Ecrire au bruit des tarabouks, par Gustave Flaubert, écrivain, épistolier

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« Si tu veux savoir l’état de nos boules, nous sommes couleur de pipe culottée. Nous engraissons, la barbe nous pousse. »

Philippe Sollers a souvent recommandé de commencer la journée, non seulement par la lecture du journal (leçon de Hegel), mais par celle de quelques lettres de la correspondance de Voltaire, ou de Louis-Ferdinand Céline.

Voltaire et Céline, oui, bien sûr, mais sans oublier Gustave Flaubert, dont les mots font l’effet d’un tonic lorsque pointe la tentation d’endormissement sensible. 

Paraît aux Editions Elisabeth Brunet (Rouen), avec le soutien du Département de Seine-Maritime, une édition anthologique magistrale des lettres de l’auteur de L’éducation sentimentale – 440 sur 4504 retrouvées à ce jour-, conçue à partir de l’édition électronique des chercheurs de l’Université de Rouen Normandie, Yvan Leclerc et Danielle Girard.

On peut lire scolairement, page après page, chacun ses symptômes, ou ouvrir ce beau volume à l’inspiration du hasard objectif, comme on tirerait le Yi Jing.

Quelles sont les forces énergétiques en présence ? Sont-elles favorables ou défavorables ? Posez votre question, et consultez Monsieur Flaubert.

A l’ami Louis Bouilhet, le 13 mars 1850 à bord d’une cange : « Dans six ou sept heures nous allons passer sous le tropique de ce vieux mâtin de Cancer. Il fait dans ce moment trente degrés de chaleur à l’ombre ; nous sommes nu-pieds, en chemise ; je t’écris sur mon divan au bruit des tarabouks de nos matelots qui chantent en frappant dans leurs mains. Le soleil tape d’aplomb sur la tente de notre pont. Le Nil est plat comme un fleuve d’acier. Il y a de grands palmiers sur les rives. Le ciel est tout bleu. Ô pauvre vieux ! pauvre vieux de mon cœur ! »

La lettre fait plusieurs pages, passionnantes, c’est un roman, un embarquement, un moment épique.

Chers lycéens qui passez en juin l’oral du bac de français, il vous faut vingt textes ou un peu moins, et vos professeurs sont peut-être lassés, fatigués, démotivés – enseigner, notamment dans le public, est devenu un acte politique, le courage manquant parfois, souvent -, offrez-leur cet ouvrage de réveil, vous serez sauvés, et les rappellerez à leur mission première : donner le goût, proposer des voies d’émancipation, transmettre l’énergétique des mots et des phrases dont le pouvoir peut être destinal.

A Alfred Le Poitevin, de Croisset, le 20 septembre 1845 (oui, peu me chaut l’ordre chronologique) : « Je suis un bougre curieusement avarié, j’ai de la bouillie au cul, à la jambe, et à la tête ; ma peau ne sera bientôt plus qu’un vaste clou rouge et suppurant. Comme c’est farce ! Mais ça m’emmerde au suprême degré : je ne puis ni marcher ni m’asseoir, ni travailler avec liberté ! Tout cela m’agace, m’irrite, je deviens bien ennuyé. La vie se déchire à coups d’épingle, mieux vaut peut-être de grandes trônières. Quant à mes maux de nerfs je prends du quinquina au lieu de valériane. Voilà le changement. Si cette série de couillonnades a un sens c’est bien, si ça n’en a pas c’est mieux, car ce qui n’a pas de sens a un sens supérieur à ce qui en a. Grave cet axiome en lettres d’or sur la porte de ta bibliothèque. Alors les braves gens qui méprisent la science verront qu’ils se trompent et qu’elle est quelque chose. »

Il faudrait tout recopier, tout apprendre par cœur, tout gueuler.

Flaubert souffre beaucoup, son corps est constamment attaqué, violenté, tourmenté, mais voilà – lettre à Louise Colet du 2 mars 1854 – « Le besogne remarche. J’ai fait depuis quatorze jours juste autant de pages que j’en avais fait en six semaines. Elles sont, je crois, meilleures, ou du moins plus rapides. Je commence à m’amuser. Mais quel sujet ! quel sujet ! Voilà bien la dernière fois de ma vie que je me frotte aux bourgeois. Plutôt peindre des crocodiles, l’affaire est plus aisée. »

A Guy de Maupassant, le 4 mai 1880 (Flaubert meurt le 8 à Croisset d’une hémorragie cérébrale) : « Huit éditions des Soirées de Médan ? Nom de Dieu ! Les Trois Contes en ont eu quatre. Je vais être jaloux. »

Mais, dites-moi, pourquoi tant d’enthousiasme ?

Parce que la langue française, son histoire, la façon dont elle sonne et résonne, sa tectonique syntaxique, sa manière de conduire le sens et la pensée.

A George Sand, le 3 août 1870 (les Prussiens sont aux portes de Paris) : « Les guerres de de race vont peut-être recommencer ? on verra, avant un siècle, plusieurs millions d’hommes s’entretuer en une séance ? Tout l’Orient contre toute l’Europe, l’ancien monde contre le nouveau ! Pourquoi pas ? Les grands travaux collectifs comme l’isthme de Suez sont peut-être, sous une autre forme, des ébauches et des préparations de ces conflits monstrueux dont nous n’avons pas l’idée ? » 

Le volume coûte 24 euros, il pourrait en valoir dix fois plus, vive la démocratie, les bonnets rouges, les gilets jaunes, et ma grand-mère Germaine, qui ne lut jamais Madame Bovary.

Précision d’importance : ce livre a été publié en novembre 2021, pour la Sainte-Catherine.

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Gustave Flaubert, La Passion des Lettres, Correspondance choisie 1839-1880, préface de Boris Moissard, texte établi à partir de l’édition électronique d’Yvan Leclerc et Danielle Girard, Université de Rouen Normandie, Editions Elisabeth Brunet / Département de Seine-Maritime, 2022, 648 pages

Editions Elisabeth Brunet

Les passionnés de la prose du Flaubert épistolier pourront lire également sa très stimulante correspondance avec le romancier et nouvelliste russe Ivan Tourgueniev (1818-1883), vivant entre Paris et Bougival, que le styliste rencontra dix-sept ans avant sa mort, à l’âge de 42 ans – l’auteur de Un mois à la campagne en avait 45.

Chacun se livre, dit ses doutes, ses difficultés physiques (Tourgueniev souffre notamment de la goutte), ses soucis d’argent, tout en témoignant de l’intense vie littéraire de leur époque, des stratégies, des positions, des ambitions.

Le 16 mars 1863, au plus français des écrivains russes : « Depuis longtemps, vous êtes pour moi un maître. Mais plus je vous étudie, et plus votre talent me tient en ébahissement. J’admire cette manière à la fois véhémente et contenue, cette sympathie qui descend jusqu’aux êtres les plus infimes et donne une pensée aux paysages. On voit et on rêve. De même que quand je lis Don Quichotte je voudrais aller à cheval sur une route blanche de poussière et manger des olives et des oignons crus à l’ombre d’un rocher, vos Scènes de la vie russe me donnent envie d’être secoué en télègue au milieu des champs couverts de neige, en entendant des loups aboyer. Il s’exhale de vos œuvres un parfum âcre et doux, une tristesse charmante, qui me pénètre jusqu’au fond de l’âme. »

On se parle entre « confrères », on s’admire, on se jalouse un peu parfois.

Tourgueniev à son ami le 26 mai 1868, de Bade : « Depuis la première fois que je vous ai vu (vous savez, dans une espèce d’auberge – de l’autre côté de la Seine) – je me suis pris d’une grande sympathie pour vous – il y a peu d’hommes, de Français surtout, avec lesquels je me sente si tranquillement à mon aise et si éveillé en même temps – il me semble que je pourrais causer avec vous des semaines entières – et puis nous sommes des taupes qui poussons notre sillon dans la direction. »

La vie des taupes, voilà donc l’objet de cette correspondance au sommet.

Conseil du mardi 24 novembre 1969, de l’Hôtel Byron, Paris : « Trouvez un autre titre. Education sentimentale est mauvais. »

Flaubert, le 21 août 1871, de sa « cabane » de Croisset : « Avec qui causer maintenant ? Qui donc, dans notre lamentable pays, « s’occupe encore de la Littérature » ? Un seul homme, peut-être ? – Moi ! – débris d’un monde disparu, vieux fossile du romantisme ! Vous me raviverez, vous me ferez du bien. »

Le 13 novembre 1872, ce diagnostic, définitif : « La Bourgeoisie est tellement ahurie qu’elle n’a plus même l’instinct de se défendre. – Et ce qui lui succédera sera pire ! J’ai la tristesse qu’avaient les patriciens romains au IVe siècle. Je sens monter du fond du sol une irrémédiable Barbarie. – J’espère être crevé avant qu’elle n’ait tout emporté. Mais en attendant, ce n’est pas drôle. Jamais les intérêts de l’esprit n’ont moins compté. Jamais la haine de toute grandeur, le dédain du Beau, l’exécration de la littérature enfin n’a été si manifeste. »

Oui, chers amis, que pensez-vous de l’état mental de la France ?

« Avez-vous vu la circulaire de Simon contenant une réforme de l’instruction publique ? Le paragraphe destiné aux exercices corporels est plus long que celui qui concerne la littérature française. Voilà un petit symptôme significatif. »

Propos d’un enragé sublime en mal d’amour (2 juillet 1874) : « Hier, j’ai été tenté d’embrasser trois veaux que j’ai rencontrés dans un herbage, par humanité et besoin d’expansion. »

La mort de George Sand, en juin 1876, lui fera une « peine infinie ».

« Les bonnes gens de la campagne pleuraient beaucoup autour de sa fosse. Dans ce petit cimetière de campagne, on avait de la boue jusqu’aux chevilles. Une pluie douce tombait. Son enterrement ressemblait à un chapitre d’un de ses livres. »

Combattif, le jeudi 14 décembre 1876 : « J’ai lu comme vous quelques fragments de l’Assommoir. Ils m’ont déplu. Zola devient une précieuse, à l’inverse. Il croit qu’il y a des mots énergiques, comme Cathos et Madelon croyaient qu’il en existait de nobles. Le système l’égare. Il a des principes qui lui rétrécissent la cervelle. »

Mardi 16 janvier 1877 : « Je me demande si dans q[uel]q[ue] temps il sera possible de vivre sans s’occuper d’argent, sans être banquier, sans vendre ou acheter n’importe quoi. – Jolie perspective p[ou]r l’humanité ! » – Tous épiciers ! »

Les amoureux du Beau sont menacés, bientôt expulsés du champ social en entier.

Oui, cher Maître, comment avoir des nerfs assez robustes pour vivre dans ce monde-là ?

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Gustave Flaubert / Ivan Tourgueniev, Je n’ai pas les nerfs assez robustes pour vivre dans ce monde-là, correspondance, préface de Frank Lanot, Le Passeur éditeur, 2021, 300 pages

Le Passeur éditeur

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Se procurer Je n’ai pas les nerfs assez robustes pour vivre dans ce monde-là !

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2 commentaires Ajoutez le vôtre

  1. Merci beaucoup pour la découverte de ces ouvrages !
    Votre article les met en valeur.
    Et le contenu, même si peu présenté, est ma foi, assez intéressant.

    Bon, maintenant, aller les commander en librairie…

    Miss G

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  2. Barbara Polla dit :

    Vive la tectonique syntaxique !

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