Vivre, entre dons et épreuves, par Charles Juliet, écrivain

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« J’ai l’impression que mon adolescence n’a jamais pris fin. Au long des années, elle s’est enrichie d’un accord avec ce que je suis, d’une force calme, d’une vision sereine de la vie. Et la faim est toujours là. Insatiable. »

Charles Juliet est de ces écrivains qui touchent par leur constant souci d’authenticité, en poésie ou en prose (récits, journaux, livres d’entretiens).

Paraît aujourd’hui le dixième tome de son journal, tenu entre 2009 et 2012.

C’est un volume peut-être plus intime encore que les précédents, l’auteur évoquant plus amplement ses relations avec son épouse et sa famille, ses études douloureuses (au lycée militaire d’Aix, et durant son année préparatoire aux études de médecine), tout en revenant sur son amour précoce avec la femme de son chef de section relaté dans L’Année de l’éveil, alors qu’il était enfant de troupe.

Ecrivain, Charles Juliet est habité par la question du mal, concernant notamment les enfants, et la crainte de l’abandon marqué dans sa chair depuis sa toute petite enfance.

Son journal se montre stupéfait devant la violence nazie, les massacres du siècle, et la liste innombrable des injustices faites aux plus jeunes, aux femmes, aux moins nantis : « Rares sont les adultes qui se montrent attentifs aux peurs, aux angoisses, désarrois, chagrins et émerveillements des enfants – m’apprend cette femme médecin pédiatre. »

Mais il y a aussi la beauté, l’indemne, la nature, et la peinture comme accès privilégié à la dimension du sauf.

Des années de pratique assidue des textes mystiques, notamment bouddhistes, ont fait progresser en lui un sentiment de paix : « sans Krishnamurti, je n’aurais pas pu me défaire de tout ce qui m’entravait, je n’aurais pas pu aller aussi loin qu’il fallait sur le chemin que j’avais à parcourir. »

Trouver la juste place, dépasser ses inhibitions, accepter son destin, ne pas donner prise aux démons intérieurs, être capable de naître à soi-même en méditant la leçon des maîtres (Carlos Castaneda, les mémoires d’un Indien sioux, mais aussi Bram van Velde ou Samuel Beckett).

« Après avoir connu des années d’ennui, de dégoût, d’épuisement, j’ai l’impression que la vie ne m’a pas trop abîmé. Faveur insigne, j’ai pu me régénérer. A nouveau me sont accordés la faveur, l’avidité de vivre, la capacité d’aimer… Merveilleuse est la vie quand elle ne ménage pas ses dons. »

Deux ans plus tard : « Je me souviens que dans la Chine ancienne les peintres vivaient en général plus longtemps que la plupart de leurs congénères. Ils avaient une conception spirituelle de leur art. ils étaient « des hommes vrais », des sages, vivaient en harmonie avec eux-mêmes, en plein accord avec ce qu’ils étaient et pensaient. Je ne suis pas un peintre, mais l’écriture m’a été un moyen identique à ce que la peinture a été pour eux. Si bien que je veux croire qu’un sursis me sera accordé. »

Charles Juliet rencontre beaucoup – des amis, des témoins, des lecteurs -, voit beaucoup – des ateliers d’artistes (Anne et Patrick Poirier), des peintures (Zoran Music), des films (Séraphine, Il était une fois en Anatolie) -, lit beaucoup, particulièrement de la littérature américaine, se montre curieux de tout, voyage (Algérie, Corée du Sud, Nouvelle-Zélande, Nouvelle-Calédonie) : « Souvent, je suis agacé par cette manie que j’ai de tout observer. Je voudrais y mettre fin mais je n’y parviens pas. Je n’ai pas le pouvoir de rendre mon regard moins avide. »

« De tous les livres que j’ai lus, c’est cet ouvrage inépuisable sur les métayers de l’Alabama [Louons maintenant les grands hommes, de Walker Evans/James Agee], qui m’a donné mes plus belles heures de lecture. »

Tombeau pour les belles âmes et grandes figures (James Agée, Roger Planchon, Billie Holliday, Willy Ronis, Claude Lévi-Strauss, Albert Camus, Laurent Terzieff, le poète Thierry Metz, Stéphane Hessel, Katherine Mansfield, Céleste Albaret, domestique de Marcel Proust), son journal est aussi porté par un formidable élan de vie.

Attentif aux récits de vie, curieux de la façon dont chacun peut mener son existence, avec et par-delà ce qui le détermine, Charles Juliet note en quelques pages, quelques paragraphes, les lignes de forces d’une existence.

Trouver le bon tempo, correspondre pleinement à son idiosyncrasie.

Marcher ensemble, voir si le rythme s’accorde, si l’on pourra vivre côte à côte : « De longues promenades avec ML. Tout un après-midi à marcher sous la pluie. Je sais qu’auprès d’elle je pourrais écrire. »

Mais s’il est athée, l’écrivain n’est pas insensible au mystère d’être au monde, aux signes, aux plans de réalité différents, à un ordre de présence supérieur, en témoignent à plusieurs reprises ses remarques concernant la synchronicité et les sorties de corps.

Edith Piat disait de Marcel Cerdan : « Il est si pur dans son cœur que, quand il me regarde, je me sens lavée de tout. »

Accéder à cette dimension d’amour peut être la quête d’une vie lorsque l’on est né blessé.

Katherine Mansfield : « On n’échappe pas à la splendeur de la vie. »

Charles Juliet lors d’une promenade : « vomis ces mot / qui te pourrissent / la tête // écris / avec ces mots / silencieux / qui s’échappent / de ta fracture »

Le jour baisse ? Oui, peut-être, mais la vue est haute.

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Charles Juliet, Le jour baisse, Journal X, 2009-2012, P.O.L., 2020, 318 pages

Editions P.O.L.

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