Quelque chose à partir de rien, la photographie aux lisières de la représentation, par Michel Mazzoni

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© Michel Mazzoni

Pratiquant la photographie soustractive comme une forme d’ascèse, Michel Mazzoni interroge par son œuvre notre capacité à voir et à entrer en relation avec le mystère des formes.

Il ne s’agit donc pas d’arpenter en images la réalité, mais d’explorer une résonance mentale, notamment à travers toute une gamme de gris allant vers le monochrome.

Michel Mazzoni s’intéresse, par le biais des appareils de reproduction mécanique et du traitement de l’image, aux limites des possibilités de représentation.

Dans le vacarmes des marchandises de la société de consommation, le photographe belge construit un monde de silence où chaque chose retrouve sa pleine puissance d’être en s’extrayant de son devenir-déchet.

Un livre, Other Things Visible, et une exposition au Botanique de Bruxelles permettent de découvrir la radicalité poétique de son travail.

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© Michel Mazzoni

Vous photographiez à la limite de l’abstraction. N’avez-vous jamais désiré être peintre ?

Non, même si j’aime les travaux de peintres actuels et plus anciens. Je ne pense pas que l’abstraction soit directement liée à la peinture, on la retrouve dans d’autres formes d’expression. Aussi, j’ai toujours été plus attiré par les images techniques (créées par des appareils de reproduction).

Votre esthétique est-elle soustractive, allant vers une forme de méditation ou d’ascèse ?

Oui, j’opère par des procédés soustractifs, à la prise de vue au moment du cadrage et de la composition, mais aussi en post traitement. Je pars des principes que quand il y a trop à voir dans une image, on n’y voit plus rien. Moins il y a d’informations, plus elle questionne ceux qui la regardent. Pour revenir à votre question, c’est une forme d’ascèse.

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© Michel Mazzoni

Pourquoi évacuer la couleur de votre travail plastique ?

Je l’ai évacuée à un moment où je me suis rendu compte qu’elle ne me correspondait plus. Dans la façon dont je l’utilisais, elle donnait trop d’informations au contenu de mes images, cela me renvoyait trop au réel. Je suis revenu plus tard à la couleur, d’une manière plus expérimentale. Dans mes installations, les quelques images couleurs sont un peu comme des balises. Je dirais que ce qui ressort principalement dans mon travail c’est le gris, qui est aussi une couleur. Dans l’ensemble, mes images tendent vers une gamme monochromatique avec peu d’écart entre hautes et basses lumières.

Cherchez-vous à produire des images d’autant plus intrigantes qu’elles sont sans qualité et refusent la joliesse ou le spectaculaire ?

Les images qui composent Other Things Visible, sont des fragments de choses et de lieux que l’on ne peut pas décrire comme « homogènes ». Il y a un fil conducteur pour enclencher chaque nouvelle série, ensuite c’est un mélange de hasard et de chance. Le corpus s’apparente ici à un inventaire, un état des choses dans lesquels ont perçoit des accidents, des petites installations involontaires laissées par l’homme dans l’espace urbain. Ce qui rend les images intrigantes, c’est la façon dont je les traite. Le travail sur le cadre par exemple, provoque cette distance abstraite. Oui, on pourrait dire qu’elles sont sans qualités, mais qu’est-ce qu’une image de qualité ? C’est encore une histoire de norme, de catégorie et, c’est ce qui me dérange dans la réflexion strictement photographique qui est encore véhiculée aujourd’hui.

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© Michel Mazzoni

Quelle est votre pensée du montage ? Comment procédez-vous lorsque vous associez des images, que ce soit lors d’une exposition ou dans un livre ?

Le mot montage est très juste dans ce contexte, je procède effectivement par association d’images, comment vont-elles dialoguer entre elles et par rapport à un espace ou dans les pages d’une publication. Ce sont ces associations images qui vont pousser le spectateur (ou le lecteur) à s’interroger sur leur sens, leur contenu et leurs relations.

Photographiez-vous les vestiges d’une sorte de Guerre froide ininterrompue ?

Je photographie des choses qui viennent s’immiscer dans l’espace pour en modifier l’agencement structuré par la normalité. Un « état des choses » ou plus précisément, l’état de désordre d’un système.

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© Michel Mazzoni

Pour inscrire vos photographies dans le champ de l’histoire de l’art, les références à Malevitch et Ad Reinhardt, proposées par la critique d’art Christine Jamart, vous conviennent-elle ?

Des formes géométriques reviennent dans toute la série et surtout dans l’installation au Botanique. Cette série est effectivement teintée par l’empreinte du suprématisme et des architectones de Malevitch. Ad Reinhardt c’est, je pense, plus par rapport à certaines images de l’exposition qui tendent vers des noirs profonds et une presque disparition des éléments figuratifs. Oui, bien sûr, ce sont des références qui me touchent. Ils font partie de ces artistes d’une extrême radicalité, qui ont modifié le courant de l’art en allant jusqu’au bout de leurs pensées intellectuelles et en repoussant les limites des possibilités de représentation.

Il sourd de vos images une impression d’abandon, de déréliction, mais aussi de survivance. Pourquoi tant de minéralité, de pierre, de béton, de matériaux de construction ?

Certaines images ont été réalisées en Roumanie, on y trouve beaucoup de bâtiments laissés à l’abandon au moment de la révolution de 1989, ils sont là, dressés comme des totems, vestiges d’une autre époque. Plus généralement, il est question d’univers. Par exemple, j’aime photographier des masses de béton écrasées par la lumière ou des choses quelconques posées là, comme ça, que plus personne ne regarde mais qui, à mes yeux ont une certaine forme de beauté. En réfléchissant à votre question, me vient à l’esprit une phrase de Sol Lewitt que j’aime beaucoup : « L‘art fabrique de l’ordre à partir du chaos, de la clarté à partir de l’obscurité, quelque chose à partir de rien. »

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© Michel Mazzoni

Comment avez-vous pensé le parcours de votre exposition au Botanique de Bruxelles ? Quels ont été vos choix formels ?

Comme je le fais d’habitude, je m’imprègne bien du lieu, je travaille ensuite sur plan, à l’échelle et je construis petit à petit ma mise en espace. Le Botanique n’est pas un espace des plus faciles, il y a 600 m2 de surfaces avec de très grandes longueurs de murs. Pour éviter un accrochage ennuyeux, j’ai tenu à créer un rythme en privilégiant les vides, les écarts entre les formats, les différents supports. A cela s’ajoute deux œuvres en volumes. Avec Grégory Thirion, nouveau directeur des expositions, nous avons revu les problématiques d’éclairage de l’espace, pour aller vers une lumière plus forte, plus blanche, plus en connexité avec ce qui allait être installé.

Votre livre Other Things Visible joue habilement, dans le systématisme des pages affichant quatre images, d’une sorte d’effet puzzle, tout en n’hésitant pas à recomposer avec les mêmes photographies d’autres polyptyques interrogeant le sens même de la vision. La notion de processus erratique infini guide-t-elle votre pensée plastique ?

Ce livre à été édité par MER Paper Kunsthalle à Gand, la conception graphique par le studio Luc Derycke. Nous nous sommes vus une première fois avec Luc et nous avons défini ensemble l’architecture du livre. Il devait se composer en trois partie, un premier cahier présentant des images pleines pages sur papier bible, une second avec les textes en trois langues, sur un papier une face mat, une face brillante et un troisième reprenant l’ensemble des images toujours en pleines pages. En cours d’évolution, Luc m’a envoyé cette proposition avec des grilles de quatre images par pages qui fonctionnent sur des principes d’écho et de télescopage et, comme vous le soulignez, interrogent la vision du lecteur. J’ai beaucoup aimé cette proposition. Le fait que certaines images reviennent plusieurs fois au fil des pages en font une sorte de livre infini qui laisse une étrange sensation et, contribuera, je pense, à en faire un objet intemporel.

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© Michel Mazzoni

Cherchez-vous à produire une œuvre de silence à la structure profondément musicale ?

C’est une belle remarque, j’aime beaucoup les pièces pour piano de Morton Feldman, qui a beaucoup travaillé sur les silences, plus récemment le travail de Kenneth Kirshner. La musique occupe une place importante dans ma vie, j’en écoute beaucoup. Oui, effectivement il y a une structure musicale qui ressort de mon travail, cela se voit dans mes installations qui fonctionnent un peu comme des partitions, avec des notes, puis de longs silences…

Dans quel univers spirituel, catholique, protestant, bouddhiste, inscririez-vous votre œuvre ?

Je suis athée, mais si je devrais l’inscrire dans un univers spirituel, ce serait le shintoïsme.

Propos recueillis par Fabien Ribery

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Michel Mazzoni, Other Things Visible, texte de Christine Jamart, Borgerhoff & Lamberights nv / MER., 2019

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Site de Michel Mazzoni

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© Michel Mazzoni

Exposition éponyme au Botanique (Bruxelles), du 28 février au 14 avril 20

Site du Botanique

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