La revanche des ânes, par Adel Abdessemed et Hélène Cixous

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03 - Adel Abdessemed, Is Beautiful, 2017-2018 - Adagp, Paris, 2018
Adel Abdessemed, Is Beautiful, 2017-2018
© Adagp, Paris, 2018

« Adel est né comme moi d’un pays d’où la pitié pour l’âne avait été bannie. »

Il est très rare d’avoir la sensation d’être le contemporain d’un génie littéraire.

Inventeur d’une langue-monde, sauvage, radicale, Hélène Cixous a fait du français une terre étrange, presque étrangère, entée sur l’inconscient, surtout de puissance magique, capable de rétablir, depuis une position d’exil fondamental, le lien malmené, inaperçu, entre les vivants et les morts.

Immédiatement reconnaissable par sa hauteur de vision, son hospitalité sans condition à ce qui la déroute, la déporte, la troue, l’écriture d’Hélène Cixous est un corps-écriture total qui émeut constamment, tant s’y révèlent, pour les vivants qui parlent, d’inouïes possibilités d’être au monde dans la construction d’une subjectivité nouvelle, complexe et merveilleuse.

Hélène Cixous, c’est donc une œuvre magistrale (Hyperrêve, Osnabrück, Si près, Homère est morte, Dedans, Anankè…), hantée, possédée par des voix, « radicalement autre » (Véronique Bergen).

Hélène Cixoux, c’était, c’est, l’amitié, l’amour, avec Jacques Derrida, son frère, son amant, et désormais avec le plasticien d’origine algérienne, comme elle (HC), comme lui (JD), Adel Abdessemed (AA).

AA : « Je suis né à Constantine, d’une mère musulmane, dans une maison juive et avec des sœurs chrétiennes comme sages-femmes. Ce jour-là, je pense avoir rassemblé les dieux du monothéisme. »

Dans une correspondance avec sa sœur (HC), l’artiste de nécessité, né en 1971, écrit : « Toutes mes œuvres sont des autoportraits présents… J’ai toujours fait des autoportraits… et tout ce que je fais est un autoportrait… Un autoportrait dans un EXIL perpétuel… Je suis toujours là… et je ne suis jamais là… » (Insurrection de la poussière, Galilée, 2014)

Ayant quitté l’Algérie dans des conditions dramatiques en 1994 (l’assassinat par des islamistes du directeur de l’Ecole des beaux-arts d’Alger, Ahmed Assselah, et de son fils, dans l’enceinte de l’établissement où il était étudiant), toute l’œuvre d’Adel Abdessemed, diplômé de l’Ecole nationale supérieure des beaux-arts de Lyon, est une réponse à la violence touchant, blessant, tuant, l’ensemble des êtres vivants, humains ou animaux.

Des sangliers, un lion, descendent une rue de Paris créant la stupeur chez des habitants oublieux de leur condition première.

Une jeune femme, poitrine menue, allaite un porcelet (vidéo de 2011). Lait de la tendresse humaine.

Des animaux promis à la boucherie sont mis à mort, brutalement, banalement.

Il y a des chiens errants, un labyrinthe fait de matières fécales où s’inscrit le nom de Dieu, une femme perdant peu à peu son voile intégral noir, laissant apparaître sa nudité, son sexe.

Il y a des barques, des noyés qui sont des déchets, des ombres abandonnées, des dessins faits au charbon, une fatalité de malheur, mais aussi l’énergie de qui survit en embrassant ses frères, en criant.

L’auteure de Ayaï ! Le cri de la littérature (Galilée) a trouvé en Adel Abdessemed un homme aussi libre qu’elle, tous deux enfants de l’« animalgérie », bêtes de somme et de réveil, bourricots, bicots, ouvrant la pelote de leurs blessures à l’universalité sans condition.

Créer, crier, glisser sa langue sous la langue de l’autre (Tchekhov, Homère, Joyce, Mandelstam, Dante).

02d - Adel Abdessemed, Shams, 2013 - Adagp, Paris, 2018
Adel Abdessemed, Shams, 2013
© Adagp, Paris, 2018

« La note qui résonne dans chaque acte chez Adel c’est le cri, un cri de surprise révoltée, ou un cri d’horreur à la cruauté de la vie, ou un cri de douleur. »

Le point de vue est celui d’une innocence fondamentale face à l’ordre criminel de l’humanité, s’exprimant sous une multitude de formes (vidéos, dessins, installations, performances, sculptures) et de matières (peaux d’animaux, lames, fils de fer, marbre, résine de cannabis, carlingues d’avions tressées, argile, dynamite) dans une relecture permanente de l’histoire de l’art à l’aune des conflits contemporains (Goya, Canova, Delacroix, Picasso, Grünewald).

Je ne peux pas voir Le sang des bêtes, de Franju (1949).

Je ne peux pas voir Don’t Trust Me !, d’Adel Abdessemed (vidéo, 2007), où les bêtes tombent, fracassées.

Pourtant, ces œuvres de grande simplicité disent tout de l’ordinaire cruauté, de la faute impardonnable, à pardonner.

C’est à chaque instant le moment du sacrifice et de la malédiction, qu’un morceau de charbon suspend, le temps d’une performance dessinée.

« Le génie d’Adel c’est d’avoir été chasseur-cueilleur-cuisinier-peintre-graveur-sculpteur il y a vingt mille ans et de ne pas l’avoir oublié. »

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Hélène Cixous, Les Sans Arche d’Adel Abdessemed, Gallimard, collection « Art et Artistes », 2018, 128 pages, 51 illustrations

Site Gallimard

Exposition L’Antidote, œuvres inédites en France et nouvelles créations d’Adel Abdessemed, à Lyon, Musée d’art contemporain, du 9 mars au 8 juillet 2018

MAC Lyon

Exposition Otchie Tchiornie, d’Adel Abdessemed, au MAC’s Grand Hornu (Belgique), du 4 mars au 3 juin 2018

MAC’s Grand Hornu

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Lire ICI mon entretien avec Véronique Bergen à propos de l’œuvre d’Hélène Cixous

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Se procurer Les Sans Arche d’Adel Abdessemed

Se procurer Correspondance avec le mur

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Se procurer Ayaï ! Le cri de la littérature

Se procurer Insurrection de la poussière

Se procurer Hélène Cixous par Véronique Bergen

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(Image de « une » : 

Adel Abdessemed

© Photo : Gilles Bensimon)

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