Quêter partout l’aventure, René Burri, photographe pluriel

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Quatre hommes sur le toit, Sao Paulo, Brésil, 1960 © René Burri / Magnum Photos. Fondation René Burri, courtesy Musée de l’Elysée, Lausanne

Connu dans le monde entier pour son portrait de Che Guevara au cigare, membre de l’agence Magnum depuis 1959, René Burri (1933-2014) symbolise l’excellence du photojournalisme.

Allant partout où l’Histoire est en mouvement (Israël, Vietnam, Corée, Cuba, Chine, Amérique latine, Europe), notamment pour le magazine Life, ce maître portant Borsalino et écharpe blanche publie en 1963 chez Delpire un livre majeur, Les Allemands, faisant de lui un équivalent suisse (Zürich fut son Heimat) du new-yorkais Paul Strand.

La mort ne l’attire pas, mais la façon dont les corps se situent dans l’espace, et dont les humains participent aux situations qui les embarquent.

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© René Burri / Magnum Photos. Fondation René Burri, courtesy Musée de l’Elysée, Lausanne

On l’imagine photographier surtout en noir & blanc, répondant aux commandes avec professionnalisme, mais René Burri, qui pratiqua aussi la couleur, fut un homme multiple, expérimentant des formes, cherchant par des collages et des dessins à explorer des lignes de sens inédites.

Le musée de l’Elysée de Lausanne consacre ainsi à cet adepte de la vitesse dans la lenteur, cet être épris de liberté, une exposition (catalogue aux éditions Noir sur Blanc) rendant hommage à son inventivité et sa constance dans le travail conçu comme puissance et partage.

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El Che, peinture sur le carton d’invitation de la « Rétrospective 1950-2000 » à Rotterdam en 2005 © René Burri / Magnum Photos. Fondation René Burri, courtesy Musée de l’Elysée, Lausanne

Après une première exposition remarquée en 2004 – René Burri – Rétrospective 1950-2000 -, le musée suisse présente en onze sections (Cinéma / Structures / Moi et les autres / Magnum / Che / China / Télévision / One World / Book / Collages / Dessins) près de cinq cents images issues des archives considérables (50 000 images en noir et blanc et en couleurs, 170 000 diapositives en couleurs, des films, carnets, maquettes de livres…) conservées en ses lieux, le photographe ayant décidé de créer en 2013 une fondation à son nom abritée par l’institution lausannoise.

A l’instar de son compatriote Nicolas Bouvier, René Burri fut très tôt un grand voyageur, curieux de tout, curieux des autres, cherchant à saisir la vibration du vivant partout où celle-ci se manifeste avec acuité.

Il n’y a qu’un monde, il ne faut rien séparer, tout est essentiel, tout se recompose sans cesse, comme notre propre idiosyncrasie en permanente élaboration.

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Autopotrait, Coronado, Nouveau-Mexique, Etats-Unis, 1973-1983 © René Burri / Magnum Photos. Fondation René Burri, courtesy Musée de l’Elysée, Lausanne

René Burri situe son art à la rencontre du singulier et de l’universel, constituant une vaste mémoire des individus et des événements majeurs de l’après Seconde Guerre mondiale – sa première photographie, prise à treize ans, montre Churchill debout dans sa limousine en visite à Zürich en 1946.

Il y a un rythme Burri, et même un jazz, qui est un entrelacs de lignes et d’ombres, une perception par fragments, syncopes, hachures, cadres dans le cadre questionnant le médium comme la pertinence du point de vue, à la fois unique et pluriel.

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Habana, 6 décembre 2006 © René Burri / Magnum Photos. Fondation René Burri, courtesy Musée de l’Elysée, Lausanne

Il n’hésite pas à manipuler les images comme on manipule des sons, sans craindre l’irrévérence, qui n’est en rien chez lui un sacrilège.

Son œil est souverain, et ses images des labyrinthes secrets pourtant au premier abord limpides, évidents, éclatants.

« En fait chez Burri, écrivent avec brio Marc Donnadieu et Mélanie Bétrisey, la photographie n’est pas un langage mais une langue, un parler Burri, parfois proche des suites de violoncelle de Jean-Sébastien Bach sous les doigts de Pablo Casals, parfois proche de l’improvisation musicale au sens de Miles Davis ou de John Coltrane, parfois même de ce « parler en langue » auquel on s’est référé à propos des artistes d’art brut dont la Suisse a été un terreau actif, d’Adolf Wölfi à Aloïse Corbaz en passant par Louis Soutter. »

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Brésil, 2004 © René Burri / Magnum Photos. Fondation René Burri, courtesy Musée de l’Elysée, Lausanne

Picasso, Le Corbusier (cousin de Louis Soutter), Alberto Giacometti, Robert Oppenheimer, Ingeborg Bachmann, Jean Tinguely, Naguib Mahfouz, il rencontre les plus grands, prend l’avion pour le Japon, l’Afrique du Sud, l’Egypte ou les Etats-Unis, dessine, fait des films, trace des notes, se passionne pour l’architecture et l’aventure spatiale, prépare de multiples expositions, rencontre la terre entière.

Il est généreux, facétieux, vertueux, très attaché à l’esprit de la coopérative Magnum Photos.

La vie est belle, atroce, intensément énigmatique.

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Fleurs de lotus séchées sur le lac de Kunming, palais d’Été de Pékin, Chine, 1964 © René Burri / Magnum Photos. Fondation René Burri, courtesy Musée de l’Elysée, Lausanne

Des corps se croisent, attendent, se vendent, se toisent, s’ignorent.

Il est au Brésil, dans la jungle des villes (Rio de Janeiro, Sao Paulo, Brasilia), sensible aux lignes de vie comme aux lignes de construction, jusqu’au vertige.

Il y a quelquefois du cinéma expressionniste allemand dans ses compositions, le cinéma étant pour lui un art premier.

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Xeros, Los Angeles, Californie, Etats-Unis, 1971 © René Burri / Magnum Photos. Fondation René Burri, courtesy Musée de l’Elysée, Lausanne

Créateur d’une œuvre plurielle, Burri est chef opérateur, plasticien, adepte du collage surréaliste et de l’autoportrait distancié, précurseur du selfie (magie du déclencheur à retardement).

Ses Fleurs de lotus séchés sur le lac de Kunming au palais d’été de Pékin (1964) sont des glyphes de Pierre Alechinsky.

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Brasilia, Brésil, 1960 © René Burri / Magnum Photos. Fondation René Burri, courtesy Musée de l’Elysée, Lausanne

Nous sommes avec lui dans l’empire des signes, dans un monde indéchiffrable pourtant saturé de présences, de monades allant leur orbe, dans l’affairement ou la tranquillité, solitairement et tous ensemble.

Il pose devant une ligne de policiers qui s’amusent de sa présence.

Voilà l’homme, voilà le monde, voilà la violence défaite.

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Chiapas, Mexique, 1982 © René Burri / Magnum Photos. Fondation René Burri, courtesy Musée de l’Elysée, Lausanne

Et Bernard Plossu de s’enchanter : « René Burri est de ceux qui ont ouvert, pour toujours, de nouvelles portes au langage photographique, tout comme Aldous Huxley avec son livre Les Portes de la perception (1954). Assurément, René Burri est l’un des auteurs les plus importants et les plus modernes de la seconde moitié du XXe siècle. »

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René Burri, l’explosion du regard, sous la direction de Mélanie Bétrisey et Marc Donnadieu, textes de Mélanie Bétrisey, Daniel Bischof, Clara Bouveresse, Marc Donnadieu, Julie Enckell Julliard, Tatyana Franck, Werner Jeker, Hans-Michael Koetzle, Bernard Plossu, Les Editions Noir sur Blanc, 2020, 240 pages

Editions Noir sur Blanc

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Les procès des manifestants de la place Tian’anmen vus à la télévision dans une chambre de l’hôtel de la Paix, Shanghai, Chine, 1989 © René Burri / Magnum Photos. Fondation René Burri, courtesy Musée de l’Elysée, Lausanne

Ouvrage publié à l’occasion de l’exposition éponyme ayant lieu au Musée de l’Elysée (Lausanne), du 29 janvier 2020 au 3 mai 2020

Musée de L’Elysée

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Se procurer René Burri, l’explosion du regard

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