Chansons du temps qui ne passe pas, Aragon vivant

« Reviens de nulle part / N’importe où je t’attends »

Je vis une passion amoureuse déçue, très douloureuse puisque j’ai tout quitté pour en accomplir la promesse.

Je cherche, j’erre, je m’effondre, j’écris quatre articles par jour (j’en ai une cinquantaine en attente, ne vous inquiétez pas, je peux disparaître un moment), je regarde les murs, j’envoie des dizaines de mails, je réponds à des sollicitations, j’écoute Phoenix et Oiseaux-Tempête.

Et voici, dans l’une des piles de livres en attente, un bandeau rouge chez Gallimard qui attire mon attention : « Aragon vivant 1897-1982 »

A quoi sert la littérature ?

A traverser l’impossible.

Quel est le but ultime de la littérature ?

Sa disparition.

La transformation des livres en vie, ou, comme l’écrivait si bien Alain Jouffroy, en « poésie vécue ».

Pourquoi les mots ?

Pour brûler, pour atteindre Dieu, pour supplier, pour entrer dans le terrier avec le lapin d’Alice.

Pourquoi les visages à embrasser en pleurant et les corps à aimer absolument ?

Parce que nous sommes terriblement seuls et qu’il nous faut la crucifixion par le don du plaisir pour, peut-être, renaître.

Il faut du temps pour apprécier la littérature en-dehors de l’école, dont le but est la perpétuation de l’ordre social (au fond les syndicats sont là aussi pour cela), pas l’entrée dans l’inconnu, pas le basculement dans l’amour, comme Germain Nouveau à la porte de l’église d’Aix, loqueteux et sublime.

Ou il ne faut pas aller à l’école, vivre le plus moralement possible, sans le carcan de la discipline, des conventions, de la monstrueuse petite chose sociale.

La liberté est le principe, elle doit jaillir, repousser les limites, savoir dire non avant de dire totalement oui.

Alors, quand j’ouvre Aragon là, maintenant, et dont je connais bien sûr quelques-uns des grands traits biographiques et les reproches qu’on peut lui faire (je choisirai toujours la grandeur défaillante à la servitude honorable), je ne le lis pas comme un auteur de plus avec des livres en plus, mais comme le premier des écrivains, le premier des hommes, mon frère intra-utérin décédé, l’ami de demain dont j’ai déjà besoin.

Walter Benjamin l’a écrit : « Nous sommes attendus. »

Oui, comme les paroles de feu qui nous désignent, et viennent entourer notre cœur blessé de joie violente.

J’ouvre Les Chambres, je suis un chercheur, un chien aux millions de terminaisons olfactives, mes larmes sont des loupes.

Et je recopie, comme autrefois lorsque je vivais dans le scriptorium, parmi les dragons bleus et les dames aux longues robes roses et vertes souriant d’une façon angélique.

« Sept ans depuis ces mots-là sept ans ont passé sur mon visage et sur mon âme / Sept ans ont passé comme un loup que chaque jour chaque nuit un peu plus affame / Arrachez-moi ce loup La peau viendra »

« Les mots autour de nous assis comme des / Chiens sages / Comme les chenets du feu les murs peints / Les rideaux lourds aux yeux las des fenêtres / Les mots comme des fleurs dans le verre / De ne rien dire Les mots comme un verrou / Mis à la porte / Et le grand lit doucement qui s’ouvre / Et te regarde »

« Un bras autour de toi / Le second sur mes yeux / L’un t’empêche de fuir / L’autre maintient mes songes »

« Absente mon absente / Si faussement que j’ai / Dans mes bras étrangers / Comme une image peinte »

« Si je pouvais savoir / Qui te tient contre lui / Ô mon enfant enfuie / Où se passent les rêves »

« Ô Chine noire des ruisseaux où tremble / Où tremble le chiffon rouge d’un baiser / Piégé »

« J’écris ton corps j’écris ton âme / Sans l’intermédiaire des mots / Mon amour dénoué ma tempête de flammes / Sur le lit de moi-même où tu n’es pas / Encore »

« Une fatigue folle et douce au bord de dormir / Quelqu’un parle au dehors et c’est là le silence »

« Le cri »

« Le matin je palpe un matin gris dans ce grand ciel de verre / Avais-je à la fin des fins dormi seul cédé au sommeil / Un matin gris dans l’atelier dévasté de toi »

« Ce jour que je t’avais perdue »

« Il régnait sur Paris / Ce silence de toi »

« Ce jour ce jour percé que je t’avais perdue »

« D’où vient cette illusion de harpe / Et la dérision d’habiter un palais »

« Toutes les chambres un jour vient que l’homme s’y / Ecorche vif »

« Vivre après tout je sais enfin ce que ce fut / Mon amour »

Maintenant, je quitte un peu Elsa (au fond, c’est impossible, le recueil qui suit lui est dédié) pour les camarades, et ouvre Persécuté persécuteur, publié d’abord aux Editions surréalistes en 1931.

C’est jour, mois, année, de révolution prolétarienne.

Avez-vous remarqué comme l’Etat croit s’assurer la tranquillité en demandant à la population de 2022 de rendre les armes ? 

« Quand les hommes descendaient des faubourgs / et que la Place de la République / le flot noir se formait comme un poing qui se ferme / les boutiques portaient leurs volets à leurs yeux / pour ne pas voir passer l’éclair »

Il m’a semblé constater cela systématiquement lors des manifestations des Gilets Jaunes quand je montais à Paris, et les soldats accroupis, tapis, derrière le coin des rues.

« Appelle-les tous avec leurs outils / les enfants galopeurs apportant les nouvelles / les femmes aux chignons alourdis les hommes / qui sortent de leur travail comme d’un cauchemar / le pied encore chancelant mais les yeux clairs / Il y a toujours des armuriers dans la ville »

Mais, Monsieur Aragon, vous délirez ?

« Dépasse la Madeleine Prolétariat / Que ta fureur balaye l’Elysée / Tu as bien le droit au Bois de Boulogne en semaine / Un jour tu feras sauter l’Arc de triomphe / Prolétariat connais ta force / connais ta force et déchaîne-la »

Seriez-vous, Monsieur Aragon, intersectionnel à mort ?

« Ecoutez le cri des Syriens tués à coups de fléchettes / par les aviateurs de la Troisième République / Entendez le hurlement des Marocains morts / sans qu’on ait mentionné leur âge ni leur sexe »

Monsieur Aragon, vous êtes mort le 24 décembre 1982, comment pouvez-vous encore parler ?

« Il n’y a pas d’idéal abstrait / L’hortensia Madame est un chou teint / Vous êtes laide / Vous êtes tous très laids Les péristyles / de vos ridicules palais ne valent pas / qu’on meure de faim pour en contempler les colonnes / Vos tableaux vivants soulèvent le cœur / par leur bêtise atroce et la bassesse incroyable de vos désirs / Ta gueule ô Lakmé / Vous êtes la honte des miroirs / et le taffetas de vos dominos cache mal / la pourriture de vos corps qui croyez-moi ne ressusciteront pas d’entre les morts »

Ce n’est pas très délicat, pas si bien écrit, n’est-ce pas ?

J’espère, Madame, que vous n’en êtes plus là, dans la chambre des minauderies littéraires.

Pour le volume daté de 1981 Les Adieux et autres poèmes, publié en Poésie/Gallimard, Olivier Barbarant a écrit une préface où l’on peut lire les mots ruissellement (non non pas la théorie du néolibéralisme bon teint), fluidité, tissu lyrique, manque, échec, vertige, gouffre, inventivité formelle, convulsion de syntaxe, violence du trait, énergie, intensité.

« Je me promène avec / Un couteau d’ombre en moi »

« Un jour vient que le temps ne passe plus / Il se met au travers de notre gorge / On croirait avoir avalé du plomb / Qu’est-ce en nous que ce soufflet de forge »

« Viens je t’attends mon bourreau sans visage / Depuis longtemps tout bas je t’appelais / Ainsi pourquoi faire durer l’ouvrage /                          Fouiller ma plaie »

Il faut aller, à travers la mort, vers la joie d’amour sans cause.

Et tout sacrifier pour l’existence poétique.

« N’as-tu jamais remarqué que je t’aime tandis qu’on me tue / Que c’est toujours la dernière fois que je jouis abominablement dans tes bras / Tes bras qui sont si beaux que c’est bien cela / le plus terrible »

Aragon, Les Chambres, Poème du temps qui ne passe pas, Gallimard, 2022, 70 pages

https://www.gallimard.fr/

Aragon, Persécuté persécuteur, Gallimard, 2022, 88 pages

Aragon, Les Adieux et autres poèmes, préface d’Olivier Barbarant, Poésie/Gallimard, 260 pages

https://www.leslibraires.fr/livre/6853252-les-adieux-et-autres-poemes-louis-aragon-gallimard?affilaite=intervalle

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Un commentaire Ajoutez le vôtre

  1. Karine Barde dit :

    Bon courage à vous, Fabien.

    Puissiez-vous retrouver quelques réconfortantes promesses de la part de cette autre passion que vous vouez à Dame Littérature.

    Karine

    J’aime

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