des annonces ?

Je ne passe pas d’annonces, mais j’y réponds parfois. J’avais même fait un tour de France des petites annonces de modèles pour un magazine féminin quelques années auparavant. Je me promène avec quelques images dans un petit carnet et j’aborde les gens qui pourraient m’intéresser à une soirée, dans un café, n’importe où. Parfois je triche un peu en recontactant des personnes que j’avais photographiées il y a longtemps… Mais maintenant, très souvent, des gens me demandent comment faire partie de la série, ce qui tord un peu l’idée de départ, de hasard, de mise en danger…. Les gens que je rencontre ont le plus souvent une idée précise de l’image qu’ils désirent. Une femme quittée voudra que je lui prouve qu’elle est belle, un autre veut voir sa cicatrice symbole de guérison… Mais tous mettent beaucoup d’affect dans la photo. Il y a leur demande que je respecte et puis ensuite j’essaie de les entraîner ailleurs car parfois nous passons beaucoup de temps ensemble. Mais il n’y a pas de limites hormis que mes images ont vocation à être montrées…

Soeurs
© Gilles Favier

Quels ont été jusqu’à présent vos plus grands étonnements concernant cette série ?

Sans conteste la désinhibition, l’absence de pudeur dans le secret de la chambre.

Saint-Denis
© Gilles Favier

L’invitation à l’hôtel n’autorise-t-elle pas à pénétrer dans l’illicite ?

Si, bien sûr… Anders Petersen, encore lui, dit toujours : « Il faut avoir un pied dedans et l’autre dehors lorsque l’on photographie, mais je finis toujours avec les deux pieds dedans… » C’est un bon résumé, la rencontre est plus importante que la photographie qui n’est qu’un morceau de papier.

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© Gilles Favier

Beaucoup de vos modèles se dénudent. L’envie d’exposer son corps dans toute sa simplicité, avec ses défauts, ses tatouages, ses cicatrices, mais aussi ce qu’il peut convoquer de désir de la part du spectateur, n’est-il pas selon vous corrélé au besoin, au moins une fois, d’être regardé vraiment, à fond ?

Je leur dis au départ que ce n’est pas un concours de beauté. J’éclaire avec une lampe de poche qui souvent accentue les traits, montre tous les défauts du corps mais c’est ce qui m’intéresse. Oui bien sûr chacun a envie d’exister, mes modèles sont souvent des gens modestes et le fait qu’un photographe s’intéresse à eux les surprend mais les flatte aussi. Je me souviens avoir photographié des légionnaires dans un hôtel du sud de la France. Pour demander au premier, un serbe vraiment rude, je n’étais pas très fier…. A la fin tous ses amis voulaient venir à leur tour…

Istambul
© Gilles Favier

Discutez-vous avec vos acteurs d’un jour de leurs motivations ?

Nous parlons beaucoup en général, parfois nous allons diner avant… Car toutes les images se font la nuit…

Sète
© Gilles Favier

Ne gardez-vous qu’une image de chaque modèle ?

Oui.

Avez-vous perçu des différences de comportements ou attitudes entre hommes et femmes ?

Sans conteste les hommes sont plus intimidés…

Gare de l'Est
© Gilles Favier

Donnez-vous de temps à autres quelques pistes de mises en scène ?

Si la lumière l’impose oui… Et aussi parfois en fin de soirée quand une idée me passe dans la tête, je la propose…

Une fois le projet accepté par votre modèle, y a-t-il quelquefois des refus de dernière minute ?

Cela arrive parfois… C’est pour cela que j’aime bien la rue, on croise les gens et on y va sans trop réfléchir…

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© Gilles Favier

Le projet One Star Hôtel est-il la part la plus intime, la plus secrète, de votre œuvre de photographe ?

Oui bien sûr, mais je tente de glisser cette manière de photographier dans tous mes projets dorénavant.

De combien d’images disposez-vous pour cette série ? Comptez-vous les exposer ? Le projet évolue-t-il au fil du temps ? Peut-il s’arrêter ?

Disons qu’il y a une centaine d’images et une bonne moitié qui me conviennent… Oui, il faudrait arrêter car cela devient parfois obsessionnel… Une exposition et un livre : ce serait parfait pour finir.

Porte d'Orléans bis
© Gilles Favier

Une édition d’artiste à 99 exemplaires intitulée One Star Hôtel a paru en 2012 chez OffSète éditions, présentant six pages de textes et quinze photographies originales tirées par Vladimir Vasiliev. Le nom de Rémy Fière figure sur le coffret contenant l’ensemble. Qui est cet auteur ? OffSète éditions existe-t-il toujours ?

OffSète éditions existe toujours mais ne publie plus pour l’instant. Quant à Rémy Fière, les lecteurs du Libé des années 90 se souviennent sûrement de ses chroniques télé où il ne parlait jamais de télé justement, il est désormais responsable du site l’équipe.fr et produit des films documentaires.

Pourquoi avoir choisi de vivre à Sète ? Pour sa culture populaire méditerranéenne et sa franchise ?

Sète s’est un peu imposée. Je voulais quitter Paris et j’y ai trouvé toute l’ambiance que j’aime dans les villes ouvrières. Avec en plus ici un décor magnifique… mais je travaille en ce moment à Valparaiso et c’est aussi une ville qui pourrait me faire partir….

Gare du Nord
© Gilles Favier

Quelle est la dernière photographie que vous ayez faite ?

C’est une jeune femme d’Amérique du Sud qui invitée dans la série. Nous nous sommes rencontrés comme à la belle époque dans un hôtel de la porte Saint-Martin. Elle avait bu beaucoup avant de venir. Elle me demandait si une femme pouvait encore être belle à 40 ans… Elle était superbe dans son désarroi, je pense qu’elle venait de perdre son emploi aussi.  Quand je lui ai donné le tirage, alors que tout allait mieux pour elle, elle a eu cette phrase étrange : « Ce que tu as pris en photo, ce n’est pas moi, c’est l’intérieur de moi… » J’ai la réputation sulfureuse et ne sais pas si c’était un compliment car la photo lui faisait un peu peur je crois….

Propos recueillis par Fabien Ribery

one-star-couv

Gilles Favier, One Star Hôtel, texte de Rémy Fière, OffSète éditions – POP I, 2012 – 99 exemplaires numérotés et signés au colophon disposés sous coffret (il ne reste que quelques exemplaires disponibles à la galerie Clémentine de la Ferronnière, Île Saint-Louis, Paris)

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Gilles Favier, Belfast, préface d’Olivier Margot, textes de Gilles Favier, éditions Clémentine de la Feronnière, 2018

Exposition éponyme à la galerie Clémentine de la Feronnière jusqu’au 13 juillet 2018

Gilles Favier est représenté par la galerie Clémentine de la Feronnière

Un commentaire Ajoutez le vôtre

  1. Roger Salloch dit :

    j’attends le jour que tu decides de faire une longue ecriture sur la geule des gens…

    J'aime

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