Collection Fléchette, hommage à Albert Kahn et ses opérateurs par des écrivains contemporains

« A.K. détestait être photographié. On ne compte plus les images, les films d’époque où on le voit s’échapper du champ, accompagnant sa fuite d’un signe de la main qui ressemble à une menace. Lui qui voulait tout saisir ne cessait de se dérober. Donner à voir c’était, aussi, un bon moyen de disparaître. » (Hélène Gaudy)

A l’instar de la collection « Pour dire une photographie » dirigée par Serge Airoldi aux éditions Les petites allées (une photographie/un auteur/un livre à poster de petit format réalisé avec un grand soin typographique), la collection « Fléchette » imaginée par Céline Pévrier et dirigée par Alain Genoudet (lire son excellent Le champ des cris, Seuil, 2022 – chronique à venir, si j’ai le temps) propose à des auteurs contemporains de renom de dériver en texte à partir d’une image – un autochrome – issue du fonds des Archives de la Planète du musée départemental Albert-Kahn (Boulogne-Billancourt, Hauts-de-Seine).

Une première livraison de quatre livres vient de paraître, qui est une merveilleuse façon de lier le passé au présent de l’écriture, de Fanny Taillandier, Philippe Artières, Marie-Hélène Lafon et Hélène Gaudry.

Maquettés avec élégance (couverture cartonnée de couleur poinçonnée çà et là), ces courts ouvrages s’ouvrent par un tirage amovible réalisé par Guillaume Geneste sur Baklit film 210 permettant de voir l’image en transparence en laissant flotter les fantômes de leurs significations.

Mais, pour qui ne le saurait pas, il convient de rappeler avec les mots de l’éditrice qui était Albert Kahn (plusieurs fois présenté dans L’Intervalle à l’occasion de diverses publications) : « Banquier d’affaires, passionné de voyages, Albert Kahn est animé par un idéal de paix universelle. Sa conviction : la connaissance des cultures encourage le respect et les relations pacifiques entre les peuples. Il perçoit également très tôt que son époque sera le témoin de la mutation accélérée des sociétés et de la disparation de certains modes de vie. Il crée alors les Archives de la Planète, entreprise de documentation visuelle et fruit du travail de douze opérateurs envoyés sur le terrain entre 1909 et 1931 afin de saisir les différentes réalités culturelles en France et à l’étranger. Deux inventions des frères Lumière sont mises à contribution : le cinématographe (1895) et l’autochrome, premier procédé photographique en couleur naturelle (1907). L’ambition mondiale de cet inventaire, couvrant quatre continents et près de cinquante pays, l’amène à recruter comme directeur scientifique Jean Brunhes (1869-1930), l’un des promoteurs en France de la géographie humaine. »

Sont ainsi archivés une centaine d’heures de films, 4 000 plaques stéréoscopiques et 72 000 autochromes. 

On peut commencer le voyage avec Hélène Gaudy, dont le texte intitulé Villa Zamir évoque par un autochrome de l’opérateur Auguste Léon réalisé en 1910 la fameuse demeure du banquier philanthrope située à Roquebrune-Cap-Martin (Alpes-Maritimes) inhabitée depuis les années 1930.

L’auteure image le petit homme en costume sombre dans sa résidence secondaire luxueuse de la Côte d’Azur construite par Hans-Georg Tersling, se souvenant de l’avoir longée enfant, se rappelant ses premières sensations – retraçant la vie d’Albert-Kahn, le texte a aussi des traits autobiographiques, mais, après tout, la fiction est reine, les mots sont des tamis colorés.

La vitesse a gagné le monde, les peuples et leurs cultures disparaissent, il convient d’établir un conservatoire en images, d’arrêter un peu le flux, de prendre soin, de témoigner, d’être attentif.

 « On raconte, écrit Hélène Gaudy, qu’il avait besoin du bruit de l’eau pour s’endormir et qu’il laissait couler la nuit, goutte à goutte, le robinet, pour se souvenir dans son sommeil du son de l’eau contre la pierre. De quelle source cherchait-il, ainsi, à se souvenir ? Son nom, en allemand, signifie « barque ». Comme elle, il glisse entre deux rives, dont aucune ne le recueille jamais. »

Il y a un secret de la villa Zamir comme il y a au moins un secret chez chaque être.

On peut enquêter, s’introduire discrètement dans les lieux, mais l’écriture est le plus bel observatoire permettant de trouver sans chercher ce que nous ignorons encore.

« On raconte qu’à Boulogne, où il vivait la majeure partie de l’année, A.K. demandait parfois à son chauffeur de le conduire jusqu’à la mer. Ça le prenait comme ça, sans prévenir. Toutes affaires cessantes, ils montaient en voiture, claquaient les portières. De nouveau, ils n’étaient plus que deux hommes partageant la même route, le même prénom, la même fatigue. »

Il y a A.K. comme il y a C.M., ou Chris Marker, soit un art du montage et de l’effacement, de la présence et de la dissipation, de la clarté azuréenne et des brumes de la mémoire.  

Mais Où sont les hommes ? se demande Marie-Hélène Lafon en regardant un autochrome de l’opérateur Georges Chevalier pris en 1916 à Saint-Flour (Cantal, Auvergne) où cette fille de paysans, sauvée de la glèbe par les machines de la modernité agricole, fit ses études de 1973 à 1980 comme pensionnaire chez les religieuses.   

Voici deux bœufs conduisant une charrette à foin, installés sur une place déserte, mais personne ne tient l’aiguillon.

Les hommes sont partis, les hommes meurent sur le front, les hommes perdent leurs pieds, leurs jambes, leurs mains, leurs yeux.

A Saint-Flour, toutes les femmes ne s’appellent pas Félicité, mais presque toutes, comme elle, précise Flaubert dans Trois contes, connurent une histoire d’amour.

Un enfant va naître, une femme attend une lettre de son mari martyrisé, l’arrivée des deux coïncidera peut-être.

La Première Guerre mondiale hante aussi les récits-réflexions de Fanny Taillandiers (Foudres) et Philippe Artières (Le dos de l’histoire).

Mêlant citations (Baudelaire, Apollinaire, Cendrars, Valéry, Rimbaud, Flaubert), remarques de nature scientifique (sur le flash) et questionnements sur l’obsession des phénomènes climatiques, notamment les orages tels que montrés par le prolifique opérateur né en 1878 à Saint-Quentin (Aisne) Frédéric Gadamer – liant dans l’histoire de l’art, et notre imaginaire, ses éclairs à celui que Bernard Plossu captura en 1983 à Santa Fé – Foudres suit l’autochromiste dans les paysages dévastés par la guerre, puis l’empire colonial (au Dahomey/Bénin, autre dévastation, venue/à venir ).

« Ça vous dit quelque chose, Ypres ? C’est célèbre pour le gaz. L’ypérite, gaz moutarde, a été inaugurée ici. D’abord ça vous brûle les yeux et le nez, puis ça fait des cloques sur votre peau, ça brûle, et ça entre dans les organes. Ça s’attaque au cerveau, au foie, et bien sûr aux poumons, jusqu’à l’étouffement. On en meurt sur le champ et jusqu’à vingt ans plus tard. Même Hitler, qui avait été blessé par ce gaz, l’a interdit dans les combats de 1939-1945, tellement il a trouvé ça cruel. Pour donner une idée. »

Hitler, genre.

Ah, la chimie !

Combien de morts en un jour ? Allez, faites un effort…   7 000 ? 12 000 ? 8 ? 25 000 ?  

« Orage, écrit Fanny Taillandier. Qu’est-ce que tu veux dire d’autre ? Qu’est-ce que tu veux montrer ? La photographie est peut-être une impuissance. »

Des orages, des obus, des tas de ruines.

« Les hommes sont devenus si forts avec le feu : pour la guerre, pour les flashes, pour les massacres ; pour le cinéma et la photographie. Ils maîtrisent la lumière, ils traversent les nuages, s’emparent des molécules issues de cataclysmes cosmiques dont la planète elle-même procède. Ils dévoilent, ils montrent, ils capturent. Et ils ne laissent partout que des cendres. »

C’est cela écrire, photographier, sculpter : remuer les cendres et les faire chanter.

« Qu’est-ce qu’il y a d’autre à voir partout, que des soleils qui brûlent, des éclairs qui tuent, des étoiles qui meurent ? Qu’est-ce qu’il y a d’autre que les ruines après l’incendie, après la foudre ? Pourquoi les hommes l’imitent-ils ? Qu’est-ce que c’est, archiver ? Qu’est-ce que c’est, imprimer la lumière, sinon faire advenir en petit la brûlure qu’est la vie en grand ? Toute vie ? Depuis l’explosion originelle ? Qu’est-ce que c’est que cette géographie humaine dont parlent les patrons, sinon une série enregistrant l’activité orageuse des hommes, partout, tout le temps ? »

Puis, magistralement : « Les archives, ce sont celles de l’avance que nous avons prise sur la fin du monde. »  

Avec Le dos de l’histoire, Philippe Artières bouscule quelque peu le protocole, puisqu’il interroge une image, le dos tatoué d’un fusilier marin photographié en 1917 en Auvergne par Stéphane Passet, au moyen de cinq autres images, selon la logique d’une pensée constellante, les histoires en appelant d’autres, comme les pierres s’éboulant.

Apparaissent une enfant avec un bouquet de narcisses dans les environs de Saint-Yrieix, en Haute-Vienne (1929), une femme et sa vache en Meurthe-et-Moselle (1922), un Marocain isolé (fin 1912), un cowboy canadien (1926) et une tente plantée dans steppes chinoises (1912).

Pourquoi se tatoue-t-on ? Qu’est-ce qu’il y a dans notre dos ? Que cache l’Histoire officielle ?

« La photographie a cet extraordinaire pouvoir de se faire le miroir du monde, écrit l’auteur de Vie et mort de Paul Gény (Seuil, 2013). En chacun des clichés, c’est le dos de l’histoire qu’elle saisit, cette autre vision, invisible aux yeux de ses contemporains. »

On s’efforce de classer, de ranger, d’ordonner, et souvent d’oublier.

Mais entendez-vous ce qu’écrivait Patrick Boucheron au début de Contretemps (Seuil, 2020) ?

« Ecoutez, ça vient de loin. Regardez, ça va vers vous. »

Ainsi les autochromes des Archives de la Planète dans les mots de qui aujourd’hui prend le temps de les observer vraiment.

Fanny Taillandier, Foudres, collection Fléchette dirigée par Alain Genoudet et éditée par Céline Pévrier, sun/sun éditions, 2022, 70 pages

Philippe Artières, Le dos de l’histoire, collection Fléchette dirigée par Alain Genoudet et éditée par Céline Pévrier, sun/sun éditions, 2022, 70 pages

Marie-Hélène Lafon, Où sont les hommes ? collection Fléchette dirigée par Alain Genoudet et éditée par Céline Pévrier, sun/sun éditions, 2022, 30 pages

Hélène Gaudy, Villa Zamir, collection Fléchette dirigée par Alain Genoudet et éditée par Céline Pévrier, sun/sun éditions, 2022, 74 pages

https://sunsun.fr/editions/collection-flechette/

Lancement de la collection Fléchette au musée Albert-Kahn le mardi 13 décembre 2022

Rencontres, lectures, signatures suivies d’un cocktail de 19h15 à 21h45 – en présence des quatre auteurs

Discussion animée par Emmanuel Laurentin, journaliste à France Culture

Réservation en ligne sur le site du musée Albert-Kahn

https://albert-kahn.hauts-de-seine.fr/

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