Le frisson des choses qui s’enfuient, par Charlotte Mano, photographe, lauréate du prix HSBC

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© Charlotte Mano / Editions Xavier Barral / Prix HSBC pour la Photographie, Paris, 2020

J’ai été très heureux d’apprendre que Charlotte Mano et Louise Honée étaient lauréates du double prix HSBC 2020 pour la photographie.

J’avais présenté en mars 2019 dans L’Intervalle la série Thank you Mum, de Charlotte Mano – aujourd’hui éditée magnifiquement par les Editions Xavier Barral -, article accompagné d’un entretien avec l’auteure.

Pour célébrer son prix, je le reprends ici en substance, en m’autorisant à le modifier et prolonger un peu.

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© Charlotte Mano / Editions Xavier Barral / Prix HSBC pour la Photographie, Paris, 2020

Avec la force de l’insoutenable légèreté de l’être, Charlotte Mano a photographié sa mère malade.

Elle est nue, exposée, vulnérable, et d’une très grande pudeur, peut-être déjà partie dans le lointain.

La complexité du rapport mère-fille devient dans Thank you Mum une bouleversante complicité de femmes se portant mutuellement attention.

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© Charlotte Mano / Editions Xavier Barral / Prix HSBC pour la Photographie, Paris, 2020

Il y a ici du soin et de l’audace, des protocoles de mises en scène et de l’inédit dans l’inventivité du lâcher-prise.

La photographie se fait exorcisme, des peurs et des angoisses dues au spectre de la mort, mais aussi réinvention de soi, jeu, déplacement.

Il n’est pas fou de demander à chaque image un miracle.

Croire qu’elles n’ont guère de pouvoir serait au contraire effet de démence.

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© Charlotte Mano / Editions Xavier Barral / Prix HSBC pour la Photographie, Paris, 2020

La photographe : « Je suis née et j’ai grandi dans un petit village des Landes, au grand air, c’était la campagne maritime. Toujours dehors entre mer et forêt. Pas de télévision, pas de cinéma avant mes seize ans, quelques cassettes vidéos et beaucoup de livres. Jamais de grands auteurs, plutôt des livres « jeunesse » ou des « polars » empruntés à ma grand-mère. Pas d’images, que du réel : ce que je voyais, je le vivais. J’en garde un très bon souvenir. D’ailleurs, je ne photographie jamais loin de mes racines : photographie et vie sont nécessairement liées dans mon travail. »

« L’air est plein du frisson des choses qui s’enfuient : j’avais ce vers de Baudelaire [Le Crépuscule du matin] qui me hantait depuis mon retour du Portugal, un artiste danois l’avait récité brillamment. Suite à tout cela, je me souviens simplement avoir dit à ma mère, dont je venais d’apprendre la maladie : « On va faire des images de tout ça toutes les deux. » Puis, c’était lancé. Une idée me vient, on s’installe dans la seconde, on n’attend jamais. On parle peu. On rit souvent, surtout lorsqu’elle se retrouve nue au milieu d’un terrain vague où je jouais gamine. C’est léger dans la forme que ça prend, pas dans le fond. D’ailleurs, elle n’avait jamais vu les images, installation et vidéo, avant mon premier solo show à la Galerie du Château d’eau de Toulouse. Ce fut un véritable choc pour nous deux : nous étions au même endroit, au milieu des visiteurs devant notre travail, certains nous regardaient du coin de l’œil, nous reconnaissant sans doute sur les images. Je crois que c’est la première fois de sa vie qu’elle se retrouvait au centre de l’attention, à la vue de tous. C’était extrêmement fort à vivre, à voir, ça allait bien au-delà de la maladie ou de l’idée de la mort, c’était quelque chose de purement humain. »

« Lorsque l’on voit les images réunies, on comprend qu’il s’agit d’une relation mère/fille mise à mal par quelque chose. On trouve quelques indices mais rien n’est explicite. Nous sommes face à une image tamisée, subjective, émotionnelle. Je laisse des traces ici et là. Des traces pour le spectateur, mais avant tout des traces de notre passage, elle et moi, dans cette épreuve. »

« Il me semble que je fabrique ces images au nom d’une sorte de vérité de la vie, dans ce qu’elle peut offrir de plus fort et d’impérissable malgré sa fragilité. Je crois que l’ambition se trouve par là : tenter de représenter une réalité émotionnelle, voire spirituelle, en croyant au pouvoir révélateur de la photographie. Par des symboles, des métaphores, des codes esthétiques, je veux amener l’image dans une autre dimension que celle du réel. »

« La majorité de ces images sont des mises en scène qui flirtent entre passé et présent, vie et mort, fille et mère. Je les soumets à mes désirs et à mes peurs. »

« A l’annonce de sa maladie, j’avais besoin de voir ce que pourrait être « ma mère morte ». Mais il fallait que ce soit un peu joli, que ce soit fait sous forme de cérémonie, qu’il y ait des codes : un drap blanc, la forêt derrière la maison, ces champignons, son chat que j’avais caché sous le drap… Finalement, on est presque dans la fable, la petite histoire que l’on raconte aux enfants quand il s’agit de perdre ce qui est constitutif. Cela peut paraître absurde, mais tout est devenu très vite croyances et espérances dans les images et dans notre vie ensemble. »

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© Charlotte Mano / Editions Xavier Barral / Prix HSBC pour la Photographie, Paris, 2020

« Nous photographier est un geste d’un grand amour et d’une grande violence, mais c’est aussi une manière pour moi de transformer tout ça en avenir… »

« Je cours après quelque chose sans vraiment pouvoir le définir, et encore moins l’attraper. Tout ça est très incertain, je déterre des choses en moi…Il y a des jours où je me dis que je suis en train de me tisser une grosse couverture douce sur laquelle je pourrai m’effondrer plus tard. Mais ça, c’est plutôt les mauvais jours. »

Maintenant, « la grosse couverture douce » est un livre diffusé nationalement, mais aussi une exposition promise à la circulation.

Avec son travail inaugural, Charlotte Mano a accompli le plus difficile : s’approcher de la mort, en refusant de se laisser fasciner par sa puissance de néantisation, en l’intégrant dans une dimension de vie ne pouvant craindre d’elle qu’un surplus de larmes et de mélancolie.

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Charlotte Mano, Thank you Mum, texte de Fannie Escoulen, directeur de collection Christian Caujolle, édition Jordan Alves, Prix HSBC pour la photographie / Editions Xavier Barral, 2020

Charlotte Mano – Atelier EXB

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© Charlotte Mano / Editions Xavier Barral / Prix HSBC pour la Photographie, Paris, 2020

Site de Charlotte Mano

Prix HSBC pour la Photographie – Fondation de France

d

Se procurer Thank you Mum

 

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