Comme un rêve de pyramide, par Sarah Michel, artiste

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© Sarah Michel

La pyramide est une forme archétypique fascinante, présente sur la planète entière.

Fruit d’un travail de collecte d’images sur l’Internet concernant cette structure éminemment symbolique, spirituelle, voire ésotérique, Comme la proue d’un navire (Filigranes Editions, 2017) est un livre composé par la jeune Sarah Michel en cent exemplaires faits à la main.

Ce livre nous entraîne dans un tour du monde vertigineux, à la recherche des tétraèdres.

De couleur sable, Comme la proue d’un navire donne l’impression de surgir de l’Antiquité, et de faire de l’ordinateur un outil d’archéologue.

Constituant une archive considérable, Sarah Michel s’interroge sur le devenir des images à l’époque de leur numérisation, mais aussi des volumes dans la mémoire des hommes.

Quel est votre rapport personnel aux pyramides ? Votre collecte d’images trouvées sur l’Internet est-elle essentiellement un jeu formel, ou une démarche conceptuelle ?

Je dirais que c’est un peu les deux à la fois. La forme m’intéresse dans l’infini de ses déclinaisons, mais aussi pour sa valeur symbolique et culturelle. Cependant, c’était effectivement un jeu au départ : ça a commencé avec une pyramide aperçue au bord d’un autoroute qui a fait naître une curiosité pour la persistance de cette forme en architecture malgré son peu d’intérêt en terme de surface habitable. Et puis très vite je découvre une multitude de variations tant en termes d’intention que d’esthétique, et ce à peu près partout à la surface du globe… Je pourrais aussi vous dire que j’ai voulu être égyptologue quand j’avais douze ans après avoir été en Egypte, mais je ne crois pas que ça ait beaucoup compté…

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© Sarah Michel

Comme la proue d’un navire (Filigranes Editions, 2017) est conçu avec la technique de l’encre risographique monochrome. Pourquoi ce choix ? La couleur sable utilisée est-elle une façon d’évoquer l’Antiquité ?

Il y a de ça oui, d’abord simplement l’idée d’évoquer la teinte des pierres de l’Antiquité méditerranéenne, et puis aussi le sable du désert. Mais c’était également une manière de vieillir ces images, de leur donner un aspect évoquant l’archive – on n’est pas très loin du sépia –, d’aller au plus loin à l’opposé de leur version numérique qui m’apparaissait à l’écran, avec souvent un aspect glossy-flashy, boosté à photoshop ou pas, d’image contemporaine. Comme une manière de semer le trouble, de sortir ces images de la virtualité du net tout en leur faisant subir une perte d’information.

Comment avez-vous fait tourner les moteurs de recherche ?

J’avouerais sans trop de fierté que j’ai été fidèle au plus connu d’entre eux. Quant à la méthode, je suis partie de la liste de pays établie par l’ONU. Je cherchais pour chaque pays « pyramid(e) + nom du pays » et « pyramid(e) + nom de la capitale ». Bien sûr les 108 qui sont représentées dans le livre sont loin d’épuiser le sujet, puisque je ne suis pas allée jusqu’à décliner la recherche avec la traduction de « pyramide » dans toutes les langues du monde.

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© Sarah Michel

Comme la proue d’un navire est un livre tiré à cent exemplaires. Pourquoi un si petit tirage ? Y a-t-il la volonté, au-delà des contraintes économiques, de créer un objet de rareté, et de constituer avec vos lecteurs un petit groupe d’initiés ?

Non pas du tout. J’ai produit ce livre dans une économie très réduite, je l’ai imprimé et relié moi-même, avec l’aide de l’atelier Chez Rosi. La risographie reste une technique assez artisanale. Je pouvais difficilement imaginer d’en faire beaucoup plus dans ces conditions, je préfère me dire qu’on le rééditerait si ça faisait sens.

Assumez-vous par votre travail la dimension ésotérique des pyramides ?

Oui bien sûr, elle fait partie du sujet ! Par contre, je n’ai pas voulu en faire une question centrale, car il me semble que l’on associe beaucoup d’autres valeurs ou de connotations aux pyramides, et c’est aussi cela qui en fait tout l’intérêt. Il y a d’abord je crois, toujours, la référence écrasante aux pyramides d’Egypte. Ensuite, c’est un symbole spirituel très fort, on lui prête même des pouvoirs magiques : certaines personnes vont jusqu’à penser que la fréquentation d’une pyramide peut guérir les malades… Mais c’est aussi un symbole de pouvoir dont s’emparent les politiques comme les grandes entreprises et les banques pour construire leur siège. Ce sont des usages, et donc des interprétations qui peuvent paraître opposés mais qui présentent le point commun de prôner l’élévation et de signifier la hiérarchie d’un système.

Avez-vous été amenée à vous intéresser plus profondément aux pyramides suite à la vision d’un documentaire assez sidérant, flirtant avec la théorie du complot, visible sur l’Internet, La révélation des pyramides ? Votre incipit semble l’indiquer : « Des milliers de mètres cubes de pierres entassées les unes sur les autres, taillées avec une incroyable minutie, assemblées avec une adresse prodigieuse, hissées à des hauteurs incroyables par des moyens inexplicables. »

J’ai vu ce documentaire oui, et j’ai eu l’occasion de visiter beaucoup de blogs développant jusqu’à l’épuisement ce type de théories sur la blogosphère… mais ça n’a pas été un déclencheur, et je n’ai pas voulu m’attaquer directement à cette thématique des nouvelles croyances contemporaines. C’est un phénomène intéressant, ce besoin de ramener du surnaturel et de l’imaginaire dans des sociétés occidentales où le rationalisme domine. Mais c’est un sujet en soit, et ce qui m’intéressait c’était justement la diversité des usages et des interprétations. Quant à l’incipit, c’était plutôt une manière de se placer sous le signe de la fascination et de l’exploit, ce qui me paraît être largement partagé et recherché avec les pyramides, bien au-delà des complotistes.

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© Sarah Michel

Pourquoi la Chine semble-t-elle si peu encline à reconnaître l’existence de pyramides sur son territoire ?

Honnêtement, je ne connais pas bien la culture chinoise et ne me suis pas penchée sur la question… Mais je dirais que probablement la Chine n’a pas la même conception que l’Occident du passé et du patrimoine – le communisme à la Mao est passé par là, même si ce n’est sans doute pas la seule explication. Il me semble avoir lu que la « White pyramid » est située près d’une zone militaire…

Comment comprenez-vous la profusion de la forme pyramidale sur la planète et à travers le temps ? Que symbolise-t-elle pour vous ?

Pour en revenir à l’incipit, j’aimais bien l’idée que, aussi prodigieuses que soient ces constructions, il ne s’agit que de « pierres entassées les unes sur les autres ». La première image du livre l’illustre bien. En fait, j’aime penser que si vous donnez des cailloux à un très jeune enfant et que vous lui demandez de construire quelque chose, il en arrivera très probablement à une forme plus ou moins pyramidale, c’est à dire un tas. Si on associe puissance et spiritualité à cette forme, c’est parce qu’elle représente l’élévation très physiquement, très simplement : c’est la manière la plus simple, au départ, de faire tenir des briques les unes sur les autres.

Y a-t-il parfois des montages internes dans les images que vous présentez, des trucages, des manipulations ?

Je ne crois pas mais ne les ayant pas réalisées je ne peux pas le garantir…

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© Sarah Michel

Pourquoi avoir choisi un tel titre, déroutant au premier abord ? Vers quelle direction l’étrave de votre nef conduit-elle ?

Le titre est extrait d’un roman de J. G. Ballard, Le Vent de nulle part, dans lequel il nous décrit une apocalypse par le vent qui détruit tout. Un homme richissime tient tête à la tempête avec la volonté de prouver la puissance de l’Humanité face à la nature. Son arche de Noé à lui est une pyramide de béton. La proue de la pyramide se dirige vers le ciel, évidemment, sauf quand elle est inversée mais là on est surtout dans la prouesse architecturale. La comparaison me plaisait car il y a quelque chose qui pointe dans la pyramide comme dans la proue du navire, un désir d’affirmer sa présence, d’aller plus loin, plus haut, quelque chose de l’ordre de la conquête donc, et en même temps, un signal.

Etes-vous sensible à la théorie jungienne des archétypes et à l’idée de synchronie?

Non, je ne connais pas bien la pensée de Jung. J’imagine que l’on peut dire sans trop de risques que la pyramide est un archétype, c’est un universel, mais ce qui m’a intéressée c’est seulement la variation dans la répétition, la diversité des usages et des charges symboliques qu’on a pu lui associer, je ne cherche pas à en proposer une interprétation, je n’ai pas de théorie sur les pyramides et leur origine…

Y aurait-il des pyramides sur la planète Mars ?

Certains le pensent !

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© Sarah Michel

En quoi votre livre édité chez Filigranes résonne-t-il avec vos travaux antérieurs ?

J’ai produit peu de choses avant ce livre et j’ai l’impression qu’il restera un peu à part, mais je pense que ce qu’il partage avec mes projets passés et à venir c’est l’intérêt pour l’archivage des images et de l’image elle-même en tant qu’archive. Je m’interroge sur le statut des images, en particulier sur leur rapport au temps.

Continuez-vous à constituer une archive mondiale des pyramides ?

Non, pas en ce moment, mais ce pourrait être intéressant de voir ce qui sortirait d’une même recherche dans dix ou vingt ans. Au fur et à mesure, ce projet a fait naître un questionnement sur la vie des images sur internet, comment elles y apparaissent, comment elles s’y reproduisent, et leur éventuelle disparition.

A quel(s) projet(s) pensez-vous actuellement ?

Je travaille depuis presque un an sur le paysage issu de l’industrie minière dans le Nord de la France, un paysage qui a été façonné par cette activité, qui en est une empreinte et donc qui constitue en quelque sorte une image du passé, mais une image insaisissable puisqu’elle se transforme sans cesse. C’est un projet que je suis en train d’aboutir avec un format d’installation mêlant vidéo, texte, photographie. Il y a aura probablement un livre aussi.

Propos recueillis par Fabien Ribery

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Sarah Michel, Comme la proue d’un navire, Filigranes Editions, 2017, 140 pages – cent exemplaires

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